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Depuis la fin du mois d’avril, les États-Unis sont passés à la vitesse supérieure dans leur approche militaire de la guerre en Ukraine : ils lui fournissent des fonds et des armes lourdes. Excités par l’odeur du sang, les Américains ne veulent rien de moins que la tête de Poutine. Les autres pays de l’Otan suivent le mouvement, y compris l’Union européenne : celle-ci a déjà annoncé un sixième train de sanctions contre la Russie, en plus des livraisons militaires directes. Pendant ce temps, la Russie réalise des essais avec des missiles nucléaires hypersoniques à sa frontière avec la Pologne...

Qui parviendra à mettre un terme à cette dangereuse escalade ? Comment faire en sorte que le carillon de la paix résonne plus fort que les tambours de guerre ?

À Pâques, les ministres américains de la Défense et des Affaires étrangères Lloyd Austin et Antony Blinken se sont rendus à Kiev pour rencontrer le président ukrainien Zelensky. Austin y a déclaré sans détours que les États-Unis étaient désormais partie prenante de la guerre. « [Ils] n’y ont certainement pas apporté la paix, écrit l’hebdomadaire britannique conservateur The Economist. Ils ont au contraire affirmé vouloir gagner la guerre. »

Le lendemain, sur leur base militaire de Ramstein (Allemagne), les États-Unis ont mis sur pied un conseil de guerre réunissant quarante pays : les 30 États membres de l’Otan et 10 pays « volontaires », dont Israël. L’« Ukraine Contact Group » se réunira tous les mois afin de coordonner l’aide militaire à l’Ukraine. Austin y a déclaré sans sourciller : « Nous voulons voir la Russie affaiblie à un degré tel qu’elle ne puisse plus faire ce genre de choses. » Ainsi, Washington prend les rênes de la guerre, avec fermeté, et avec des objectifs révisés et sur le long terme. Un « transfert modal » qu’il ne faudrait surtout pas négliger.

De Standaard souligne : « Les Américains ont senti l’odeur du sang. Ils pensent qu’en augmentant la pression militaire, ils pourraient éliminer la Russie de la scène internationale pour un bon moment. »

Et le magazine américain Foreign Policy de conclure : « Si vous ajoutez à cela la déclaration de Biden du mois dernier en Pologne selon laquelle "cet homme [Poutine, ndlr] ne peut pas rester au pouvoir", le conflit passe d’une guerre locale à une confrontation plus large, ce qui rend les négociations de paix beaucoup plus difficiles, voire impossibles, dans l’état actuel des choses. »

Depuis fin avril, la guerre est entrée dans une nouvelle phase particulièrement dangereuse. Il n’est plus question de négociations ni de fin rapide du conflit. Ceux qui croyaient que les livraisons d’armes et les sanctions occidentales allaient faire revenir Poutine sur sa décision d’envahir illégalement l’Ukraine déchantent. Les États-Unis ont annoncé leurs véritables intentions : se battre jusqu’au dernier Ukrainien pour faire tomber la Russie. Une guerre par procuration dont le véritable objectif pour les États-Unis et l’Otan, dans sa nouvelle vision stratégique, est d’éliminer la Russie en tant que rival systémique, voire de remplacer le régime de Poutine (« changement de régime »).

On est très loin des discours sur le droit international, la souveraineté de l’Ukraine et la défense des droits de l’homme qui prévalaient au départ dans les capitales occidentales. « Ceux qui remettent en question le récit et la norme qu'on leur présente sont parfois malmenés sur le moment, et mieux compris bien plus tard. », explique l’ancien leader du Labour Party (parti de gauche britannique) Jeremy Corbyn, qui en a fait lui-même l’expérience par le passé, dans un podcast avec Peter Mertens.

Plus d’armes (plus lourdes)

Durant les deux premiers mois de la guerre, Washington a envoyé pour 3,4 milliards de dollars d’aide militaire à l’Ukraine. Le 28 avril, le président Joe Biden a demandé au Congrès une aide supplémentaire de 33 milliards de dollars, dont 20 milliards d’aide militaire. À lui seul, ce dernier paquet d’aide militaire représente un tiers du budget annuel total de la défense de la Russie.

Sous la pression des États-Unis, l’Allemagne a elle aussi décidé de livrer des armes lourdes : 50 véhicules blindés antiaériens anciens ainsi que des chars neufs à destination de la Slovénie, qui cédera en échange ses vieux chars soviétiques T-72 à l’Ukraine. Pour Berlin, il s’agit là d’un tournant dans son histoire d’après-guerre. Le gouvernement Scholz avait déjà approuvé une enveloppe supplémentaire de 100 milliards d’euros afin de renforcer l’armée allemande ainsi qu’une procédure accélérée visant à satisfaire l’exigence de l’Otan de consacrer 2 % du PIB aux dépenses militaires.

Dans un véritable discours de guerre, la ministre britannique des Affaires étrangères Liz Truss a quant à elle déclaré que ces 2 % devaient être « une limite inférieure, pas un plafond »: « Rien ne peut remplacer la puissance militaire pure et dure. Nous devons être prêts sur le long terme et redoubler notre soutien pour l’Ukraine. »

« L’image de l’ennemi donnée par l’un est le reflet exact de celle donnée par l’autre »

L’ancien correspondant de la VRT aux États-Unis Johan Depoortere observe également une accélération de la propagande de guerre. « Les rapports de guerre excellent dans l’émotion, rarement dans l’analyse. Les images en provenance de Russie sont traitées avec prudence et l’on précise à juste titre que "leur authenticité n’a pas pu être vérifiée". Mais ce même avertissement est généralement absent des images d’origine ukrainienne ou provenant d’agences de presse occidentales. » Pour lui, « l’image de l’ennemi donnée par l’un est le reflet exact de celle donnée par l’autre ».

Poutine n’a en effet rien à envier au ministre de la Défense étasunien Austin dans la rhétorique guerrière. Le lendemain de la déclaration d’Austin à Ramstein, il a rétorqué : « Si quelqu’un a l’intention de s’ingérer de l’extérieur dans ce qui se passe en Ukraine, il doit savoir que notre riposte sera rapide et foudroyante. Nous avons tous ces outils dont personne d’autre ne peut se vanter actuellement. Nous n’allons pas nous vanter : nous allons les utiliser s’il le faut. »

Menace nucléaire

La télévision russe a diffusé le temps nécessaire pour larguer des missiles nucléaires hypersoniques depuis Kaliningrad sur Berlin (106 secondes), Paris (200 secondes) ou Londres (202 secondes). Le leader d’opinion conservateur américain Bill O’Reilly a alors répliqué sur Fox News : « Nous avons les moyens d’effacer Poutine et son gouvernement de la surface de la Terre en un jour. Nous avons des armes dans l’espace qui ciblent précisément Poutine. »

C’est ainsi que se banalise l’utilisation d’armes de destruction massive et d’armes nucléaires. « Nous dirigeons-nous sans nous en rendre compte vers une Troisième Guerre mondiale ? », s’interroge Johan Depoortere.

« L’idée fait son chemin, écrit le Financial Times. Sans que l’on ne s’en rende vraiment compte, le monde entre dans sa période la plus dangereuse depuis la crise des missiles de Cuba en 1962. Ces dernières semaines, la possibilité d’une confrontation nucléaire est devenue la plus grande menace directe pour la paix du siècle. »

Dans l’émission flamande Terzake, le 15 avril, l’éminent scientifique américain Noam Chomsky estime quant à lui qu’« il n’y a pas eu de moment aussi dangereux depuis la Seconde Guerre mondiale » et que nous sommes « très proches d’un conflit nucléaire ».

Donner une chance à la diplomatie

Heureusement, certaines voix du mouvement pour la paix, du milieu universitaire et du monde religieux appellent à un changement de cap urgent et à la fin de cette folie guerrière. Dans un rare entretien accordé au journal italien Corriere della Sera, le pape François a ainsi déclaré vouloir se rendre à Moscou et que « les aboiements de l’Otan aux portes de la Russie » avaient peut-être conduit le Kremlin à « mal réagir et à déclencher le conflit ».

La professeure émérite à la KU Leuven et spécialiste de la Russie Katlijn Malfliet partage ce sentiment. Pour elle, il faut écouter ce qui pousse les Russes à agir de la sorte et chercher à comprendre leurs inquiétudes face à l’expansion de l’Otan.

Dans son entretien avec Björn Soenens pour Terzake, Noam Chomsky explique : « Il y a en réalité deux façons de mettre un terme à cette guerre : un règlement diplomatique par la négociation ou la destruction de l’une ou l’autre des parties, soit rapidement, soit dans une longue agonie. Et ce n’est pas la Russie qui sera détruite. »

Jeremy Corbyn a quant à lui expliqué à Peter Mertens : « Tout le monde sait qu'une guerre se termine par une conférence. Cette guerre en Ukraine devra bien finir à un moment donné. Est-ce que ça va se terminer quand toute l'Ukraine orientale aura été détruite ? Ou est-ce que ça va s'arrêter maintenant, parce que l'ONU va réunir les parties pour discuter d'une sorte de processus pour l'avenir ? Il est possible de sortir de l’impasse, à condition d’en avoir le courage. »

« Sommes-nous médiateurs ou instigateurs ? » : telle est la question fondamentale que se pose Idesbald Goddeeris, historien à la KU Leuven, dans la Gazet van Antwerpen du 4 mai. Il opte de manière résolue pour la table des négociations : « Plus on attendra, plus il y aura de victimes. Plus on fournira d’armes, plus il y aura de victimes. Et plus on donnera de raisons à Poutine de poursuivre l’escalade. [...] Je veux que des diplomates se rendent à Moscou avec un mandat clair et l’engagement de mettre un terme à la guerre. Soyez-en sûrs : là-bas aussi, ils cherchent une issue. Est-ce naïf que de le penser ? Je pense qu’il est surtout naïf de penser que nous pouvons chasser les Russes d’Ukraine avec des armes. [...] Chacun devra faire des concessions. »

Qu’entend-on par naïveté ?

Lors d’une conférence internationale pour la paix organisée à Madrid à l’initiative de Podemos, le député européen du PTB Marc Botenga a déclaré : « Ce n’est pas être naïf que de vouloir construire la paix. Il faut arrêter cette guerre, et nous allons l’arrêter par la diplomatie. […] Ce qui est naïf, c’est de penser qu’aujourd’hui, prendre des sanctions qui vont frapper la population russe va faire changer d’avis le régime de Poutine. Ce qui est naïf, c’est de croire qu’ajouter des armes aux armes va arrêter la violence. Et c’est naïf de sous-estimer aujourd’hui le risque nucléaire qui menace le monde entier. [] Certes, la diplomatie, ce n’est pas facile. Il faut négocier, et il faut un menu pour les négociations. Il faudra discuter des politiques de l’Otan, de l’expansion de l’Otan et de comment construire ensemble une architecture commune pour la sécurité en Europe. Il y a eu les processus d’Helsinki, la Charte de Paris, il y a encore aujourd’hui l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Les mécanismes existent, utilisons-les. Parce que nous avons besoin de paix. Parce que les peuples ont besoin de paix. »

Et de poursuivre : « Et quand je dis les peuples, c’est évidemment en premier lieu pour la population ukrainienne, qui aujourd’hui se prend les bombes, meurt et doit quitter son pays à cause de cette guerre. Mais aussi pour les peuples en Afrique et au Moyen-Orient qui risquent aujourd’hui la famine à cause du manque de blé, de céréales. Et aussi pour les travailleurs en Europe, parce qu’évidemment, l’impact des sanctions, l’impact de cette guerre se fait sentir aussi en Europe. »

Des voix en faveur de la paix

L’escalade militaire qu’imposent les États-Unis et l’Otan, avec l’extension et la prolongation de la guerre en Ukraine, n’est évidemment pas bien accueillie partout. Un sondage mené aux États-Unis a ainsi révélé qu’à peine 19 % de la population accepterait une augmentation de l’aide militaire à l’Ukraine si cela aggravait le risque d’un conflit entre les États-Unis et la Russie.

En Allemagne, un sondage du réseau public ARD réalisé fin avril a montré que 45 % de la population était opposée à l’envoi d’armes lourdes à l’Ukraine. Le chancelier social-démocrate Olaf Scholz s’est par ailleurs fait huer lors de son discours du 1er mai. Il a notamment été traité de « va-t-en-guerre » et de « menteur ».

Une lettre ouverte et une pétition contre les livraisons d’armes à l’initiative d’artistes et d’universitaires allemands ont en outre réuni pas moins de 200 000 signatures en quatre jours. La pétition demande de « tout mettre en œuvre pour qu’un cessez-le-feu puisse être conclu le plus rapidement possible et qu’un compromis acceptable pour les deux parties soit trouvé. »

En Italie, les syndicats et les organisations de défense de la paix restent très actifs. Le 2 mai, le célèbre animateur de télévision Michele Santoro a présenté dans un théâtre de Rome un spectacle pour la paix au titre évocateur : Pace Proibita, qu’on pourrait traduire par « Paix interdite ».

Des mouvements pacifistes, des syndicats, des ONG et des universitaires de toute l’Europe et du monde entier organiseront un grand Sommet de la Paix à Madrid du 24 au 26 juin en réponse au sommet de l’Otan des impérialistes, des va-t-en-guerre et des marchands d’armes qui se tiendra dans la capitale espagnole du 28 au 30 juin. Si vous voulez faire entendre la voix de la paix à travers des manifestations, des conférences, des débats et des ateliers dans une ambiance de solidarité internationale, rendez-vous sur le site d’Intal pour de plus amples informations.

En Belgique, après le succès de la manifestation du 27 mars, la plateforme pour la Paix et la Solidarité, à laquelle appartiennent les deux grands syndicats, organisera une grande conférence pour la paix. Rendez-vous le jeudi 19 mai dans les bâtiments de la CSC Bruxelles pour condamner et réfuter cette escalade militaire tout en promouvant un dialogue de paix et une solution négociée en compagnie notamment du professeur Christophe Wasinski (ULB), de la professeure Katlijn Malfliet (KU Leuven) et d’Anna Kolotova (Ukraine).