Commémoration de la victoire sur le fascisme, le 8 mai, au Fort de Breendonk. (Photo Solidaire, Stefaan Van Parys)

Ces dernières semaines, le débat sur l’extrême droite en Belgique a repris de plus belle, dans la foulée de l’enquête sur Jürgen Conings. De nombreuses questions émergent à la lumière de ces événements : quel est le véritable danger de l’extrême droite ? N’est-ce pas une exagération ? Et quel rôle joue le Vlaams Belang dans ce domaine ? Analyse.

Le danger de l'extrême droite

Lorsqu’on examine les contacts proches de Jürgen Conings, on a le sentiment d’assister à un cours sur l’histoire des organisations néonazies du Limbourg.1 Le problème que représentent les groupes d'extrême droite, y compris au sein de l'armée, est tout sauf nouveau. Tomas Boutens est un nom important dans ce milieu. Boutens et Conings se sont rencontrés en 2003, alors qu'ils étaient membres du même bataillon en Afghanistan.

Tomas Boutens était le chef de l'aile flamande de Combat 18, une organisation faisant partie du réseau fasciste international appelé Bloed, Bodem, Eer en Trouw (sang, sol, honneur et loyauté).2 Boutens et onze autres militaires professionnels, membres de Combat 18, étaient stationnés à Leopoldsburg, tout comme Conings. En 2006, on apprenait qu'ils préparaient un attentat contre Filip De Winter, figure de proue du Vlaams Belang, et le militant de gauche Dyab Abou Jahjah. Ils avaient assemblé un arsenal d'armes dans ce but. L'objectif était d'imputer ce meurtre à des terroristes islamistes et de déclencher ainsi une guerre civile, qui devait mener à un État « blanc pur ». Boutens avait dès lors été condamné en 2014 pour terrorisme et association de malfaiteurs.

Boutens a réagi très rapidement à l’annonce des opérations de recherche pour retrouver Conings. Le renseignement militaire a connaissance d’échanges réguliers entre les deux hommes. Boutens parle de Conings comme d’un « ancien collègue et frère d'armes » et d’un homme « fidèle au peuple ». Dans une publication sur Facebook, il affirme que, comme lui, Conings considère les migrants comme une menace et accuse les politiciens de les laisser entrer dans notre pays.

Le second groupe avec lequel Conings entretenait des contacts, et dont il est probablement membre, est la Vlaams Legioen (Légion flamande).3 Le nom de ce groupe fait référence à la brigade de volontaires fascistes qui a combattu sous la direction de la Waffen-SS sur le front de l'Est pendant la Seconde Guerre mondiale. En décembre encore, un autre membre du groupe, l'Ukrainien Alexander G., avait été arrêté pour avoir préparé un attentat terroriste.4

La Légion flamande fut fondée par Emmanuel Maris, un néonazi qui prend plaisir à exhiber des symboles nazis sur son pick-up, et à se promener en uniforme du Ku Klux Klan. Il est le principal suspect de l'incendie criminel du centre d'asile de Bilzen et s’est enfui en Hongrie. Cet homme était également le président de Voorpost Limburg, une organisation satellite du Vlaams Belang.

Lors des réunions de la Légion flamande, les membres se vantent du nombre de personnes d'origine étrangère que chacun pouvait abattre. Ils s'entraînent au tir et diffusent des discours de haine en vue d'une guerre raciale. Il ne fait donc aucun doute qu'il s'agit d'un groupe fasciste, potentiellement violent. Ce groupe était bien représenté lors des différentes actions de soutien en faveur de Conings.5

Il est donc clair que Jürgen Conings s’impliquait dans des groupes néonazis et qu'il suit cette idéologie. Le site d'information Apache a révélé qu'il avait un second profil sur les réseaux sociaux, supprimé depuis lors, qui était rempli de symboles néonazis.6

Terrorisme de droite

Conings ne se limitait pas à partager les idées, ni même à adhérer à des groupes fascistes. Il avait déjà été poursuivi pour port d'armes illicite, diffusait régulièrement des messages de haine racistes, et avait déjà proféré des menaces à l'encontre de plusieurs personnes.7 Le lundi 17 mai, il est donc allé un cran plus loin.

Ce que Conings a fait ces dernières semaines est répréhensible. Il a d'abord procédé au vol d'armes très lourdes, avec l'intention de tuer des policiers et des militaires, en plus de nombreux civils. Plus précisément, il a dérobé quatre lance-roquettes capables de percer l'armement de chars, une mitrailleuse capable de perforer des gilets pare-balles, ainsi qu’un pistolet de même capacité. Le vol et le port illégal d'armes peuvent entraîner une peine allant jusqu'à 10 ans d’incarcération.8

Conings a incontestablement planifié des attentats contre une mosquée du Limburg et plusieurs virologues. Dans ses lettres d'adieu, il menace des individus. Il menace de commettre un crime terroriste. Cela aussi est punissable : ensemble, ces actes peuvent entraîner 10 ans de prison supplémentaires.

Il a également rôdé pendant des heures autour de l’habitation de Marc Van Ranst avec l'intention de l’assassiner. Cela peut être considéré comme une tentative de meurtre (20 ans de prison), mais cela dépend de la raison pour laquelle Conings n'est finalement pas passé à l’acte. Le fait qu'il soit toujours en cavale suggère qu'il ne s'est pas repenti.

Toutefois, Conings a incontestablement commis une autre tentative de meurtre. Il a piégé sa voiture en attachant une grenade aux poignées des portières. Cette grenade combinée aux lance-roquettes, aux munitions et à l'essence présents la voiture aurait provoqué une énorme explosion si le piège avait été activé. Son intention était donc de tuer des passants ou des enquêteurs. Le fait qu’un passant au hasard aurait pu être victime de ce piège montre que Conings a bel et bien des motivations terroristes.

Cela ressort également de ses différentes lettres d'adieu. Il y indique clairement qu'il veut aussi faire des victimes au sein de l'armée, parmi ses anciens collègues. Ses proches collègues à la Défense l'ont décrit comme « un fou des armes, d'extrême droite, qui ne recule pas devant la violence ». Cela en dit long sur ses opinions et ses méthodes.9

La menace actuelle ne se limite pas à la personne de Jürgen Conings. En atteste l’arrestation d’une autre figure bien connue du milieu de l'extrême droite, K.J., le mercredi 26 mai.10 Ce dernier est lié au groupe néonazi « Right Wing Resistance », et a déjà posé fièrement avec des armes ou en faisant le salut nazi. Sur les médias sociaux, il partage des photos d'Adolf Hitler et appelle au meurtre de tous les musulmans. Il voulait poursuivre la « mission » de Conings.

Un phénomène en pleine croissance...

L'Ocam ne surveille l'extrémisme de droite que depuis 2018.11 À ce moment-là, l'Ocam considérait que seuls sept extrémistes de droite représentaient un danger. Aujourd'hui, à peine trois ans plus tard, il en compte 48. Une multiplication par sept, donc. À titre de comparaison, le nombre d'extrémistes de gauche a diminué de près de moitié, étant 11 aujourd’hui, et le nombre de djihadistes a augmenté de 14 %. Les extrémistes djihadistes restent le groupe le plus important, ce qui n’a rien de surprenant. Les bases de données de l'Ocam ont en effet été créées spécifiquement pour les surveiller, et les services de Sûreté se concentrent encore presque exclusivement sur ce danger aujourd’hui.

La gravité du problème de l'extrémisme de droite est encore plus flagrante si l'on considère la liste des « extrémistes potentiellement violents » sur laquelle figurait Conings. Sur cette liste, une personne sur cinq, soit pas moins de 19 personnes, est d’extrême droite.

Par ailleurs, la liste de l'Ocam ne donne pas une vue complète de la réalité. Le SGRS, le service du renseignement militaire, surveille de près pas moins de 30 militaires, en raison de leurs liens avec l'extrême droite. La police suit pas moins de 2 500 personnes qui sont membres de groupes d'extrême droite.12 Il ne s'agit donc pas d'individus exprimant des critiques, mais bien de groupes organisés. Souvent, ils glorifient le nazisme, s'arment et prônent la guerre civile entre les différentes « races ».

Il est clair que le danger de terrorisme d’extrême droite a augmenté rapidement ces dernières années. C'est également ce qui ressort d'une série d'attentats perpétrés depuis lors. Rappelons-nous de Pittsburgh et El Paso aux États-Unis, Hanau en Allemagne, Christchurch en Nouvelle-Zélande...

… mais sous-estimé

Pourtant, le problème est encore sous-estimé. En 2019, au lendemain des attaques terroristes contre des mosquées en Nouvelle-Zélande, le directeur de l’Ocam, Paul Van Tigchelt, prétendait encore qu’il n’y avait pas de réelle menace terroriste d’extrême droite dans notre pays.13 Jan Jambon, ministre de l’Intérieur sous le gouvernement Michel, a froidement affirmé qu’il n’y avait aucune activité d’extrême droite.14

À ce moment-là, on avait pourtant déjà frôlé l’attentat à trois reprises.15 En mars 2018, un terroriste d’extrême droite a été appréhendé à Liège. Il voulait utiliser des explosifs artisanaux pour perpétrer un attentat à la bombe contre une mosquée. Un mois plus tard, à Alost, un néo-nazi a semé la panique avec un couteau et une arme à feu. Et, en août 2019, la police a perquisitionné le domicile d’un homme d’extrême droite à Anvers qui avait proféré des menaces contre la Pride anversoise. L’incendie criminel du centre d’asile de Bilzen en novembre 2019 a fini de donner tort à Jan Jambon.

Ce n’est qu’à partir de ce moment-là que le phénomène est pris un peu plus au sérieux dans notre pays. Le rapport sur la sécurité de l’État de 2019 consacre une section distincte au danger de la violence d’extrême droite.16 On y constate déjà que les groupes néo-nazis et fascistes ont tendance à s’armer de plus en plus. Des camps d’entraînement en Europe de l’Est sont également mentionnés. L’année dernière, l’Ocam a noté que la menace de l’extrême droite augmente en raison de la crise de Corona.17

La minimisation de l’extrême droite est probablement l’une des raisons pour lesquelles tant d’erreurs ont été commises dans l’affaire Conings. Conings est dans le radar de la Sûreté de l’État depuis 2015, car il a financé des groupes d’extrême droite.18 En 2018, ses liens dans le milieu sont confirmés. En 2017-2019, plusieurs PV sont émis à son encontre pour possession illégale d'armes et racisme.

Pourtant, ce n’est qu’en août 2020 qu’une évaluation de la menaceest lancée par l’Ocam. Elle durera six mois, jusqu’en février 2021. Fin août, le Service Général du Renseignement et de Sécurité (SGRS) décide de retirer l’habilitation de sécurité de Conings, mais il faut attendre la mi-novembre pour que cette décision soit appliquée. Lorsque l’enquête de l’Ocam sur Conings se termine, en février, des erreurs se reproduisent à la SGRS. L’information selon laquelle Conings est une menace sérieuse ne parvient pas non plus au chef du service. Conings ne sera pas suivi avant le début du mois de mai, et c’est alors trop tard.

Le fait que la SGRS ait eu une réunion avec le commandant de Conings en novembre est également particulièrement grave. À l’époque, il avait été décidé de ne pas lui interdire l’accès au dépôt d’armes et de munitions.19 Au sein de l’armée, aujourd’hui, le problème est encore banalisé. Le chef de la Défense, Michel Hofman, qualifie l’incident de « malheureux concours de circonstances ».20

Le double visage du Vlaams Belang

Paradoxalement, ces derniers jours, le Vlaams Belang a réussi à se laisser normaliser davantage par la presse et les faiseurs d’opinion.21 Son président, Tom Van Grieken, réussit à introduire la théorie de la « soupape ». L’idée est la suivante : le Vlaams Belang n’attiserait pas les idées d’extrême droite, mais canaliserait des « sentiments justifiés » qui sont « naturellement » présents au sein de la population. Ce serait au contraire le fait d’avoir trop longtemps opprimé ce genre d’opinions qui conduirait à des cas comme celui de Jürgen Conings.

Tom Van Grieken a longuement développé cette idée dans l’émission de la VRT De Afspraak op Vrijdag, sans que personne ne le contredise.22 Le politologue Fouad Gandoul a nuancé que le Vlaams Belang serait un baromètre, avec un rôle passif. Le recteur de l’université de Gand, Rik Van de Walle, a été jusqu’à faire l’éloge de M. Van Grieken sur Twitter, le considérant comme un allié dans la lutte contre la radicalisation d’extrême droite.

Le Vlaams Belang ne joue pas un rôle de « soupape » dans la société. Les chercheurs qui étudient l’extrême droite confirment au contraire que les partis et les groupes créent principalement des chambres d’écho.23 Les opinions extrêmes y sont constamment répétées, renforcées et normalisées. Selon la chercheuse Nikki Sterkenburg, les groupes néo-nazis eux-mêmes sont bien conscients que les messages d’extrême droite sont devenus plus courants.24

Le Vlaams Belang lui-même ne croit manifestement pas non plus à la théorie de la soupape. Il influence au contraire très consciemment l’opinion publique : avec du merchandising, des podcasts, des chaînes YouTube... Ils ont créé des groupes sur Facebook, Telegram, Discord, et autres. Là-bas, les mêmes messages racistes sont constamment attisés et renforcés.25

Ils travaillent à rendre acceptables et communs des mots comme « islamisation » et des théories comme celle du « grand remplacement » (qui imagine que l’immigration est un plan dirigé pour remplacer la population « blanche » européenne par des personnes d’autres origines). Pourtant, ces termes proviennent des milieux d’extrême droite, où ils ont une signification très précise et extrême. Ils font souvent référence au nazisme et font partie d’une stratégie de préparation de guerre civile et de « guerre des races ».

Entourage

Les liens du Vlaams Belang avec les groupes d’extrême droite ne s’arrêtent pas à la création d’un terreau idéologique. Aujourd’hui, la plus connue de ces organisations d’extrême droite est sans doute Schild & Vrienden. Malgré les révélations du reportage de la VRT Pano à son sujet, le Vlaams Belang a acueilli le dirigeant de l’organisation, Dries Van Langenhove, à bras ouvert sur ses listes électorales. Avec succès. Pourtant, Il est pourtant bien connu que Schild & Vrienden diffuse le racisme, le sexisme et le négationnisme, appelle ses membres à s’entraîner avec des armes et se prépare à une guerre raciale.

Voorpost est une organisation plus ancienne mais non négligeable. Les liens avec le Vlaams Belang et cette organisation clairement fasciste sont indéniables. Le premier président du groupuscule était Francis Van den Eynde, qui allait être député pendant vingt ans pour le Vlaams Blok (et le Vlaams Belang après le changement de nom du parti). Le premier rédacteur du magazine de l’association est Roeland Raes, qui sera le vice-président du Vlaams Blok pendant 22 ans. Voorpost a des liens avec de nombreux autres groupes d’extrême droite. Emmanuel Maris, le chef de la Vlaams Legioen (Légion flamande), fasciste, était également le chef de Voorpost Limbourg, par exemple.26

Le Vlaams Belang est un appareil institutionnel qui répand le racisme et fait le lit de tels groupes fascistes. Le parti est obsédé par le maintien d’une image propre, et prétend invariablement poursuivre des objectifs et des moyens démocratiques. En pratique, il joue sur l’opinion publique pour couvrir le développement des organisations les moins recommandables. L’attitude du parti dans l’affaire Jürgen Conings en est un bon exemple. Dietrich Vandereycken, membre du conseil du Vlaams Belang de Hasselt, appelle Conings le « résistant ultime ». Il n’a toujours pas été exclu du parti. Dans un message Whatsapp, le président Tom Van Grieken a lui-même indiqué que les groupes de soutien à Conings peuvent compter sur le Vlaams Belang.27

Vigilance

La violence et le terrorisme d’extrême droite ne sont pas un spectre, un phantasme ou une exagération. Le phénomène prend de l’ampleur dans le monde entier, y compris ici. Il est de plus en plus important de suivre l’évolution de la situation. Une bonne information peut aider à résoudre le problème. Au cours des dernières décennies, les partis et groupes d’extrême droite se sont employés à perfectionner leurs méthodes. Le double visage. Les groupes cachés. Les chambres d’écho. L’apparence extérieure soignée. L’introduction discrète de termes et concepts apparemment inoffensifs dans le débat public. Le racisme, le sexisme et la transphobie au nom de la « liberté d’expression ». Tout sert à normaliser l’idéologie d’extrême droite dans la société, tout en permettant aux groupes extrémistes de se développer en tant que troupes de choc.

8 « Klopjacht Jürgen Conings: wat riskeert de militair als hij levend gevat wordt? », Het Nieuwsblad,

20 mai 2021.

12 De Tijd, 22 mai 2021, p. 3.

14 De Standaard, 21 août 2018.

15 De Tijd, 22 mai 2021, p. 3.

18 https://www.hln.be/binnenland/conings-staat-al-zes-jaar-op-de-radar-van-inlichtingendiensten~a7c62034/ et “Wie wist wat wanneer? De verbazende tijdslijn van de zaak-Conings”, De Morgen, 27 mei 2021.

19 De Morgen, 26 mai 2021.

20 De Afspraak, Canvas, 26 mei 2021.

21 “ 'Zaak-Jürgen Conings: de normalisatie van extreemrechts is totaal'”, Knack, 25 mai 2021.

22 De Afspraak op Vrijdag, Canvas, 21 mei 2021.

24 “Nikki Sterkenburg: ‘Voor veel mensen is extreemrechts zijn een hobby als een ander’”; Knack, 26 mai 2021.”

25 “Wat een voortvluchtige zwaarbewapende militair ons leert”, De Morgen, 25 mai 2021.

27 https://twitter.com/LrnsPdvn/status/1395824209528557571 et De Afspraak op Vrijdag, Canvas, 21 mai 2021.

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