Prison de Saint-Gilles. (Photo M0tty/Wikimedia commons)

« Qui sait vraiment ce qui se cache derrière les grands murs des prisons de Saint-Gilles, Forest ou Berkendael ? J’y suis allé en décembre dernier et j’aimerais partager avec vous ce que j’y ai appris. » Nabil Boukili, député fédéral du PTB, livre ses impressions après une visite de trois prisons du pays.

Nabil Boukili et Morgane De Meur

Première impression : courant d’air glacial et humidité, des trous au plafond, moisissures aux murs, pas de chauffage, bref… insalubrité. J’entends la voix de la directrice : « La prison date du Moyen-âge, époque où l’on vouait un culte à la rédemption par l’isolement et la prière. »

Il fait très froid dans toute la prison. On entre dans une aile, où chacune des cellules est fermée. Derrière les portes, deux à trois détenus dans 4 m2. Si les détenus ont un problème, il y a une lumière rouge au-dessus de la cellule qui s’allume. Lits superposés. Les toilettes ne sont pas intimes. Les gardiens font un tour une fois par heure pour vérifier que tout va bien. Une fenêtre opaque mais pas de radiateurs. Ils n’ont accès à la douche que deux fois par semaine.

À Saint-Gilles, on compte 284 détenus de trop. La direction souligne : « Il y a eu un procès de l’ordre des bâtonniers contre l’État belge pour dénoncer la surpopulation. »

Les gardiens sont en sous-effectif et ne peuvent accompagner les détenus : ceux qui veulent voir leurs familles en visite, ceux qui veulent passer un coup de fil, ceux qui doivent aller chez le psy, ceux qui doivent parler à leur avocat, ou encore ceux qui veulent faire un tour dans la cour.

On m’avait dit que les conditions de travail des agents étaient liées aux conditions de détention. Je comprends mieux maintenant.

Enfermés 23 heures par jour, les tensions et les colères augmentent chez les prisonniers. Ainsi que le risque d’incidents : je suis arrivé alors qu’un détenu venait d’agresser à mort son voisin de cellule.

Le rôle des gardiens est la clé

Évidement, dans ces conditions, il n’existe aucune diminution du taux de récidive à la sortie.

Le rôle des gardiens est la clé.

On nous explique : « Au moyen-âge, le bourreau vivait hors du village car il exerçait le boulot que les autres ne veulent pas faire. Maintenant ce sont les gardiens. Pourtant, ils font un travail admirable. »

Mais ils sont épuisés. Sur 6 601 agents : 540 000 jours de congés refusés pour cause de manque de personnel. Le turn-over est important.

Julie, gardienne : « Au moins, on est là pour les détenus. »

Qui sont-ils, ces détenus ? Les trois quarts sont en détention préventive. Les autres ont des problèmes relevant plus de la santé mentale ou de la misère socio-économique que la délinquance. « Des détenus, purement “code Pénal”, ce n’est que 10 % » souligne la direction. C’est-à-dire des personnes réellement dangereuses qu’il faut impérativement isoler du reste de la société.

Même le téléphone et les lessives sont payants

Elle précise ensuite qu’une grande partie des condamnés sont des personnes souffrant de maladies mentales. Il n’y a pas assez de centres en Belgique. Ils sont livrés à eux-mêmes et vu leur maladie, ils finissent toujours par commettre des voies de faits ou des délits. Ils sont instables et finissent en prison. Leur problème, c’est la santé mentale, pas la délinquance. 

« Y a t-il beaucoup d’évasion ? » demandais-je. La directrice : « Non. Ils ne vont pas s’évader car ils n’ont rien dehors. Nos détenus sont majoritairement des sans-papiers et des sans-abris. » Elle nous raconte alors l’histoire de cette détenue libérée un jour et revenue le lendemain matin à la prison pour demander une tartine.

Il faut savoir que la prison, ce n’est pas gratuit. Un détenu coûte en moyenne 218 euros par jour à la société. Et avec ça, les détenus indigents (sans famille et sans argent) manquent de tout. Même le téléphone et les lessives sont payants. À nouveau, la directrice précise : « S’ils n’ont pas de famille, ils n’ont pas d’accès à la lessive. » Ça m’a fait penser au scandale de la prison d’Arlon en septembre avec l’épidémie de gale…

On arrive à la prison de Berkendael par un tunnel d’époque. Dehors, des matelas entassés et des lits pour enfants, sous la pluie. Cause : invasion de punaises. Je demande pour les enfants. « Oui, ils vivent dans la prison. On a aussi des femmes enceintes. La dernière vivait sous une tente au bord du canal de Bruxelles. C’est mieux pour elle d’avoir pu finir sa grossesse en prison. Et puis, quand elles ont un bébé, elles ont droit à de l’eau chaude. »

Les femmes travaillent pour se payer l’essentiel. Pour 1 euro de l’heure

Il y a une pancarte sur la porte de la cantine : « Interdit aux chats pour leur sécurité car pièges à souris. » On dirait une blague. Sauf que ce n’en est pas une.

Les femmes travaillent pour se payer l’essentiel. Pour 1 euro de l’heure. Pour une entreprise de confiserie hollandaise. Au moins, contrairement à Saint-Gilles où il n’y a aucune possibilité d’effectuer une formation qualifiante, ici les femmes peuvent apprendre un métier.

Pour dénoncer la situation, le personnel s’est mis en grève. Plusieurs fois. En 2014. En 2016. En 2018.

À chaque grève, le ministre de la Justice, Koen Geens (CD&V), a fait des promesses.

Il signe les protocoles d’accord n°435, n°455 et n°465.

Ces protocoles prévoient notamment d’engager du personnel.

Il n’a pas tenu ses engagements.

Le ministre de la Justice a décidé d’adopter une loi imposant un service minimum en cas de grève

Sans doute las de signer tout un tas de protocoles, le ministre de la Justice a alors décidé d’adopter une loi imposant un service minimum en cas de grève.

Selon cette loi, des plans indiquant le nombre d’agents nécessaires doivent être proposées par les directions pour les 35 établissements pénitentiaires.

Avec la situation constante de sous-effectif, cela donne un résultat kafkaïen, comme à la prison de Hoogstraten : sur le nombre d’agents pour une journée ordinaire, seuls deux agents peuvent faire grève.

Vont-ils tirer à la courte paille ? Espérons qu’il n’y aura pas un malade ce jour-là. Avec cette loi, les agents n’arrivent plus vraiment à croire en l’existence d’un droit d’action collective.

Il y a même des prisons où le plan impose un service minimum supérieur à la capacité d’une journée de travail ordinaire.

C’est absolument convaincu de la justesse de ce combat que j’ai rejoint la grève des agents pénitentiaires le 12 décembre

C’est absolument convaincu de la justesse de ce combat que j’ai rejoint la grève des agents pénitentiaires le 12 décembre.

J’ai joint ma voix à la leur pour crier l’urgence. J’y étais pour le personnel, pour les détenus, pour la société dans son ensemble, pour moi.

En plénière, j’ai interpellé Koen Geens en leur nom : « Les travailleurs sont aujourd’hui en grève non seulement pour dénoncer la situation d’urgence, mais aussi pour fustiger votre projet de loi qui leur impose un service minimum. Ce texte constitue une atteinte au droit de grève et leur inflige une double peine. En effet, d’un côté, ils ne peuvent pas critiquer leurs conditions de travail, parce que le moyen par lequel ils peuvent le faire est condamné par ce projet de loi. »

Je l’ai interrogé sur les raisons pour lesquelles il n’avait pas respecté les accords afin de garantir des conditions de travail respectables. Je lui ai demandé de s’expliquer sur la situation qui permet d’imposer un service minimum qui exige un nombre d’agents disponibles supérieur à la capacité d’une journée de travail ordinaire.

Il m’a répondu ceci : « Nous avons tenté de rendre la fonction pénitentiaire aussi attractive que possible via les critères de la permanence et de la stabilité de l’emploi. »

Je n’ai pas été satisfait par cette réponse. Il n’a rien fait. Pire, il a lancé une attaque violente aux droits fondamentaux des travailleurs. Je l’ai prévenu, cette lutte n’est pas prête de s’arrêter.


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