Plug Power abandonne son investissement dans le port d’Anvers : un nouveau marqueur d’un système capitaliste qui n’y arrive plus
La société Plug Power, encore élue « Investisseur étranger de l’année » en 2023, vient d’annoncer qu’elle abandonne son projet d’investissement de 400 millions d’euros dans l’hydrogène au port d’Anvers, qui lui avait valu cette récompense. Ce n’est pas un cas isolé : les annonces d’abandon ou de report de grands investissements industriels se multiplient à Anvers, dans la chimie comme dans la sidérurgie. Et le phénomène dépasse largement la Belgique. Comment expliquer cette série de désinvestissements industriels ? Et surtout, comment inverser la tendance ?
Texte de Benjamin Pestieau (secrétaire général adjoint du PTB) et Max Vancauwenberge (président du PTB Flandre orientale).
Les auteurs sont spécialistes des questions liées à l'industrie pour le PTB.
En 2023, l’entreprise américaine Plug Power recevait de Flanders Investment & Trade (FIT) le prix de « Foreign Investor of the Year » (Investisseur étranger de l’année). Le prix récompensait son projet d’investissement dans le port d’Anvers sur le site de l’ancienne usine Opel. FIT présentait alors cette future usine comme l’une des plus grandes unités de production d’hydrogène vert d’Europe, appelée à « accélérer la transition énergétique » et à contribuer à la décarbonation de l’économie.1 Le projet devait représenter un investissement de 350 à 400 millions d’euros, atteindre une puissance de 100 MW et produire jusqu’à 12.500 tonnes d’hydrogène par an.
L’objectif était d’alimenter notamment l’industrie lourde et la chimie du gigantesque cluster industriel. L’hydrogène vert est un des piliers pour développer une chimie décarbonée. Trois ans plus tard, la presse annonce que l’investissement qui lui valait cette récompense est, dans les faits, à l’arrêt.2 Plug Power a déprécié l’intégralité des 13,6 millions d’euros déjà investis dans le projet, invoquant « l’incertitude concernant la faisabilité économique ». L’entreprise conserve sa concession de trente ans dans le port et une installation plus petite n’est pas formellement exclue, mais le grand investissement annoncé en 2022 est, dans les faits, à l’arrêt.
Un cas qui n’est pas isolé
Ce n’est pas un accident isolé. Engie et Carmeuse ont abandonné leur grand projet d’hydrogène à Charleroi.3 Début 2024, le consortium Power-to-Methanol a renoncé à son projet à Anvers.4 Le projet d’usine d’hydrogène de DEME et de la PMV à Ostende n’a jamais dépassé le stade de l’annonce. Bekaert a suspendu son investissement dans la production d’un composant pour électrolyseurs (un électrolyseur est une machine qui utilise de l’électricité pour séparer l’eau en hydrogène et en oxygène, c’est grâce à elle qu’on peut produire de l’hydrogène vert, à condition que l’électricité utilisée soit de l’électricité renouvelable). Cummins a annoncé la fermeture de son usine d’électrolyseurs d’Oevel.5
Et le problème dépasse largement la Belgique. L’Agence européenne de coopération des régulateurs de l’énergie, ACER, dresse exactement le même constat à l’échelle européenne : le marché européen de l’hydrogène reste très loin des ambitions affichées pour 2030 et plusieurs grands projets ont été abandonnés tandis que de grandes entreprises ont revu à la baisse leurs ambitions de décarbonation.6
En juillet 2025, l’Union européenne ne comptait que 600 MW d’électrolyseurs installés, auxquels s’ajoutent 3 GW en développement. C’est extrêmement peu par rapport à l’objectif européen de 40 GW en 2030, et aux objectifs cumulés des États membres, qui atteignent entre 48 et 54 GW. ACER considère explicitement que le rythme actuel n’est pas compatible avec ces objectifs.7
Le verrou de l’électricité
Produire de l’hydrogène vert consiste à utiliser de l’électricité renouvelable pour séparer l’eau en hydrogène et en oxygène par électrolyse. Le coût de l’électricité est donc déterminant. Selon ACER, l’approvisionnement en électricité peut représenter jusqu’à 50 % du coût total de l’hydrogène renouvelable, selon le mix électrique et la région européenne concernée. ACER souligne d’ailleurs que des régions disposant de ressources renouvelables abondantes, comme l’Espagne, bénéficient déjà de conditions plus favorables.8
Or l’Europe souffre d’un problème fondamental : elle n’augmente pratiquement plus sa production d’électricité. Le graphique publié en 2026 par Allianz Global Investors à partir des données d’Ember et de l’Energy Institute est spectaculaire.
En 2000, la Chine produisait environ 1 300 TWh d’électricité par an. En 2025, elle dépasse 10 000 TWh : presque huit fois plus. Les États-Unis passent sur la même période d’environ 3 800 TWh à 4 500 TWh, soit une hausse de l’ordre de 20 %. L’Union européenne, elle, passe approximativement de 2 600 à 2 800 TWh : pratiquement aucune augmentation en 25 ans.9 Cela en dit long sur la transition énergétique européenne. Bien entendu, ces données représentent la production totale d’électricité, pas seulement la production renouvelable. Mais ces données montrent qu’à l’heure où l’électrification de l’économie devient l’un des piliers de la transformation industrielle, la Chine augmente massivement sa capacité à produire de l’électricité tandis que l’Europe stagne. Alors que si on veut simultanément électrifier les transports, la sidérurgie, une partie de la chimie et produire massivement de l’hydrogène renouvelable, il faut nécessairement disposer de beaucoup plus d’électricité bas-carbone. Dans une estimation conservatrice publiée en septembre 2025, le Bureau fédéral du Plan avertit : « La demande en électricité devrait atteindre des niveaux jamais égalés. La demande totale […] pourrait grimper de 88 TWh en 2020 à 202 TWh en 2050. »10 En d’autres mots, rien que pour la Belgique, la demande d’électricité va plus que doubler dans les prochaines décennies.
Comment le capitalisme bloque la transition énergétique et industrielle
Or, le problème n’est pas que « l’électricité verte coûte trop cher à produire » comme certains politiciens de droite aiment à le répéter. L’électricité verte est bon marché. Selon l’Agence internationale pour les énergies renouvelables, IRENA, 91 % des nouvelles capacités renouvelables installées à grande échelle dans le monde en 2024 produisaient une électricité moins chère que l’alternative fossile neuve la moins coûteuse. L’éolien terrestre atteignait en moyenne mondiale environ 34 dollars/MWh et le solaire photovoltaïque environ 43 dollars/MWh.11 En plus, le solaire et l’éolien terrestre sont généralement plus modulaires, plus rapides à déployer et accessibles à davantage d’investisseurs que certaines infrastructures fossiles lourdes ou que les grands projets nucléaires. Alors qu’est-ce qui bloque ?
Le problème est le suivant : pour le capitaliste, les perspectives de profits dans les énergies renouvelables sont inférieures aux perspectives de profits dans les énergies fossiles. Pourquoi ?
Parce que les énergies renouvelables présentent une contradiction particulière dans un système capitaliste organisé autour du profit privé et pas des besoins de la société. Le solaire et l’éolien peuvent aujourd’hui produire de l’électricité à très faible coût et plus ils se développent, plus ils tendent à faire baisser le prix de l’électricité précisément au moment où ils produisent.
Le mécanisme est simple. Une éolienne ou un panneau solaire, une fois installé, n’a besoin d’acheter ni gaz ni charbon pour produire un MWh supplémentaire. Lorsque le vent souffle ou que le soleil brille, de grandes quantités d’électricité arrivent simultanément sur le marché. L’offre augmente, les centrales les plus coûteuses — notamment au gaz — sont alors moins souvent nécessaires et le prix de gros diminue. Et la rentabilité des centrales au gaz diminue aussi.
Cela crée ce que les économistes appellent un effet de « cannibalisation » : plus la capacité solaire et éolienne augmente, plus le prix moyen obtenu par ces producteurs baisse. Autrement dit, le développement de ces technologies contribue à réduire la valeur marchande de leur propre production.12
Et il s’agit bien ici de la valeur « marchande », c’est-à-dire la valeur qui rentre dans la détermination du profit qu’on va faire à partir de la production électrique. C’est ici qu’apparaît une contradiction fondamentale entre le capitalisme et l’intérêt collectif. Pour la société dans son ensemble, le succès de la transition consiste précisément à disposer d’une électricité décarbonée de plus en plus abondante et bon marché. Mais pour le producteur privé, un prix de marché durablement plus faible signifie un revenu plus faible par MWh et donc moins de profits pour les investissements supplémentaires. Et le capitaliste n’investit pas en fonction de ce qu’on appelle la valeur « d’usage » (les besoins des gens, l’utilité climatique ou industrielle) d’une installation, mais en fonction des profits qu’il va pouvoir se faire.
Aujourd’hui, ce manque d’investissement dans les énergies renouvelables crée énormément de problèmes : nous manquons d’électricité et nous dépendons du coûteux gaz américain pour notre production d’électricité. Résultat : l’électricité en Europe est beaucoup plus chère que dans le reste du monde. Selon l’Agence internationale de l’énergie, en 2024, les prix moyens de l’électricité pour les industries européennes intensives en énergie étaient encore deux fois supérieurs à ceux des États-Unis et environ 50 % supérieurs à ceux de la Chine.13
Le problème est aussi de construire tout le système nécessaire : de nouvelles capacités de production, des réseaux électriques, du stockage, des capacités de réserve, des interconnexions, des électrolyseurs et des contrats industriels à long terme. Ces investissements peuvent être indispensables pour la société tout en n’offrant pas, projet par projet, le rendement suffisamment élevé et suffisamment sûr exigé par les investisseurs privés. C’est ici que la logique capitaliste bloque. Chaque acteur attend que l’autre prenne le risque. Le producteur d’hydrogène attend de disposer d’électricité renouvelable abondante et bon marché et de clients garantis pendant vingt ans. Le chimiste attend que l’hydrogène soit disponible à un prix compétitif avant d’investir plusieurs milliards pour transformer ses installations. Le gestionnaire de réseau construit éventuellement les infrastructures, mais risque de se retrouver sans utilisateurs. À Anvers et Gand, Fluxys investit ainsi 130 millions d’euros dans la première canalisation du futur réseau belge d’hydrogène alors qu’aucun client n’est encore engagé pour l’utiliser.14 Résultat : tout est à l’arrêt.
Le marché sait calculer le rendement financier d’une installation individuelle. Il est beaucoup moins capable d’organiser simultanément toutes les infrastructures interdépendantes nécessaires à une transformation industrielle de cette ampleur. Les chiffres d’ACER illustrent directement cette impasse. L’agence estime qu’en Europe l’hydrogène renouvelable coûtait en moyenne autour de 8 euros par kilo, contre un peu plus de 2 euros par kilo pour l’hydrogène conventionnel produit à partir du gaz naturel : environ quatre fois plus.15
L’hydrogène vert, un pilier pour décarboner l’industrie
Une des voies pour décarbonner la chimie est de produire du méthanol vert. Le méthanol est l’une des grandes molécules de base de l’industrie chimique. Il sert notamment à fabriquer du formaldéhyde et de l’acide acétique et peut également être transformé en oléfines, dont l’éthylène et le propylène, qui constituent à leur tour la base d’une multitude de plastiques et de produits chimiques.16 Le principe pour produire du méthanol vert est relativement simple : de l’hydrogène produit avec de l’électricité renouvelable est combiné avec du CO₂ capté pour produire du méthanol. Si l’hydrogène et le CO₂ respectent des critères climatiques rigoureux, ce méthanol peut remplacer progressivement le méthanol aujourd’hui produit à partir de matières premières fossiles.
Dans la sidérurgie, l’hydrogène vert peut remplacer les cokes (charbon) dans ce qu’on appelle la « réduction » du minerais de fer.
Dans la production d’engrais, l’hydrogène vert doit remplacer l’hydrogène fossile.
Plug Power et tous les autres sont autant d’appel à sortir du capitalisme
Voilà pourquoi le dossier Plug Power est tellement important. L’enjeu ne concerne pas seulement une usine d’hydrogène mais l’avenir de toute l’industrie européenne.
Nous avons les technologies. Nous avons les ingénieurs. Nous avons les infrastructures industrielles. Nous avons les besoins. Mais les investissements ne suivent pas à l’échelle nécessaire parce que chaque étape doit d’abord satisfaire les critères de rentabilité du capital privé et d’accumulation maximale du capital.
Pendant ce temps, la Chine avance. Elle construit extrêmement rapidement les capacités productives nécessaires à l’électrification de son industrie et au développement de l’hydrogène vert. La Chine représente aujourd’hui près de 60 % des capacités mondiales de fabrication d’électrolyseurs et 65 % des capacités d’électrolyse installées ou ayant déjà atteint une décision finale d’investissement.16
En 2025, l’Agence nationale chinoise de l’énergie a également sélectionné neuf projets pilotes de carburants liquides verts, dont cinq projets de méthanol vert, trois d’ammoniac vert et un d’éthanol cellulosique.17 En Chine, l’État joue un rôle beaucoup plus important dans la planification des infrastructures, le financement, les entreprises publiques, la politique industrielle et la montée en puissance des nouvelles filières.
L’économiste et professeur de l’université d’Uppsala, Brett Christophers, explique : « La Chine, historiquement et encore aujourd’hui, est le leader mondial en matière d’investissements dans l’énergie solaire et éolienne – tant en ce qui concerne les centrales solaires et éoliennes produisant de l’électricité de manière renouvelable que les technologies de turbines et de cellules ». Ces résultats « sont […] aussi éloignés que possible de développements guidés par le marché, poursuit Christophers. Il ne s’agit pas ici du secteur privé identifiant des opportunités d’investissement, évaluant les perspectives de rentabilité et décidant – investir ou non ? – en conséquence. Il s’agit de l’État, […] mobilisant toutes les ressources nécessaires à sa disposition pour garantir qu’il tiendra ses engagements. »
En Europe, on fixe des objectifs de capacité, on crée des mécanismes de soutien, on distribue des subsides, puis on attend que chaque entreprise privée décide séparément si son investissement est suffisamment rentable. On doit sortir de cette logique. On ne construira pas une industrie moderne et décarbonée avec des objectifs européens, des appels à projets, des subsides et l’espoir que les monopoles industriels européens vont finir par investir.
Il faut un véritable plan industriel public. Produire massivement davantage d’électricité décarbonée. Garantir des prix énergétiques stables. Investir dans les réseaux et le stockage. Développer les capacités d’électrolyse. Organiser les infrastructures de transport de l’hydrogène et du CO₂. Développer une filière de méthanol vert et garantir des débouchés aux produits chimiques décarbonés. Et lorsque la collectivité assume les risques financiers nécessaires pour lancer ces nouvelles filières, elle doit également obtenir des droits de propriété et de décision. Sinon, nous continuerons à socialiser les risques pendant que les décisions d’investissement resteront dictées par la rentabilité privée.
Ce n’est pas la technologie de l’hydrogène qui échoue à Anvers. C’est un système capitaliste incapable d’investir à la hauteur des besoins de la société dès que le taux de profit n’est pas garanti.
- https://www.flandersinternationalbusinesssummit.be/nl/plug-power
- Tobe Steel et Marie Van Oost, « Plug Power fait machine arrière sur le plus grand projet d’hydrogène d’Anvers », L’Écho, 18 août 2026. URL : https://www.lecho.be/entreprises/energie/plug-power-fait-machine-arriere-sur-le-plus-grand-projet-d-hydrogene-d-anvers/10682520.html
- Tobe Steel et Marie Van Oost, « Plug Power fait machine arrière sur le plus grand projet d’hydrogène d’Anvers », L’Écho, 18 août 2026.
https://www.ptb.be/actualites/vioneo-abandonne-son-investissement-dans-le-port-danvers-un-nouveau-marqueur-de-lechec - Tobe Steel et Marie Van Oost, « Plug Power fait machine arrière sur le plus grand projet d’hydrogène d’Anvers », L’Écho, 18 août 2026.
- ACER, European hydrogen markets 2025 – Monitoring Report, 2 décembre 2025. URL : https://www.acer.europa.eu/sites/default/files/documents/Publications/ACER-2025-European-hydrogen-markets.pdf
- ACER, European hydrogen markets 2025 – Monitoring Report, 2 décembre 2025.
- ACER, European hydrogen markets 2025 – Monitoring Report, 2 décembre 2025.
- Allianz Global Investors, Created in China: China’s Electrifying Future, mars 2026 ; données : Ember et Energy Institute, Statistical Review of World Energy. URL : https://www.allianzgi.com/-/media/allianzgi/eu/shared/mmpdocuments/articleandthoughtleadership/cio/2026/03/20/16/08/cic-chinas-electrifying-future.pdf
- Bureau fédéral du Plan, Quel système électrique pour atteindre “zéro émission nette” ?, septembre 2025, p. 1.
- Source : IRENA, Renewable Power Generation Costs in 2024, juillet 2025. URL : https://www.irena.org/publications/2025/Jun/Renewable-Power-Generation-Costs-in-2024
- Clemens Stiewe, Alice Lixuan Xu, Anselm Eicke et Lion Hirth, « Cross-border cannibalization: Spillover effects of wind and solar energy on interconnected European electricity markets », Energy Economics, volume 143, mars 2025. URL : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S014098832500074X
- Agence internationale de l’énergie, Electricity 2025, chapitre « Demand », 2025. URL : https://www.iea.org/reports/electricity-2025/demand
- Tobe Steel et Marie Van Oost, « Plug Power fait machine arrière sur le plus grand projet d’hydrogène d’Anvers », L’Écho, 18 août 2026.
- Source : ACER, European hydrogen markets 2025 – Monitoring Report, 2 décembre 2025.
- IRENA et Methanol Institute, Innovation Outlook: Renewable Methanol, janvier 2021. URL : https://www.irena.org/publications/2021/Jan/Innovation-Outlook-Renewable-Methanol
- Agence internationale de l’énergie, Global Hydrogen Review 2025, septembre 2025. URL : https://www.iea.org/reports/global-hydrogen-review-2025/executive-summary
- National Energy Administration of China, repris par l’Agence internationale de l’énergie, Public announcement of the first batch of green liquid fuel technology breakthrough and industrialization pilot projects, 5 septembre 2025. URL : https://www.iea.org/policies/28854-public-announcement-of-the-first-batch-of-green-liquid-fuel-technology-breakthrough-and-industrialization-pilot-projects