Trump, ICE et l’affaire Epstein. Là où le projecteur s’arrête
Aux États-Unis, les forces de l’ordre envahissent les quartiers populaires, pas les villas ni les clubs de golf d’Epstein ou de Trump. Les mots « monstres » et « peine de mort » sont réservés à ceux d’en bas, mais dès qu’on tourne le projecteur vers le haut, l’hystérie s’évapore.
Une statue de Donald Trump et Jeffrey Epstein marquant leur amitié étroite, installée par des militants devant le Capitole à Washington.
Flickr / Amaury Laporte
Peter Mertens, 4 février 2026
Fin mai, les éditions Epo publieront en néerlandais le nouveau livre de Peter Mertens,
« Monsters en vazallen, Europa in Trumpiaanse tijden » (Monstres et vassaux, l'Europe à l'ère Trumpienne).
Une traduction française suivra aux éditions Agone.
Ceci est un extrait du livre.
Le 1er mai 1989, Donald Trump acheta des pages entières de publicité dans quatre grands journaux new-yorkais. Son message : « BRING BACK THE DEATH PENALTY ». En pleine hystérie publique autour des « Central Park Five », Trump réclamait l’échafaud pour les adolescents soupçonnés. Des jeunes accusés d’une agression brutale qui se révèleront plus tard être innocents. Trump n’a jamais présenté d’excuses pour cette chasse aux sorcières et ces fausses accusations.
La peine de mort pour celles et ceux qui se trouvent en bas de la société. Pour ceux au sommet, d’autres lois s’appliquent. Dans les plus de trois millions de documents récemment publiés autour de l’affaire Epstein, le nom de Donald Trump apparaît plus souvent que celui de Harry Potter dans les sept tomes de la saga. On parle de dizaines de milliers de mentions. Jeffrey Epstein lui-même écrivait dans un mail qu’il avait rencontré « de très mauvaises personnes », mais « personne d’aussi mauvais que Trump ». C’est dire…
Les troupes de l’ICE n’ont mené aucune descente dans les villas des îles Vierges ou sur le parcours de golf de Trump à Rancho Palos Verdes, malgré les témoignages faisant état de traite d’êtres humains et d’abus dans ces endroits. On n’envoie pas les forces de l’ordre à Mar-a-Lago. On les envoie dans les quartiers populaires.
Le jour où Renée Good a été assassinée à Minneapolis, l’ICE a publié un communiqué : « L’ICE arrête les “pires des pires” parmi les étrangers illégaux criminels, y compris des pédophiles, des agresseurs violents et des trafiquants d’êtres humains ». Voilà leur discours : nos troupes ne déportent pas des gens, elles éliminent des pédophiles et des monstres.
Pour être clair : les chiffres internes de l’ICE eux-mêmes démontent la rhétorique officielle. Moins de 10 % des migrants expulsés ont fait l’objet de poursuites pénales graves. Pour l’écrasante majorité, aucune infraction n’a été constatée, pas même une infraction routière. Ce n’est pas avec des faits qu’ils mènent le débat politique. Ils agitent des mythes soigneusement construits autour d’« étrangers criminels » ; des mythes nécessaires pour justifier une guerre intérieure.
Des sites internet d’extrême droite propagateurs de haine, dopés et amplifiés via les réseaux de Musk et compagnie, parlent d’« illégaux pédophiles criminels ». Mais cette indignation disparaît dès qu’il s’agit d’abus de pouvoir au sommet. Quand l’affaire Epstein est évoquée — un cocktail de richesse, statut et connexions politiques — le silence se fait chez les partisans de « America First ». La justice devient soudain une affaire « complexe ». Et, alors que des millions de pages ont été rendues publiques, on tente de faire croire qu’il n’y a « rien de nouveau ».
Dès que le projecteur se tourne vers le haut, l’hystérie s’évapore. De quoi mettre à nu la véritable nature de ces chevaliers de droite : ils veulent une répression féroce pour ceux d’en bas, tandis que ceux d’en haut évoluent dans un monde où l’impunité est quasiment garantie.
Dans les milliers de documents Epstein, on peut lire comment l’élite traite avec une désinvolture impressionnante un délinquant sexuel condamné : des mails évoquent des « fêtes déchaînées », des « blagues » joviales à propos des filles mineures, des contacts intensifs qui se sont poursuivis même après les condamnations, et un réseau où l’influence et l’argent servent de lubrifiant.
Le cercle rapproché de Trump apparaît aussi dans ces échanges. Elon Musk a écrit à Epstein en novembre 2012 pour demander quand aurait lieu « la fête la plus folle ». Howard Lutnick, l’actuel secrétaire au Commerce, affirmait en 2005 avoir rompu tout lien avec Epstein, mais a encore visité l’île de ce dernier en 2012. Steve Bannon, gourou et idéologue de l’extrême droite internationale, a échangé des centaines de messages avec lui. Ils parlaient politique et immobilier. Epstein mettait des maisons et des avions à disposition. Ils plaisantaient en qualifiant Epstein d’« agent de voyages le plus cher de tous les temps ». Et d’ajouter : « massages non compris ».
A-t-on vu la moindre Une de journal parler de « cartel criminel » à propos de ces réseaux ? Non. Cette expression est réservée aux bandes du bas de l’échelle sociale. Les classes supérieures, elles, « réseautent », « font la fête », « se font masser ». Et elles s’en sortent. En 2007, une inculpation était prête, décrivant en détail comment Epstein avait abusé de dizaines de mineures. Les preuves étaient suffisante pour l’envoyer en prison pendant des années. Mais, au final, un « accord » a été conclu. Les charges les plus lourdes sont tombées et Epstein n’a passé que treize mois en prison. Et après sa libération, les abus ont repris.
Voilà pourquoi l’obsession trumpienne pour la répression sent le cynisme à plein nez. Dans ces milieux, il n’est pas question de « protéger les enfants » ni de « lutter contre la criminalité ». Il s’agit d’installer un état de racisme permanent. Ce racisme a une fonction économique : il rend possible une exploitation plus brutale. Pendant ce temps, le pouvoir s’organise dans l’ombre. Dans les salons où des dossiers se volatilisent et où des milliardaires se couvrent mutuellement, la culture de l’impunité règne.