Les femmes d’Espagne ont écrit un nouveau chapitre de l’histoire sociale. (Photo Izquierde Unida, Flickr)

En juin, une délégation du PTB et de son organisation de femmes Marianne s’est rendue à Madrid. Elle y a rencontré un grand nombre d’organisations qui, le 8 mars dernier, ont été à la base d’une grève historique : la Huelga Feminista, la grève des femmes.

Depuis plusieurs années déjà, la résistance féministe prend de l’ampleur en Espagne. Avec des actions régulières attirant beaucoup de monde, les Espagnoles expriment leur mécontentement à propos de l’inégalité et de la violence envers les femmes sous la devise « Ni una más, ni una menos. Vivas nos queremos », que l’on peut traduire en français par  : « Ni plus, ni moins. C’est vivre que nous voulons ».

Un exemple récent et connu est la controverse concernant la « meute des loups ». Cinq hommes entre 26 et 30 ans ont violé une jeune femme de 18 ans et en ont pris des images. Cela s’est passé en 2016, lors de la « feria » annuelle des taureaux à Pampelune. La justice espagnole n’a pas condamné ces hommes pour viol, mais pour abus sexuel. Selon la loi espagnole, c’est un délit plus léger et, de ce fait, les cinq hommes ont écopé d’une peine moins lourde. Pourquoi  ? La femme concernée se serait comportée de façon passive et, selon le juge, il ne pouvait donc être question de viol. Le prononcé a provoqué d’énormes protestations parmi la population espagnole, qui a réclamé une adaptation de la loi. Comme si le traumatisme n’avait pas été suffisamment pénible pour la victime, fin juin, les cinq hommes ont pu quitter la prison sous caution et attendre leur procès en appel chez eux, ce qui ne satisfait ni les mouvements féministes ni ceux qui ont été indignés par l’épisode. 

Une grève féministe historique

Le 8 mars 2017, l’idée d’une grève féministe est arrivée à maturité. Le mouvement féministe a décidé que la journée internationale des femmes de l’année suivante serait marquée d’une grève historique.

« La plate-forme 8M (8 mars) » a vu le jour et a coordonné un large éventail de femmes actives et d’organisations féminines », explique Cristina Simó, responsable du féminisme au sein du Parti communiste d’Espagne (PCE). « Cette diversité a fait la richesse de la plate-forme, mais elle a aussi généré des défis. L’unité était un objectif important, et ça a également réussi. La plate-forme a atteint un consensus autour du contenu qu’elle allait défendre. Nous avons toutes été d’accord pour dire que cette grève aurait un caractère anticapitaliste et antipatriarcal. Nous avons continué à élaborer l’ensemble des revendications sur base de quatre grands piliers : contre les violences faites aux femmes, contre la colonisation du corps, contre la politique d’austérité, et pour la répartition des tâches de soins. La plate-forme a fini par constituer un cahier de revendications d’au moins trente pages ».

Des dizaines de milliers de gens ont défilé dans les rues : quelle source d’inspiration et d’espoir, quelle richesse d’enseignement ! (Photo Izquierda Unida, Flickr)

Étendre l’égalité entre hommes et femmes

En deux assemblées nationales, le projet a été mis sur pied et la plate-forme a annoncé une grève pour le 8 mars 2018. La journée internationale du 25 novembre contre les violences faites aux femmes a été choisie comme premier moment important de la mobilisation. Chaque organisation au sein du mouvement du 8M a joué son propre rôle dans l’organisation et a essayé d’atteindre son propre public cible.

« Sur certains campus, des groupes féministes étaient déjà actifs », explique Julia, étudiante. « Ils ont rallié le mouvement du 8M. Là où il n’y avait pas de groupes féministes, ils ont été créés par des jeunes. Le but de tous ces groupes était double : d’une part, l’encadrement pratique et la mobilisation des étudiant(e)s pour la grève, d’autre part, informer les jeunes. Via des discussions et des formations, nous voulions accroître la conscience des jeunes concernant la situation des femmes. »

La coalition de gauche Izquierda Unida (IU) a également soutenu l’initiative. « En tant qu’élus, nous défendons la grève dans les conseils où nous siégeons », déclare Nora García Nieves, responsable du féminisme d’IU. « Nous avons ainsi essayé de soutenir la grève et de la faciliter. Bien des parlementaires ont cédé leurs jetons de présence pour soutenir l’action financièrement. Dans le sillage de la grève, nous avons continué à nous engager pour obtenir des lois qui étendront encore l’égalité entre hommes et femmes. »

Outre les mouvements de femmes et les partis qui soutiennent leurs exigences, plusieurs autres groupes ont également apporté leur pierre à l’édifice. Un grand nombre de scientifiques, d’intellectuels et d’artistes ont participé à l’appel. Les médias ont participé eux aussi à la mobilisation. Dans ce secteur très sensible aux stéréotypes et aux comportements sexuellement déplacés, beaucoup de femmes sont actives. Le 8 mars, plusieurs visages médiatiques féminins se sont tenus à l’écart. D’autres se sont par contre montrés sans fard et sans voile, parce que le soutien était aussi dans la rue. Les scientifiques, les intellectuel(le)s, les artistes ainsi que les médias ont fourni une importante contribution au succès de l’action. 

« Des femmes au foyer se sont également mises en grève », ajoute Nora García Nieves. Elles produisent une quantité de travail énorme en dehors du regard de la société. Pour les impliquer dans la grève et rendre leur présence plus effective, nous avons accroché des tabliers mauves aux poteaux des rues, aux balcons et en d’autres endroits visibles. »     

Foto Izquierda Unida, Flickr

Les femmes d’Espagne écrivent l’histoire

« L’organisation a par ailleurs dû trancher quant à la place que les hommes occuperaient durant la grève », explique Cristina Simó. « Tout simplement, peuvent-ils ou ne peuvent-ils pas y participer ? Après discussion, la plate-forme s’est mise d’accord sur le compromis suivant  : les hommes pouvaient participer si c’était à l’avantage de la grève des femmes. Aux hommes, on a demandé d’assumer autant que possible les tâches de soins. Des espaces collectifs spéciaux les y ont aidés. Ainsi, en commun, ils ont pu s’occuper des enfants, préparer à manger, etc. Ça a facilité les choses pour les femmes qui voulaient participer à la grève. »

Jamais auparavant la situation sociale de la femme n’avait été discutée de façon aussi étendue, jusqu’aux confins les plus éloignés de l’Espagne

La grève a connu un succès inouï. Il n’a pas encore été décidé si, l’an prochain, il y aurait une nouvelle grève. Il est cependant clair que toutes les organisations estiment important de poursuivre la mise sur pied du mouvement féministe. La grève a eu une importance énorme pour une large sensibilisation au sein de la société. Jamais auparavant la situation sociale de la femme n’avait été discutée de façon aussi étendue, jusqu’aux confins les plus éloignés de l’Espagne. La grève a obligé les partis politiques à prendre position et a mis le féminisme à l’agenda. Ainsi, le 26 juin, le Parlement espagnol a voté une loi qui octroie autant de congé aux pères qu’aux mères lors de la naissance d’un enfant. Un congé qui n’est pas échangeable et pour lequel le salaire est payé à 100 %. Cette victoire dans la lutte pour l’extension du congé de paternité est une retombée directe de la grève. Les femmes d’Espagne ont écrit un nouveau chapitre de l’histoire sociale.

Le féminisme, prioritaire au syndicat et sur le lieu de travail

Le mouvement féministe a été à la base de la grève. Les syndicats ont apporté le soutien nécessaire et ont solidement épaulé l’organisation. Les syndicats s’adressaient surtout aux femmes qui travaillent et ont compris que leur tâche était de les mobiliser en masse.

« Notre syndicat a d’abord fait une analyse du point de vue du mouvement du 8M », explique Elena Blasco. « Bien vite, il est apparu que nous étions d’accord avec cette analyse. Nous avons souscrit à l’appel et avons participé à la mobilisation. Nous avons également abordé la discussion avec les autres syndicats et avons tenté de les rallier à la cause. Finalement, l’ensemble des syndicats a proclamé une grève de deux heures. » En reconnaissant une grève de deux heures, les syndicats ont fait en sorte que les travailleurs des secteurs les plus précaires puissent eux aussi participer durant un nombre d’heures limité ou dispersé.

« Mobiliser signifiait également aborder avec notre base la discussion sur le pourquoi et l’importance de cette grève », déclare Blasco. « C’est pourquoi nous avons investi tout autant dans la discussion interne et la formation afin de bien faire comprendre aux membres l’importance de cette grève des femmes. Nous avons créé un service d’étude spécial du 8M. Le syndicat CCOO (Comisiones Obreras, syndicat communiste) a rédigé un journal syndical que nous avons diffusé parmi nos militants. Au moins 500 000 exemplaires ont été distribués. Nous avons organisé 600 réunions au sein du syndicat et 3000 sur les lieux de travail. Pour atteindre les femmes qui travaillent, nous nous sommes focalisées sur le pilier des revendications socioéconomiques. »

Le succès de la grève a été considérable. Le CCOO a demandé à ses sections de mentionner à l’avance qui allait participer. Par la suite, il s’est avéré que le nombre d‘entreprises participantes avait été plus important qu’annoncé. Outre les secteurs féminins typiques, d’autres entreprises de l’industrie lourde y ont également participé, alors que ce sont surtout des hommes qui y travaillent. Ainsi, on a entre autres fait grève chez le constructeur automobile SEAT, un mouvement totalement inattendu. Cela montre non seulement que le travail de sensibilisation des syndicats a eu de l’effet, mais aussi que les gens comprennent que supprimer l’inégalité est dans l’intérêt de tous les travailleurs et qu’ils ne perçoivent pas la chose comme une affaire ne concernant que les femmes.

La grève n’a pas été historique qu’en raison du nombre des femmes qu’elle a mobilisées. Jamais auparavant le féminisme n’avait été un point aussi important sur le lieu de travail. Jamais auparavant il n’avait été si prioritaire au niveau de l’emploi. C’est un élément très stimulant pour inciter les syndicats à continuer de travailler autour des campagnes et revendications féministes. Ils ont ainsi préparé un cahier de revendications qu’ils utilisent lors des négociations CCT et ils créent quelques espaces mauves au cours des manifestations afin de bien mettre en évidence les revendications féministes.

Le PTB et Marianne à Madrid. Voir comment le mouvement espagnol des femmes se développe.

Le PTB en visite chez les féministes espagnoles

Sexisme, inégalité économique, violence et machisme peuvent compter sur une résistance acharnée. Le 8 mars 2018, cette résistance a atteint un point culminant historique. Cinq millions de femmes, c’est-à-dire une bonne moitié des Espagnoles, ont participé à la Huelga Feminista, la grève féministe. Une grève qui se profilait comme anticapitaliste et antipatriarcale. Des femmes de toutes les couches de la société, avec ou sans emploi rémunéré, ont arrêté le travail. Des dizaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues espagnoles, dans les grandes villes comme dans les plus minuscules villages. Une source d’inspiration et d’espoir, une richesse d’enseignement ! 

Une délégation du PTB et de Marianne (le mouvement des femmes du parti) s’est rendue à Madrid début juin. Au programme figuraient des rencontres avec le PCE, Izquierda Unida, le mouvement du 8M et le CCOO. Ces organisations étaient aux avant-postes de l’organisation de la grève. Comme en Belgique, il existe en Espagne une inégalité structurelle. Plus encore que les hommes, les femmes y sont victimes de l’exploitation qui découle du système capitaliste. La politique antisociale du gouvernement, qui impose les désirs du patronat, accroît encore cette inégalité.

L’idéologie patriarcale pèse lourd, dans la société. Les femmes effectuent toujours la majeure partie des tâches ménagères et des tâches de soins. Le sexisme et la violence envers les femmes constituent un problème très grave. Il divise les travailleurs, au lieu de les unir.

En Belgique aussi, les femmes ont toutes les raisons de ne plus accepter cette inégalité. Pour s’opposer en masse au démantèlement social par le gouvernement. Pour s’engager de toutes leurs forces dans la mise en place d’une société sociale et solidaire, dans laquelle l’égalité entre femmes et hommes ne sera pas un idéal, mais la réalité. Nous en avons pris plein la vue et les oreilles et avons discuté de la façon dont les femmes d’Espagne construisent ce mouvement féminin anticapitaliste et antipatriarcal.


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