« Theo Francken, le Trump de Lubbeek, veut interdire un festival parce qu’il n’aime pas ses idées »
« Que l’aile d’extrême droite de la N-VA nous attaque, ça ne m’empêche pas de dormir. Cela fait partie du débat politique. Mais il y a une différence entre un politicien de droite qui attaque un adversaire politique et un ministre qui utilise sa fonction pour faire poursuivre ou interdire cet adversaire sur le plan juridique », explique Peter Mertens, secrétaire général du PTB.
Que l’aile d’extrême droite de la N-VA nous attaque, ça ne m’empêche pas de dormir. Cela fait partie du débat politique. Theo Francken peut me traiter de “danger rouge”, il peut trouver nos idées épouvantables. Il peut se lever en colère tous les matins et se coucher encore plus en colère tous les soirs. Aucun problème.
Mais il y a une différence entre un politicien de droite qui attaque un adversaire politique et un ministre qui utilise sa fonction pour faire poursuivre ou interdire cet adversaire sur le plan juridique. C’est là que les choses deviennent graves.
Cette fois, Theo Francken ne veut pas simplement lancer quelques insultes sur X. Il veut faire interdire un festival. Parce que son message ne lui plaît pas.
ManiFiesta, c’est la Fête de la Solidarité. Manu Chao y monte sur scène, des syndicalistes, des auteurs, des artistes et des militants de Belgique et d’ailleurs y prennent la parole, et des milliers de personnes venues de tous les coins du pays s’y retrouvent. Theo Francken veut maintenant s’attaquer à ce festival en invoquant la “loi antiterroriste”.
Lorsqu’un ministre demande publiquement si un festival politique peut être attaqué sur le plan juridique parce qu’il juge ses idées et ses intervenants inacceptables, on a un problème démocratique
Mais Francken n’est pas un simple twitto en colère de Lubbeek (le village du Brabant flamand où il habite). Il est ministre de la Défense. Lorsqu’un tel ministre demande publiquement si un festival politique peut être attaqué sur le plan juridique parce qu’il juge ses idées et ses intervenants inacceptables, on ne parle plus d’une énième provocation. On a un problème démocratique.
Car la logique dérape. D’abord, on dit : “Je ne suis pas d’accord avec vous.” Ensuite : “Vos idées sont dangereuses.” Puis on jette le soupçon sur les intervenants, puis sur les organisations. Et finalement, on se demande si ces organisations ne pourraient pas être poursuivies, limitées dans leur action ou interdites.
Il est difficile de ne pas penser à Donald Trump. Theo Francken ressemble de plus en plus au Trump local de Lubbeek : à une plus petite échelle, mais avec une méthode politique reconnaissable.
Trump est dans le pétrin. Il avait promis aux Américains la fin des guerres sans fin, mais il s’est retrouvé engagé dans une guerre contre l’Iran, impopulaire dès le départ et qui a encore fait grimper les prix de l’énergie. Dans le même temps, les élections de mi-mandat approchent et le mécontentement social grandit.
De plus, une gauche visible réémerge aux États-Unis. Des candidats socialistes remportent des succès électoraux. De New York au Michigan, en passant par le Minnesota, le Colorado et la Floride, des candidats gagnent en faisant campagne sur l’accès à des soins de santé abordables, la Palestine, les inégalités et le pouvoir des grandes entreprises.
L’anticommunisme est redevenu un thème central de mobilisation de Trump et du mouvement MAGA. L’objectif est clair : les gens en colère contre les prix, la guerre, les inégalités ou le pouvoir des milliardaires ne doivent pas regarder du côté de ceux d’en haut, mais avoir peur du “radicalisme de gauche”.
Que fait Trump lorsque son propre bilan est sous pression ? Il crée un ennemi.
L’anticommunisme est redevenu un thème central de mobilisation du mouvement MAGA. Trump qualifie ses adversaires de “communistes” et de “gauchistes radicaux déjantés”, et décrit le communisme comme une menace existentielle pour les États-Unis. Début juillet, selon Reuters, Trump a mentionné le “communisme” 81 fois en à peine deux semaines. L’objectif est clair : les gens en colère contre les prix, la guerre, les inégalités ou le pouvoir des milliardaires ne doivent pas regarder du côté de ceux d’en haut, mais avoir peur du “radicalisme de gauche”.
Ce serait seulement grotesque si cela en restait aux mots. Mais ce n’est pas le cas.
L’administration Trump a également mis en place une infrastructure juridique et administrative pour mettre les organisations de gauche sous pression. Des organisations sont assignées en justice, leurs financements sont examinés, des militants sont surveillés et, sous prétexte de lutter contre le “terrorisme de gauche”, les services de sécurité reçoivent pour mission d’enquêter et de démanteler des réseaux.
La méthode n’est pas difficile à reconnaître.
Quand on n’arrive pas à résoudre les problèmes sociaux, on cherche un ennemi.
Quand les gens sont en colère contre la guerre, les prix et les inégalités, on parle des communistes.
Quand la résistance grandit, on la rend suspecte.
Et quand les soupçons ne suffisent plus, on tente d’impliquer la police, les services de sécurité et la justice dans le combat politique.
C’est la nouvelle chasse aux sorcières de Trump.
Une liberté d’expression qui ne vaut que pour la droite n’est pas une liberté d’expression
Et puis on regarde la Belgique.
Le gouvernement Arizona, lui non plus, ne parvient pas à boucler son budget. Il tente d’imposer une lourde casse sociale et se heurte de plus en plus aux syndicats, aux organisations sociales et à la contestation dans la société. Les milliards dégagés pour l’armement suscitent eux aussi de plus en plus de questions.
Et soudain, le grand danger pour la Belgique apparaît : ManiFiesta.
Un “festival de communistes”, selon Francken. Un festival avec de la musique, des débats, des auteurs, des syndicalistes et des invités politiques doit soudain être placé dans le registre de l’extrémisme et du terrorisme.
Cela en dit plus long sur Francken que sur ManiFiesta.
Le double discours de la N-VA sur la liberté d’expression est frappant. Lorsque Dries Van Langenhove (ex-député Vlaams Belang) a été condamné pour diffusion de haine raciste, Bart De Wever s’était empressé de dire que la liberté d’expression devait être restreinte “le moins possible”. Son principe était clair : il faut combattre une mauvaise idée par une meilleure idée, “un mot par un mot et non par un tribunal”.
Très bon principe. Sauf qu’il ne semble soudain plus valoir lorsqu’il s’agit de contestation sociale et de voix marxistes. Lorsque l’extrême droite est condamnée pour racisme, il faudrait étendre au maximum la liberté d’expression. Lorsque la gauche critique la guerre, les inégalités et la politique du gouvernement, on ressort les lois antiterroristes et on parle ouvertement d’interdiction.
Une liberté d’expression qui ne vaut que pour la droite n’est pas une liberté d’expression.
Je ne suis d’ailleurs pas le seul à le dire. Bart Eeckhout, éditorialiste en chef du journal De Morgen, a publié un texte remarquablement incisif à ce sujet, intitulé : “Où sont tous ces vaillants chevaliers de la liberté d’expression, maintenant que Theo Francken menace un ennemi politique ?”
Il met exactement le doigt là où ça fait mal :
“Les cris d’alarme sur la liberté d’expression ne manquent pas ces temps-ci. Lorsque Dries Van Langenhove ou Nathan Cofnas se sont retrouvés dans le viseur, les appels inquiets ont plu. À juste titre : moi aussi, je suis alors monté sur les barricades. Aujourd’hui, il y a moins de monde sur ces barricades. Où sont tous ces vaillants chevaliers de la liberté d’expression, maintenant qu’un ministre menace un ennemi politique ? (...) La liberté d’expression n’est pas faite pour ceux qui nous donnent raison, mais pour ceux qui nous heurtent, de manière polie ou non. Après la condamnation la plus récente de Van Langenhove, le ministre Francken s’est joint au chœur de ceux qui demandaient d’adapter la loi pour protéger au maximum la liberté d’expression. Aujourd’hui, il veut faire emprisonner un militant de gauche. Goûtez la différence.”
La liberté d’expression n’est pas un privilège que l’on accorde généreusement à ceux qui pensent comme nous. C’est un droit démocratique qui ne prend son sens que lorsqu’il s’applique aussi aux voix dissidentes, aux opposants, à ceux qui nous heurtent.
C’est ainsi que les limites démocratiques reculent généralement, mais étape par étape. D’abord jeter le soupçon, ensuite criminaliser, et enfin tenter d’interdire
Cela montre également pourquoi le débat sur la loi Quintin est si important. Cette loi vise à créer un cadre permettant de limiter ou d’interdire administrativement des organisations considérées comme une menace grave pour l’ordre démocratique.
Sur le papier, tout le monde dira qu’un tel outil n’est destiné qu’aux organisations réellement dangereuses. Mais c’est précisément pour ça qu’il est pertinent de regarder comment des responsables politiques comme Francken s’expriment aujourd’hui. Quand un ministre associe un festival politique légal à la législation antiterroriste sur base de demi-vérités et d’accusations grotesques, on voit à quelle vitesse des concepts comme "radicalisation", "extrémisme" et "menace" peuvent être étirés à des fins politiques.
Aujourd’hui, on entend : “C’est un festival communiste.”
Demain : “Il y a des extrémistes là-bas.”
Ensuite : “Cela pose peut-être un problème de sécurité.”
Et finalement : “On ne pourrait pas l’interdire ?”
C’est ainsi que les limites démocratiques reculent généralement. Pas nécessairement dans un seul mouvement spectaculaire, mais étape par étape. D’abord jeter le soupçon, ensuite criminaliser, et enfin tenter d’interdire.
Voilà pourquoi ce débat dépasse largement ManiFiesta ou le PTB.
La seule force qui, en Belgique, ait jamais interdit la voix marxiste, c’est l’occupant nazi
La Belgique connaît près de 150 ans de tradition socialiste et marxiste. Depuis la fin du XIXe siècle, un puissant mouvement ouvrier s’est développé ici, nourri et renforcé dès sa naissance, entre autres, par le marxisme. Cette tradition, dans toute sa diversité et avec tous ses conflits et ses ruptures, a traversé les luttes pour le suffrage universel, la construction du mouvement syndical, la journée de huit heures, les grandes grèves, la résistance antifasciste et le développement des droits sociaux.
On peut combattre cette tradition marxiste. Bien sûr.
On peut écrire cent livres pour prouver que le capitalisme est formidable. Aucun problème.
Mais vouloir interdire une voix marxiste parce qu’elle est marxiste relève d’une tout autre tradition politique.
La seule force qui, en Belgique, ait jamais interdit la voix marxiste, c’est l’occupant nazi. En juin 1941, le Parti communiste de Belgique a été interdit. Le parti a continué clandestinement, et les communistes ont ensuite joué un rôle important dans la résistance contre l’occupation.
La Belgique d’aujourd’hui n’est évidemment pas celle de 1941. Mais l’Histoire sert notamment à reconnaître les moments où certaines limites démocratiques commencent à bouger.
Quand un ministre ne dit plus : “Je combats vos idées”, mais commence à demander : “Comment pouvons-nous vous attaquer juridiquement ?”, alors chaque démocrate devrait entendre sonner l’alarme.
Y compris chez les personnes qui n’ont rien à voir avec le PTB. Y compris chez les libéraux, les démocrates-chrétiens et les conservateurs.
Car les libertés démocratiques ont peu de sens lorsqu’elles ne valent que pour les idées avec lesquelles les détenteurs du pouvoir sont d’accord. Elles ne prennent tout leur sens que lorsqu’elles valent aussi pour les voix dissidentes et les esprits non conformistes qui sortent du spectre traditionnel.
Laissons les lois antiterroristes, les services de sécurité et l’interdiction des adversaires politiques en dehors du débat démocratique.
Car celui qui n’a plus de réponse à opposer à une voix dissidente finit tôt ou tard par être tenté de la réduire au silence.
C’est ce que fait Trump.
Et apparemment, ça inspire aussi le Trump local de Lubbeek.