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Bientôt, les écoles vont devoir développer des « plans de pilotage ». Une mesure qui s’inscrit dans le cadre du Parce d’Excellence et prétend aider à résoudre les problèmes de notre enseignement. Problème ? Il est explicitement exclu de remettre en cause le système scolaire actuel. Explications avec Jean-Pierre Kerckhofs, enseignant dans une école secondaire à Bruxelles, président de l’Aped (Appel pour une école démocratique) pendant 23 ans et candidat d’ouverture pour le PTB au parlement bruxellois.

Ces nouveaux plans de pilotage s’inscrivent dans la dynamique du Pacte d’Excellence, le grand projet de réforme de l’enseignement francophone.

Concrètement, chaque école de l’enseignement obligatoire va devoir établir un « plan de pilotage », censé être établi par l’ensemble de l’équipe éducative (enseignants, éducateurs, direction) pour définir des objectifs clairs à atteindre.

Pour cela, ils doivent se baser sur un « diagnostic » qui leur sera fourni par l’administration, avec des informations comme le niveau atteint par les élèves, le taux de redoublement et de réorientation, les exclusions, etc. Après avoir défini ces objectifs, l’équipe doit préciser les moyens à mettre en œuvre pour les atteindre sur une période de six années. Un Délégué aux Contrats d’Objectifs (DCO) issu du ministère veillera à l’adéquation entre les objectifs spécifiques et les objectifs généraux définis par le gouvernement. Il évaluera aussi les mesures proposées pour atteindre ces objectifs. Après d’éventuels ajustements, l’école et le DCO signent un Contrat d’Objectifs, qui vaut pour six ans, avec une évaluation intermédiaire prévue après trois ans.

L’ombre du néolibéralisme

« Le problème de la démarche autour de ces plans de pilotage, c’est qu’elle ne permet pas de faire une analyse systémique des causes qui sont à l’origine des difficultés rencontrées par tel ou tel établissement, analyse Jean-Pierre Kerckhofs. Des conseillers pédagogiques sont bien prévus pour aider les équipes à établir les diagnostics et à mettre en place les mesures adéquates, mais il leur est explicitement demandé d’écarter toute tentative de donner une explication qui prendrait en compte une analyse globale de notre enseignement. Et les solutions proposées doivent impérativement rester au niveau de l’école concernée. »

C’est pourquoi Jean-Pierre Kerckhofs craint que cela mènera surtout à mettre plus de pression sur les enseignants eux-mêmes. Ceux-ci seraient considérés comme responsables en cas d’échec, c'est-à-dire si les objectifs ne sont pas atteints. « Mais on ne peut pas demander à un professeur d’améliorer le niveau de sa classe si on continue à lui imposer des classes de 30 élèves, dont certains avec des troubles d’apprentissage. C’est typique d’une approche néo-libérale, explique-t-il. On "responsabilise" chaque individu, et pas question de remettre en cause du système en tant que tel.  »

Pas étonnant, quand on sait que la Ministre de l'enseignement a engagé McKinsey, une boite de consultance privée et liée à des entreprises privées comme Total, BNP Paribas, Nestlé... pour ce chantier énorme de réforme scolaire.

En finir avec l’école de l’inégalité

Pourtant, le Pacte d’Excellence pose un constat correct : notre enseignement est très inégalitaire. Ce ne sont donc pas les objectifs annoncés qui posent problème, estime Jean-Pierre Kerckhof. « Même si le Pacte d'Excellence a le mérite de faire une critique assez juste de l'état de notre enseignement très inégalitaire, il prévoit surtout des mesures individuelles, qui ne s’attaquent pas aux problèmes du système. Comme si c'était seulement l'action de chaque individu ou de chaque équipe qui avait un impact sur la réussite scolaire. Mais on ne peut pas changer les impacts du système sans réformer le système lui-même par des mesures globales. »

À commencer, explique Jean-Pierre Kerckhofs, par moins de ségrégation sociale. C’est-à-dire moins d’écoles « ghettos » (de riches, d’un côté, de pauvres, de l’autre). Il faut avoir une mixité sociale dans toutes les écoles, et les autorités devraient garantir une place dans une école de qualité pour chaque élève. « Pour cela, il est indispensable de construire des écoles et de mettre en place une politique d'inscriptions dans laquelle chaque enfant se verrait proposer un établissement. Sur base de la proximité géographique, mais aussi en proposant dans chaque école des jeunes issus des différents milieux sociaux. Bien sûr, les parents pourraient toujours refuser la proposition et choisir une autre école, mais l’expérience montre que de tels modes d’affectation produisent moins de ségrégation et donc moins d’inégalités. »

Cela pourrait s’organiser plus facilement avec un seul réseau public et pluraliste, explique le président de l’Aped. « Outre le fait de s’attaquer au marché scolaire, il faudrait aussi favoriser de plus petites classes, le cotitulariat (le fait d’avoir au moins deux enseignants par classe), avoir des référentiels de compétences et connaissances clairs. Mais aussi permettre aux enfants une plus grande ouverture sur le monde extérieur en faisant entrer dans l'école le monde culturel et sportif et en envoyant les enfants dans les quartiers et les villages. Engager du personnel de qualité pour ces activités. Tout ceci nécessite bien entendu d'augmenter l'encadrement, donc un refinancement à la hauteur de ce service public qui est si précieux pour la collectivité. »

Voler plus loin avec moins de carburant

C’est pourtant tout le problème du Pacte d’Excellence, selon Jean-Pierre Kerckhofs : on demande aux enseignants de faire plus et mieux avec moins de moyens. « Une manière de faire typique des managers des grandes boîtes du privé. Il y a des bonnes choses évidemment, comme l’allongement du tronc commun, que le PTB défend depuis des années. Mais, quand on regarde les mesures concrètes pour y arriver, ça cloche. Le contenu du tronc commun, par exemple, qui voit arriver le domaine de "l’esprit d’entreprendre" et ouvre la porte à la propagande patronale. Le plan de pilotage prévoit aussi deux périodes de travail collaboratif par semaine. En secondaire ces deux périodes n'existent pas, ce sera du pur bénévolat. En primaire et maternelle, les enseignants utilisent déjà deux périodes hebdomadaires pour des réunions d'équipe. Et ce ne sont pas des réunions inutiles, alors que doivent-ils faire ? Du bénévolat, eux aussi ? »

Par ailleurs, la logique même de « contrats d’objectifs » fait craindre les sanctions en cas d’échec. « Difficile de ne pas voir pointer les dangers de menace de perte de subventions ou de licenciements si les contrats ne sont pas approuvés. Et cela pourrait arriver pour des raisons idéologiques. Une collègue a eu des ennuis comme ça parce qu’elle refusait de mettre en place des méthodes imposées qu'elle jugeait inefficaces. » (voir son blog En écart de performance)

Et là aussi, on sent cette idéologique néolibérale qui fait peser les conséquences des inégalités structurelles de la société sur les comportements individuels des individus. « C’est comme si on donnait à un chauffeur un bus auquel il manque une roue et que, pour "l’aider", on lui proposait des cours pour mieux changer de vitesse. C’est sympa, mais ce n’est pas là qu’est le problème fondamental ! »

Un plan pour route pour l’égalité

« Pour poser la question de quelle réforme adopter, il faut d’abord poser la question du sens de l’école, insiste Jean-Pierre Kerckhofs. Nous voulons une école émancipatrice. Chaque enfant est capable de grandes choses et de développer des compétences scientifiques, techniques, artistiques, linguistiques – c’est d’ailleurs le but d’un vrai tronc commun polytechnique. Et chaque école est capable d’offrir un enseignement de grande qualité. Mais il faut y mettre les moyens. Et c’est tout l’inverse de l’école empoisonnée par le néolibéralisme que l’on connaît. »

Il faut dire que le processus du Pacte d’Excellence est en effet guidé par le cabinet de consultance privé McKinsey, dont le travail est fondamentalement d’aider les grandes entreprises à faire plus de profit. On peut donc se poser de sérieuses questions sur les buts réels de la démarche.

D’autre part, on reste dans un cadre global où l’austérité fait la loi. « Alors que l’enseignement – comme les soins de santé, les pensions, les transports en commun – a un besoin urgent d’être refinancé, le politique continue de refuser cette évidence. Si l’on veut réellement mettre fin aux inégalités scolaires, il faut entreprendre des réformes structurelles, et mettre le budget nécessaire. »

C’est d’ailleurs pour exiger des mesures qui soulageraient leur quotidien que les enseignants de l’enseignement francophone ont manifesté le 3 avril dernier dans plusieurs villes et que les enseignants flamands ont fait grève le 20 mars dernier.

Il faudra d’ailleurs certainement continuer à se mobiliser pour briser le carcan d’austérité dans lequel l’enseignement belge est enfermé depuis trop longtemps. Ce n’est qu’ainsi qu’on pourra viser un enseignement de l’égalité, qui fasse briller tout le monde, et qui donne aux équipes les moyens nécessaires pour y arriver.

Découvrez ici le programme complet du PTB pour l’enseignement.


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