Photo Alexandros Michailidis

Le partage des compétences en matière de soins de santé a fait obstacle à une réelle lutte contre l’épidémie. C’est un des conclusions à laquelle sont arrivés des experts belges et étrangers. Leur analyse de l’approche de l’épidémie confirme la nécessité de repenser fondamentalement notre système de soins de santé.

Baptiste Torrekens et Ianthe Ghaye

 

Lors des auditions de la commission spéciale du Parlement fédéral chargée d’évaluer la gestion de la crise sanitaire dans notre pays qui ont eu lieu à la fin de l’année dernière, trois spécialistes – Richard Horton, rédacteur en chef de la revue médicale The Lancet, le microbiologiste et ancien porte-parole interfédéral Emmanuel André (KUL) et l’infectiologue Erika Vlieghe – ont durement critiqué notre système politique. Et ils ne sont pas seuls, de nombreux autres voix scientifiques se sont faites entendre ces derniers mois.

« La Belgique a été trop lente. Il y a eu un problème grave dans les maisons de repos notamment. Votre système a failli, la plupart des 14 000 morts auraient pu être évitées. »

La pandémie liée au Covid-19 et les décisions prises pour l’éradiquer ont eu un effet de loupe grossissant sur les dérives dans lesquelles s’enfonce tout le système de santé belge, au détriment des patients et des acteurs de première ligne. C’est ce qui ressort des constats sans appel d’Emmanuel André, qui cible notamment l’ancienne ministre de la Santé Maggie De Block : « On n’avait pas de leadership de la ministre de la Santé en début de crise du coronavirus. L’épidémie n’était pas son truc. » Erika Vlieghe a même souligné que Maggie De Block prenait peu la parole lors des différentes réunions, quand elle n’était pas tout simplement absente. « Souvent », a souligné Erika Vlieghe, « la voix de celle qui devait défendre la santé publique était absente. » Au-delà de la personne, c’est tout un système politique qui fait défaut. Richard Horton va dans le même sens : « La Belgique a été trop lente. Il y a eu un problème grave dans les maisons de repos notamment. Votre système a failli, la plupart des 14 000 morts auraient pu être évitées. »

Manque de prévention pour réussir la campagne de vaccination

« Séparer le préventif du curatif et les avoir mis en opposition, c’est une erreur extrêmement importante. »

En novembre dernier, le ministre fédéral de la santé publique, Frank Vandenbroucke (sp.a), a promis que tout serait en place sur le plan logistique dès que les vaccins arriveraient en janvier 2021. Aujourd’hui, nous devons constater que notre pays n’est pas prêt à lancer efficacement une campagne de vaccination à grande échelle. Après les sagas des masques et des tests, c’est maintenant la campagne de vaccination qui tourne au fiasco. Elle arrive trop tard et trop lentement. La lenteur du déploiement est principalement due au fait que notre pays ne dispose pas de structures préventives pour mener une campagne de vaccination d’une telle ampleur. Selon Emmanuel André, « nous avons besoin d’un système de santé qui ne soit pas seulement basé sur des mesures curatives (qui visent à guérir, NdlR), la prévention est essentielle ». Le fait que la campagne de vaccination soit menée par neuf ministres de la Santé complique la situation. Les réformes de l’État successives ont rendu inutilement complexes les mécanismes de protection de la santé publique. « Dans une pandémie, vous n’avez pas de temps à perdre », affirme la vaccinologue Corinne Vandermeulen. « Notre système politique, bien trop lourd, est un obstacle. Neuf ministres de la santé, cela ne fonctionne tout simplement pas. Je n’ai jamais compris pourquoi la prévention des maladies infectieuses est devenue une compétence régionale. Les virus et les bactéries ne connaissent pas de frontières ». Emmanuel André a également dénoncé l’ineptie d’avoir régionalisé la prévention: « Séparer le préventif du curatif et les avoir mis en opposition, c’est une erreur extrêmement importante. Notre système est trop axé sur l’efficience du curatif et pas assez dans une logique de prévention des maladies. » Seul 1,7 % du budget des soins de santé est consacré à la prévention en Belgique. La moyenne des pays de l’OCDE est de 3 %, et c’est déjà un pourcentage qui est considéré comme largement insuffisant. De manière générale, il manque une culture de la prévention en Belgique. Les acteurs de terrain, de première ligne, dans les associations, dans les maisons médicales, etc. le disent tous. Il faut investir dans la prévention, cela permet d’améliorer la santé de la population et de faire des économies à réinvestir ailleurs. 

Stratégie sanitaire publique ou privée ?

Pour faire du vaccin un bien public mondial, une initiative citoyenne européenne a été lancée

Si notre système de santé est à ce point axé sur la médecine curative, c’est en raison de la place laissée aux entreprises pharmaceutiques et à leur soif de bénéfices. Ces dernières années, les gouvernements libéraux du monde entier ont délégué la politique de santé aux grandes entreprises pharmaceutiques : « Ils doivent résoudre les problèmes de santé en apportant des réponses technologiques », explique Els Torreele, professeur à l’Institut pour l’innovation et l’intérêt public. En 2020, le marché tout entier s’est jeté sur le même filon : un vaccin contre le Covid-19. Les gouvernements du monde entier ont investi massivement dans la recherche d’un vaccin contre le Covid-19 en accordant des subventions pour le développement, les infrastructures de production et la logistique. Et les États ont couvert presque entièrement le risque financier qu’auraient pris les entreprises pharmaceutiques. « En raison de toutes ces subventions gouvernementales, nous avons déjà payé trois ou quatre fois pour les vaccins contre le Covid-19, sans rien exiger des multinationales en termes de disponibilité et d’accessibilité », explique Torreele. « Ce n’est pas une stratégie sanitaire. La compétition générale, au détriment d’une coopération globale, entraîne une fragmentation qui risque d’être catastrophique. (...) Mettre la science dans une logique de compétition, avec des brevets émanant de recherche publique transférés ensuite aux multinationales, cela nous condamne car ce qu’on met en compétition, ce sont des solutions qui seront forcément plus médiocres que si elles émanaient d’une coopération générale où chacun apprend des réussites et des échecs des autres. » La santé publique, celle de tous les citoyens, doit devenir la priorité numéro un de nos politiques de santé, et les fruits de l’investissement public dans la recherche doivent bénéficier à tous. Pour faire du vaccin un bien public mondial, une initiative citoyenne européenne a été lancée. « L’heure n’est pas aux bénéfices excessifs et aux contrats secrets, mais au contrôle public », peut-on lire dans une lettre ouverte cosignée par plus de 50 experts de la santé, dont Emmanuel André. 

Un manque d’anticipation coupable

Malgré les appels de l’OMS à se préparer à de futures épidémies, les États européens ont négligé les politiques de prévention

Dès janvier, la situation en Chine et de nombreuses publications scientifiques montraient clairement que la Covid-19 devait être prise au sérieux. « C’est le ratage du siècle en termes de communication et de coopération, selon Richard Horton. L’information existait mais n’est pas parvenue jusqu’à nos dirigeants ». Dans son livre The Covid-19 Catastrophe, il précise que la communauté scientifique chinoise, le gouvernement chinois et l’OMS (Organisation mondiale de la santé) ont pris la mesure du problème mais que les États occidentaux ont ignoré ces avertissements : « Les scientifiques chinois ont agis de manière responsable et efficace pour protéger la santé de la population chinoise dans ce contexte historique. Ils ont averti leur gouvernement, leur gouvernement a averti l’OMS et l’OMS a averti le monde. Les démocraties occidentales n’ont pas été capables d’entendre ces avertissements. Blâmer la Chine et l’OMS pour cette pandémie globale, c’est réécrire l’Histoire du Covid-19 et minimiser les erreurs des nations occidentales. » L’Occident a donc fait preuve d’arrogance vis-à-vis du « virus chinois », comme l’appelait Trump, mais également vis-à-vis des solutions développées dans les pays asiatiques. C’est également ce que développe Peter Mertens, le président du PTB, dans son dernier livre, Ils nous ont oubliés. Richard Horton constate que « les pays asiatiques s’étaient mieux préparés, suite aux expériences des virus SRAS-Cov-2 et MERS ». Des plans étaient déjà prêts pour faire face aux épidémies  et des stocks de masques et de matériel médical adapté étaient prévus. Des mesures fortes ont également été prises rapidement. Malgré les appels de l’OMS à se préparer à de futures épidémies, les États européens, enfermés dans leur logique d’austérité, ont continué à diminuer les capacités hospitalières, à négliger les politiques de prévention et à sous-payer les soignants. 

Des soignants à bout de souffle

Les dogmes néolibéraux ont conduit à des coupes drastiques dans les politiques de santé en Europe, tout cela sur le dos des travailleurs et travailleuses concernés. « Le personnel de santé se sent comme du bétail qu’on envoie à l’abattoir, c’est ce qu’ils m’ont dit. Les conducteurs de trains, les enseignants, les éboueurs : a-t-on reconnu leur rôle ? La rémunération fait évidemment partie de cette reconnaissance », a insisté Richard Horton. Et le manque de bras n’a pas été sans conséquences, constate encore aujourd’hui le microbiologiste Emmanuel André : « A plusieurs moments, on a diminué la qualité des soins pour augmenter la quantité de soins. » Ces dernières années, des coupes budgétaires drastiques ont été imposées au secteur des soins de santé. Les patients ont dû prendre à leur charge de nouveaux frais et les conditions de travail des soignants se sont dégradées. Depuis 2015, le gouvernement fédéral précédent a diminué la norme de croissance à 1,5%, ce qui a impacté tous les acteurs du secteur (à l’exception des firmes pharmaceutiques qui ont dépassé chaque année le budget qui leur était accordé). Toutes ces économies ont fragilisé le système de santé et sa capacité à répondre à la pandémie. 

En Belgique, 19 000 infirmières diplômées n’exercent plus, épuisées

Emmanuel André a également mis en cause les quotas de numéros INAMI qui ont accentué le manque de médecins, sans oublier la pénurie d’infirmières et de techniciens de laboratoire. En Belgique, 19 000 infirmières diplômées n’exercent plus, épuisées et non reconnues dans leur travail. 

La saga des masques et des tests Covid-19

En mars, deux semaines avant le premier décès pour cause de Covid-19 en Belgique, Maggie De Block, la précédente ministre de la Santé, déclarait que notre pays était prêt et que nous avions un plan bien ficelé. « Nous ne sommes pas prêts du tout », a pensé Erika Vlieghe à ce moment. Le plan de lutte contre la pandémie évoqué par De Block était en fait un document obsolète datant de 2006. Nos soignants ont dû affronter la pandémie sans plan et sans masques ni matériel de protection. De multiples experts soulignent que notre pays n’était absolument pas préparé à la survenue d’une pandémie : « On était complètement démuni », a résumé Erika Vlieghe.   

Le renforcement de la capacité de testing, « un véritable fiasco »

Le manque de moyens investis dans le secteur des soins de santé a également eu un impact sur notre préparation face au Covid-19. La ministre Maggie De Block avait détruit un stock de masques existant car elle ne savait pas où les entreposer et n’a pas voulu en commander d’autres. Or, ces masques auraient pu sauver des vies lors du déclenchement de la première vague. En février 2020, Erika Vlieghe s’est inquiétée de la situation : « J’ai supposé que quelqu’un commandait des masques, mais pas du tout. J’ai alors imploré la Première ministre Sophie Wilmès de faire tout son possible pour fabriquer des masques. » À cause du non-renouvellement du stock de masques, le gouvernement a dû se tourner vers le marché lors de l’éclatement de la crise sanitaire. Mais ce qui a suivi est malheureusement bien connu : des commandes non respectées, des fraudes, des spéculations et surtout des promesses qui n’ont pas été tenues.

Le renforcement de la capacité de testing s’est, lui aussi, avéré « un véritable fiasco », comme le décrit l’infectiologue Leïla Belkhir. La pénurie de réactifs et d'écouvillons a posé problème pendant toute la première vague. Les laboratoires sont rapidement arrivés au bout de leurs réserves et ont « fini par perdre la capacité de faire leurs propres tests », comme l’expliquait le professeur Emmanuel André. Face à cette pénurie de tests, « énormément de décisions ont dû être prises dans l’urgence. Et il y a inévitablement beaucoup plus d’erreurs. »

Emmanuel André a précisé que la Belgique a dû faire appel à des consultants privés pour mener à bien l’achat des tests et du matériel médical.  Cette incapacité de l’État à exercer ses missions est le résultat de décisions politiques vis-à-vis des administrations, en particulier le SPF (service public fédéral) Santé, qui ont été déforcées petit à petit.

Pendant des semaines, le gouvernement promet d’étendre la capacité de testing, mais lorsque le virus recommence à beaucoup circuler fin de l’été, le système s’effondre. Le gouvernement Wilmès n’a eu aucune prise sur le virus et la deuxième vague est devenue réalité. La cause de cet échec est double : les laboratoires privés font ce qu’ils veulent dans leur coin et la plateforme publique a été retardée.

« Votre système a failli, la plupart des 14 000 morts auraient pu être évitées »

Problèmes d’organisation, de logistique, de collecte des données, de communication et de leadership. Richard Horton a été très clair : « Votre système politique a échoué. C’est difficile d’harmoniser la décision dans un système morcelé comme la Belgique. Des gens sont morts à cause de l’organisation politique. » Emmanuel André, lui aussi, a remis en question la structure institutionnelle de la Belgique et a plaidé pour davantage de coopération entre les différentes instances : « Tout le monde avait la volonté de bien faire. Mais il y a tellement de responsables de la santé en Belgique qu’il n’y a pas eu un vrai leadership. » Pour répondre à la crise, les réunions au sein des différents organes d’avis et plateforme de concertations se multiplient sans fin. « A un moment, j’en suis arrivé à refermer mon ordinateur portable en plein milieu d’une énième réunion interminable », explique Erika Vlieghe. « Ces réunions inefficaces duraient des heures alors que des tragédies étaient en cours dans les hôpitaux et les maisons de repos. »

« Tout le monde est compétent, mais personne n’est responsable. La lasagne institutionnelle a entravé la prise de décisions politiques courageuses et efficaces. »

Trois experts qui, indirectement, sont venus appuyer la revendication du PTB de diminuer le nombre de ministres de la santé (neuf, quand même...), une absurdité déjà dénoncée par Sofie Merckx, députée fédérale PTB et membre de la Commission spéciale Covid-19 : « Le morcellement des compétences a parfois conduit à des situations hallucinantes. Les soins à domicile, par exemple, sont une compétence fédérale. Mais si les infirmières à domicile veulent donner un coup de main dans les maisons de repos et de soins (qui, elles, dépendent des régions), on se demande qui paie la facture. » Pour Sofie Merckx, « La gestion de la crise du coronavirus a mis en lumière la complexité de nos institutions. Mais, dans notre pays, neuf ministres de la santé se sont marché dessus. Visiblement, tout le monde est compétent, mais personne n’est responsable. La lasagne institutionnelle a entravé la prise de décisions politiques courageuses et efficaces. »

Pourtant, certains partis continuent à discuter de répartition des compétences ou, pire encore, souhaitent régionaliser complètement la politique de santé. Cette scission affaiblirait plus encore le principe de solidarité. « Aucun patient n’est gagnant dans le système actuel. Nous encourageons une gestion centralisée au niveau fédéral », propose Sofie Merckx. C’est efficace. En simplifiant la structure actuelle de l’État, nous voulons nous attaquer au gaspillage, et diminuer considérablement le nombre de ministres, de secrétaires d’État et d’employés de cabinet. La médecine doit être à portée de main du patient. Mais nous n’y parviendrons pas en scindant les soins de santé. Une proposition dont la gestion catastrophique de la pandémie et le nombre de décès quotidiens dans notre pays montre l’urgence alors qu’une troisième vague de la pandémie n’est pas à exclure.

Des solutions existent !

Richard Horton, en fin d’audition, a élargi la perspective : « La société est plus fragile qu’on le pense. L’épidémie a mis en évidence qui sont les personnes vulnérables et qui sont les travailleurs essentiels à la société. Il faut développer une vision de société plus juste, plus équitable. » Les experts s’accordent pour dire que la solution passera par un réinvestissement dans le secteur des soins de santé et une reconnaissance pour le personnel soignant.

Il faut développer un autre modèle de soins, basé sur un ancrage local et sur la coopération avec les prestataires de soins de première ligne. Comme on le fait avec Médecine pour le Peuple

Richard Horton ajoute qu’il faut surtout « investir dans le personnel de santé au niveau local (infirmiers, pharmaciens, médecins…) ». La communauté, c’est la clé. On trouvera l’issue de cette crise en passant par les communautés locales ». C’est précisément ce que font les maisons médicales de Médecine pour le Peuple (MPLP) qui, au quotidien, se battent contre le coronavirus. Plutôt que de créer des structures parallèles pour organiser la vaccination et de faire appel à des call centers commerciaux pour le suivi des contacts, il faut développer un autre modèle de soins, basé sur un ancrage local et sur la coopération avec les prestataires de soins de première ligne.

Ces auditions montrent également combien il est important de réaliser plus de tests pour faciliter l’isolement et la quarantaine. Constat que partage Sofie Merckx, tout en insistant sur l’importance de soutenir les citoyens qui doivent se mettre en quarantaine : « Beaucoup de personnes ont des difficultés à se mettre en quarantaine car ils ne touchent plus que 70 % de leur salaire. C’est totalement injuste et inefficace pour endiguer l’épidémie. » Il est également nécessaire de développer la recherche des foyers de contamination. Aujourd’hui, toutes les mesures liées au confinement et au déconfinement sont prises sans données objectives. Dans d’autres pays, des informations sont récoltées pour savoir si les contaminations se font principalement dans les entreprises, les familles, les écoles ou encore les magasins.

Que ce soit au Parlement, dans les mobilisations sociales aux côtés des soignants ou dans les maisons médicales de MPLP avec les patients, le PTB continuera de se mobiliser et de se battre pour que ces solutions soient mises en œuvre.

Il est grand temps que l’on passe d’une logique néolibérale d’austérité à une logique de solidarité pour la santé de la population prime sur les intérêts privés.

 

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