Les jeunes médecins étaient rassemblés devant plusieurs hôpitaux, notamment l'Hôpital civil Marie Curie, à Charleroi. (Photo MPLP)

Les médecins assistants candidats spécialistes (MACS) sont à bout de souffle. Pourquoi ? Parce qu’ils prestent parfois jusqu'à 72 heures de travail par semaine, sans bénéficier de droits sociaux basiques tels que l’ouverture du droit au chômage. Sans compter les abus dont ils font l’objet dans les hôpitaux… Mais ils ne se laissent pas faire : ce jeudi 29 avril, ils étaient rassemblés devant plusieurs hôpitaux avec des revendications concrètes.

« Il y a des jours où je suis tellement fatiguée que je m’endors entre deux patients, témoigne Sabine, candidate médecin spécialiste en pédiatrie dans un grand hôpital bruxellois. Je ne sais plus faire la différence entre ce que j’ai réellement dit au patient et ce dont j’ai rêvé. La nuit, je suis rongée par la culpabilité et la peur d’avoir fait une erreur médicale. Cela m’empêche de dormir. Du coup, je suis encore plus épuisée le lendemain. C’est un cercle vicieux. Et c’est de pire en pire. J’ai peur pour mes patients, pour moi et mes collègues. Comment voulez-vous qu’on apprenne notre métier dans ces conditions ? »

Au-delà d’un rythme de travail effréné, les jeunes médecins estiment ne pas être suffisamment encadrés et formés. Considérés comme de la main d’œuvre bon marché dans un contexte de pénurie de personnel, ils sont souvent livrés à eux-mêmes, sans encadrement des médecins responsables. Ils n’ont ni accès à des formations, ni de temps à investir pour étudier afin de parfaire leurs connaissances.

Un futur médecin sur cinq risque une dépendance

« Prendriez-vous l'avion avec un pilote qui vient de faire une semaine de 80 heures avec deux nuits blanches ? » C’est par cette comparaison que les jeunes médecins en formation dénoncent la situation. Dans un tel contexte, le patient est évidemment en danger. Mais il n’est pas le seul : l’état de la santé mentale de nos futurs médecins est également très interpellant. Ils sont 25 % à estimer que leur rythme de travail a un impact sur leur consommation de produits favorisant une dépendance (alcool, tabac, herbe, cocaïne, psychotropes, antidouleur ou autres produits).

Pour la Belgique, il n’existe pas de chiffres sur le suicide chez les médecins. C’est un tabou.
Mais, en France, une enquête menée en 2017 auprès de jeunes médecins révèle que 66 % d’entre eux déclaraient souffrir de troubles anxieux, 28 % de symptômes de dépression, 24 % avaient des idées suicidaires et 3,8 % (soit 738 personnes) avaient même déjà tenté de se suicider.

C’est notre système de soins de santé qui est malade

Cette situation n’est que le symptôme d’un mal plus profond. Le problème double : d’une part les hôpitaux souffrent d’un manque cruel de moyens, et d’autre part, le système de paiement à la prestation est à revoir entièrement.

Depuis une vingtaine d’années, les services publics sont soumis à une logique toujours plus agressive de privatisation. Le financement des hôpitaux est devenu structurellement insuffisant.
Ainsi, la « prestatite » ronge nos hôpitaux, contraints de faire un maximum de prestations pour générer plus de l’argent. Ceux-ci doivent également facturer des suppléments d’honoraires pour combler le manque de moyens structurels. Il serait plus judicieux qu’ils aient un budget suffisant pour soigner la population environnante et de payer convenablement un personnel soignant en nombre suffisant…

Le résultat de cette politique ? D’une part, les factures sont de plus en plus impayables, pour les patients et pour la sécurité sociale. D’autre part, la qualité de soins en pâtit : ceux-ci sont de plus en plus techniques, déshumanisés. Et on assiste à des vagues de burn-outs chez les soignants. Une situation dont les assurances privées et les fabricants de produits médicaux sortent gagnants, en faisant un maximum de bénéfices, car nos soins de santé deviennent des marchandises en soi.

Privilégier la collaboration à la course au profit

Dans son livre L'homme, super-collaborateur, Dirk Van Duppen, Médecin du Peuple, a décrit comment l'être humain est, par nature, un être social qui prend soin des autres. La motivation première d’un médecin est profondément humaine : il aspire à soigner au mieux le patient en collaborant avec son équipe. La santé des gens, c’est ce qui tient lui tient le plus acteur. Or, la course au profit dans les soins tue cette motivation profonde. Actuellement, les soignants souffrent ainsi d’une aliénation de leurs valeurs.

Un médecin en formation a besoin d’un contact humain avec les patients et les collègues plus expérimentés. Il a besoin d’étudier les bases scientifiques du métier pour prendre les meilleures décisions vis-à-vis de son patient. Prendre soin de l’autre, cela prend du temps. Les jeunes médecins doivent en disposer.

Par ailleurs, leurs conditions de travail doivent être améliorées. S’ils peuvent prester plus de 70 heures semaines, c’est parce qu’ils travaillent sous un certain type de contrat, unique en son genre, qui permet ça. Ils ne bénéficient pas de l’ouverture du droit au chômage, ne cotisent pas pour leur pension, ne peuvent faire appel à la mutuelle dès le premier jour de maladie, etc.

Que faire concrètement ?

• Offrir aux jeunes médecins en formation un contrat fixe, dans lequel les heures supplémentaires sont correctement rémunérées et avec des cotisations pour la sécurité sociale (pensions, chômage, couverture maladie, etc).
• Assurer des conditions de travail humaines pour les MACS (ainsi qu’à tous les autres travailleurs de la santé). Avec un cadre de formation correct, une vraie supervision et du temps d’étude compris dans le temps de travail.
• Combattre les abus de pouvoir en faisant en sorte que le superviseur/chef/employeur ne soit pas à la fois celui qui est censé former l’assistant et valider sa candidature de spécialiste.
• Renforcer la sécurité sociale, notre système de solidarité. Et aller vers un financement forfaitaire par population et un financement structurel suffisant des hôpitaux. De cette manière, les hôpitaux ne dépendent plus des prestations et suppléments.
• Repenser notre système de soins, avec pour bases une première ligne accessible et de la prévention. On veut éviter que les gens tombent malades. On peut éviter la pression sur les hôpitaux. On peut briser cette logique qui consiste à guérir un maximum de malades pour faire du profit.

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