Vioneo abandonne son investissement dans le port d’Anvers : un nouveau marqueur de l’échec de la politique industrielle européenne
La nouvelle est tombée comme un couperet : Vioneo, filiale du groupe danois A.P. Møller Holding, renonce à son projet d’usine de plastique « vert » dans le port d’Anvers – un investissement de 1,5 milliard d’euros – pour finalement implanter cette production en Chine.
Benjamin Pestieau, secrétaire général adjoint du PTB
L’usine devait produire jusqu’à 300 000 tonnes par an de plastiques sans matières premières fossiles, une première mondiale à cette échelle en Europe. Cette annonce se fait un mois avant un sommet européen sur l’industrie et constitue un nouveau signal d’alarme majeur sur l’incapacité actuelle de l’Europe à construire l’industrie de demain. Un changement de cap est nécessaire et possible.
Les raisons invoquées : coûts, matières premières et accès au marché
Vioneo justifie sa décision par plusieurs arguments :
- la proximité du méthanol vert, matière première essentielle à son procédé ;
- un avantage de coût, notamment énergétique ;
- une réduction des émissions de CO₂ liée à la chaîne d’approvisionnement ;
- un accès plus rapide au marché asiatique.
Autrement dit, l’entreprise ne remet pas en cause la faisabilité technologique du projet, mais bien sa viabilité économique dans le cadre capitaliste européen actuel. En 2024, nous avertissions déjà : « pour que cette initiative puisse réellement se concrétiser, plusieurs conditions doivent être réunies. Premièrement, les plastiques de Vioneo seront plus coûteux que les plastiques conventionnels bon marché. Il faut donc encourager l’utilisation de ce genre de plastiques dans la chaîne de production et contrôler les prix, afin que cette transition ne soit pas utilisée pour augmenter exagérément les coûts. Deuxièmement, il est nécessaire de développer les capacités publiques de production d’électricité et d’hydrogène verts pour en disposer en abondance et à moindre coût. C’est la condition pour que ce type de projets puisse fonctionner et, plus encore, se développer. Troisièmement, cette transition doit se faire dans un cadre organisé et planifiéi. »
Le méthanol vert : une technologie maîtrisée… mais pas en Europe
Le méthanol vert est une matière première stratégique pour l’industrie chimique et pour des projets tels que ceux que Vioneo veut développer. Il peut être produit à partir de CO₂ capté et d’hydrogène vertii, lui-même obtenu par électrolyse de l’eau à partir d’électricité renouvelable.
Cette technologie n’a rien d’expérimental : elle est déjà déployée à grande échelle en Chine et elle permet de produire, à partir d’énergies renouvelables, une large gamme de molécules indispensables à l’industrie moderne : ammoniac, éthylène, propylène, benzène, etc.
C’est précisément ce potentiel que devait exploiter le projet Vioneo à Anvers.
Anvers : un immense potentiel saboté par l’absence de planification publique
Le port d’Anvers est la deuxième plus grande plateforme chimique au monde. Il dispose d’un tissu industriel dense, de travailleurs et travailleuses hautement qualifiés et de centres de recherche de pointe.
Pourtant, début 2024, le projet pilote Power to Methanol a été abandonné dans ce même port en raison de la hausse des prix de l’énergie et de « conditions de marché difficiles ».
Ce choix était déjà révélateur d’un problème structurel : laisser le « marché » décider seul d’investissements stratégiques de long terme revient à condamner la transition industrielle avant même qu’elle ne commence.
Jan Remeysen, PDG de BASF Anvers et président d’Essenscia, explique bien les conséquences de cette logique capitaliste : « Les investissements à grande échelle en Europe sont absents depuis quelques années. Si les entreprises commencent à construire leurs usines de pointe dans d’autres régions, nous ne pourrons plus implanter cette production ici. »
Pourquoi la Chine attire aujourd’hui ce type d’investissements
Il y a différentes raisons pour laquelle ces investissements atterrissent en chine :
Des prix de l’électricité nettement plus bas : Les données internationales montrent que le prix de l’électricité pour les entreprises en Chine est inférieur à la moyenne mondiale, et très inférieur à celui observé en Europeiii. Pour des procédés comme l’électrolyse de l’hydrogène ou la production de méthanol vert – extrêmement énergivores – ce différentiel est décisif.
Des investissements massifs dans les renouvelables : Grâce à une politique publique bien planifiée, la Chine dispose aujourd’hui et de la plus grande capacité installée du monde en solaire et en éolien, et d’une politique industrielle coordonnée reliant énergie, industrie et chaînes de valeur. Ces investissements massifs permettent de faire baisser durablement les coûts de l’électricité renouvelable, ce qui renforce encore l’avantage industrieliv.
Le cas Vioneo n’est pas un accident mais la conséquence de la politique industrielle européenne
Le départ de Vioneo vers la Chine confirme point par point ce que nous écrivions déjà : la chimie verte est techniquement possible et elle est industriellement crédible, mais elle ne peut pas se développer sans une politique publique forte.
En Europe, on parle de transition, mais on n’investit pas massivement dans la production publique d’électricité renouvelable. On donne des chèques en blanc à certaines industries et on subsidie le prix de l’électricité, mais sans changer radicalement la base industrielle de la production d’énergie. On ne planifie pas non plus la filière de l’hydrogène et du méthanol verts et on laisse les projets stratégiques dépendre de la rentabilité à court terme.
Et comme le rappelait également le Bureau du Plan, la réorientation de l’économie européenne vers le militaire détourne d’ailleurs les investissement nécessaires dans la transition énergétique.
Changer de cap : sortir de la logique de marché
Si l’Europe veut encore peser industriellement et réussir sa transition climatique, il faut rompre avec la logique actuelle basée sur le tout au marché, les chèques en blanc aux multinationales et la militarisation de l’économie. Concrètement, cela veut dire :
- investissement public massif dans les énergies renouvelables, les réseaux, le stockage et l’électrolyse ;
- développement d’un plan public de production d’hydrogène et de méthanol verts, à grande échelle ;
- garantir des prix de l’énergie compatibles avec une industrie verte, hors des spéculations de marché ;
- assumer une planification industrielle au lieu de s’en remettre aux seules logiques de profit ;
- arrêter avec la militarisation de l’économie qui détroune les moyens dont on a besoin pour transformer notre industrie.
Le cas Vioneo n’est pas une fatalité. C’est un nouvel avertissement. Et il est encore temps d’en tirer les conséquences politiques.
i https://lavamedia.be/fr/lindustrie-est-a-nous-neuf-principes-pour-sauver-lindustrie-en-europe/
ii Définition et principes de l’hydrogène vert : https://fr.wikipedia.org/wiki/Hydrog%C3%A8ne_vert
iii Prix de l’électricité – données comparatives internationales : https://fr.globalpetrolprices.com/China/electricity_prices/
iv Analyse BloombergNEF sur les coûts des renouvelables : https://about.bnef.com/insights/clean-energy/global-cost-of-renewables-to-continue-falling-in-2025-as-china-extends-manufacturing-lead-bloombergnef/