Photo Stefaan Van Parys

« Nous avons trop d’attention pour le pouvoir d’achat », prétendent les organisations patronales. Le premier ministre explique ne « pas avoir de compréhension » pour celles et ceux qui se mobilisent pour leur pouvoir d’achat. Comment des déclarations peuvent-elles être aussi déconnectées de la réalité ?

« Je suis veuve, j’ai 47 ans et deux enfants. Avec la hausse du coût de la vie, je ne tiens plus. Avant, c’était tout juste, mais aujourd’hui, mon salaire ne permet plus de faire face aux trop nombreuses dépenses. Mon revenu est de 1550 euros, mais avec mon loyer de 600 euros par mois, mon prêt voiture de 200 euros (indispensable pour aller travailler), mon plein qui est passé de 74 à 124 euros depuis septembre dernier et mes mensualités de gaz qui sont passées de 50 euros par mois à 145 euros aujourd’hui, ce n’est plus possible. La semaine dernière, j’ai dû emprunter de l’argent à mes parents pour régler un problème de dents. Après tant d’années de travail, j’en viens à m’endetter, je n’en peux plus ». 

Des témoignages de ce genre, nous en recevons tous les jours. Ils contrastent sans doute avec le vécu dans les salons de la Rue de la Loi. Mais c’est la réalité quotidienne de plus en plus de gens. 

Cette réalité est mesurée dans le dernier rapport de la Banque nationale de Belgique : les salaires réels ont baissé en 2021 (près de 2 % de baisse) et en 2022 (plus de 2 % de baisse). Et Il s’agit d’une moyenne. Derrière cette moyenne se cachent des réalités bien plus dures puisque la flambée des prix - bien au-delà de 2 % - concernent d’abord l’énergie, les carburants, les biens de premières nécessité… autant de dépenses qui pèsent lourdement au quotidien sur les budgets des ménages et qui ne peuvent que très difficilement être reportés. Il n’y a donc pas trop d’attention qui est accordée au pouvoir d’achat mais trop peu. Il faut agir et agir vite.

Les organisations patronales expliquent partout que l’indexation automatique des salaires est en train de créer «un handicap salarial jamais vu». Cela ne colle pas avec les faits. Le Conseil central de l’économie (CCE) a calculé qu’entre 1996 et 2019, les salaires ont augmenté 4 % de plus dans les pays voisins qu’en Belgique. Cet écart à la défaveur des salaires belges a un peu diminué en 2020 et 2021 - grâce à notre mécanisme d’indexation automatique des salaires - mais pas de quoi rattraper ce retard accumulé par les salaires belges. Et il ne s’agit surtout que d’un mouvement temporaire car partout en Europe, les organisations syndicales se mobilisent pour réclamer de fortes augmentation salariales : en Allemagne, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne, en Italie, en Espagne, au Portugal… partout la classe travailleuse descend dans la rue pour réclamer des augmentation de salaire. Les travailleurs de la sidérurgie allemande et leur syndicat IG Metall réclament ainsi plus de 8 % d’augmentation de salaire pour les mois qui viennent.

Le problème aujourd’hui ce ne sont pas les salaires en réalité, mais les marges bénéficiaires. « Les entreprises belges n’ont jamais atteint des marges bénéficiaires aussi élevées », titrait récemment la presse. Elles sont parmi les plus hautes d’Europe. Et le coût du Capital est visible : sur les seules entreprises cotées en bourse, les bénéfices s’élèvent à 21 milliards pour 2021 et les dividendes aux actionnaires ont presque doublé. Les CEO de ces entreprises se sont octroyées des hausses de salaires de 14 %.
Alors que des centaines de milliers de familles peinent à payer leurs factures d'énergie, Electrabel réalise un bénéfice exceptionnel de 1,9 milliard, dont 1,2 milliard est reversé comme dividende aux actionnaires d’Engie. Alors que les victimes des inondations peinent toujours à se faire indemniser, AG assurance et Axa font plus de 750 millions de profits. Demandons aux pensionnaires et aux travailleurs surmenés dans les maisons de repos ce qu'ils pensent du fait que Orpea verse 58 millions d’euros de dividendes aux actionnaires. Ou aux aides ménagères dont les salaires peinent à dépasser le seuil de pauvreté ce qu’elles pensent des 47 millions de bénéfices pour les 20 plus grandes boîtes du secteur des titres-services. Qu’on arrête de nous dire qu’il n’y pas d’argent pour les salaires. 

Le patronat prétend qu’augmenter les salaires nuirait à l’économie. C’est l’inverse qui est vrai : le blocage des salaires conduit à des ralentissement voire des récessions économiques comme encore récemment en Grèce. La consommation sera le principal moteur de la croissance dans les années à venir, indique la Banque nationale de Belgique dans son dernier rapport. Conclusion: ceux qui touchent aux salaires, étouffent l'économie. Nos salaires sont de l’oxygène pour l’économie. Ce sont eux qui permettent la consommation et de remplir les bons de commande des entreprises.

Dans tout le pays, la pression monte autour du pouvoir d'achat des travailleurs. Le 20 juin, les syndicats sont descendus dans la rue pour réclamer une hausse des salaires et une baisse des factures. Cela a été une mobilisation d'une ampleur jamais vue depuis des années. Plus de 80 000 personnes sont descendues dans la rue. Avec un message unanime : il faut revoir d’urgence la loi de 1996. Il faut lever le blocage salarial. Il faut en finir avec cette loi qui nous prédit des augmentations maximum de salaire réel de… 0 % pour les quatre prochaines années. Ce n’est pas tenable. Ni sur le plan économique, ni sur le plan social. Ce message, c’est toute la classe travailleuse, ses organisations syndicales et ses relais politiques qui le porte. Il doit être entendu. Maintenant.

 

Cette opinion a été publiée initialement dans L’Écho.