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Les enquêtes internationales ont montré que la Fédération Wallonie-Bruxelles détient, en temps normal, le record des inégalités scolaires des pays industrialisés. En Belgique francophone, les enfants de familles populaires réussissent beaucoup moins bien à l’école que les autres. Le confinement n’a évidemment rien arrangé à l’histoire, mais ce n’est pas une fatalité : il est possible de combattre le virus et les inégalités.

Elisa Groppi et Grégory Dolcimascolo

Les chiffres avant le virus

Certaines données sont connues depuis longtemps et ne sont plus discutées : les inégalités sociales et scolaires sont évidentes et liées.

Selon les indicateurs 2019 de l’enseignement, les difficultés scolaires sont liées, en grande partie, à l’origine socio-économique des élèves : 74 % des élèves de 16 ans issus de milieux moins favorisés accusent un retard scolaire contre 35 % dans les familles plus favorisées. Et les chiffres de la misère grandissante sont inquiétants : en Wallonie, 25 % des jeunes vivent sous le seuil de pauvreté ; ce chiffre monte jusqu’à 40 % à Bruxelles.

En cumulant les deux données, on peut avoir une idée du nombre de jeunes, particulièrement dans les milieux populaires, qui sont abandonnés par le système scolaire depuis des années.

Une aggravation des inégalités en temps de confinement

Différentes enquêtes montrent une aggravation de ces inégalités avec la crise que nous connaissons. Les causes en sont nombreuses.

Tout d’abord, les familles populaires vivent dans des espaces réduits qui ne permettent pas aux enfants d’avoir un endroit calme où ils pourraient travailler. L’informatique leur est moins accessible : non seulement, ils ne disposent pas des outils nécessaires, mais ils n’en ont pas non plus la même maîtrise. Parfois, ils n’ont tout simplement pas d’accès à Internet. Ces données propres aux familles populaires entrainent un décrochage plus important encore à cause du confinement, notamment à cause de l’absence de la relation avec les enseignants et du fait de devoir travailler à distance, pour les raisons matérielles évoquées ci-dessus, mais aussi pour les difficultés liées à la motivation, à la solitude, au manque de cadre et d’interactions entre élèves.

1. L’indispensable lien entre l’enseignant et ses élèves

Un exemple récent : la circulaire qui précise les modalités de travail à domicile oblige les enseignants à s’assurer que chaque élève « dispose du matériel et du soutien pour se consacrer au travail en ligne » et recommande aux écoles de « mobiliser les moyens technologiques disponibles pour maintenir un lien social avec et entre les élèves autour des travaux proposés », mais les enseignants n’ont aucun plan concret, aucune ligne directrice et aucun moyen s’ils s’aperçoivent qu’il manque du matériel aux élèves. Résultats : il n’y a ni vérification systématique des conditions matérielles de travail, ni prise de connaissance ou prise en compte systématique de la réalité des conditions de vie des familles.

Invariablement, ce sont surtout les jeunes issus de milieux populaires qui connaissent les plus grandes difficultés : sans enseignant ni explication personnalisée, sans cadre ni structure, sans les ressources présentes dans les familles moyennes ou aisées, ils se retrouvent seuls face à leurs cahiers ou à leurs écrans.

Le PTB propose :

La première démarche à entreprendre est de rétablir réellement le contact avec les jeunes et leur famille : la Fédération Wallonie-Bruxelles doit donner aux enseignants les moyens d’appeler chaque jeune. Les parents doivent être considérés comme des partenaires réels : c’est en travaillant avec les familles qu’on adaptera le mieux les conseils à chacun et qu’on luttera contre le creusement des inégalités.

En France, chaque famille est appelée une fois par semaine par son école. C’est une initiative qui a été organisée par le ministère de l’éducation nationale via les chefs d’établissement.

Ainsi, les directeurs ont pu communiquer au ministère de l’éducation nationale que la très grande majorité des élèves a pu être atteinte (entre 92 % et 95 %).

A l’heure actuelle, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles ne dispose pas des chiffres précis sur le nombre d’élèves ayant échappé aux démarches des enseignants pour les contacter.

Ce contact étant encore plus précieux en ces temps de confinement généralisé, le PTB propose que la ministre définisse un plan centralisé afin de contacter chaque élève pour prendre de ses nouvelles et s’assurer qu’il a le matériel et le cadre de travail nécessaire ; de veiller à leur suivi tant matériel que motivationnel et pédagogique, mais aussi s’il n’est pas face à d’autres situations de détresse. Une fois que le contact est pris, les enseignants pourront s’occuper plus spécifiquement des élèves en difficulté et leur offrir une remédiation personnalisée.

2. Equiper chaque jeune

La Fédération des Associations de Parents de l’Enseignement Officiel (FAPEO) a réalisé une étude sur le travail à domicile. Il en résulte entre autres qu’à peine 44 % des élèves du secondaire disposent d’un ordinateur personnel mais qu’ils sont 76,4 % à recevoir des travaux via une plateforme numérique et 46,8 % par mail. On peut aussi y lire que 16,7 % des interrogés disent devoir imprimer des documents alors qu’ils ne possèdent pas d’imprimante.

Le PTB propose de :

● Identifier les élèves qui n’ont pas d’ordinateur et prévoir un budget pour leur fournir ce matériel pour réaliser, aujourd’hui, les apprentissages en période de confinement et, demain, les apprentissages informatiques nécessaires à l’exercice d’une citoyenneté critique

● Compenser les frais supplémentaires engendrés par le travail à domicile (cartouches d’encre, feuilles de papier, …) par une prime en particulier pour les familles les plus touchées par la crise.

● Certains fournisseurs Internet offrent aux élèves et aux étudiants qui n’en ont pas une connexion gratuite. Communiquer sur cette possibilité

● mettre en place une « task force » pour toute la Fédération Wallonie-Bruxelles chargée de centraliser les demandes et répondre aux difficultés des enseignants dans leur travail en ligne et offrir une aide gratuite en ligne sur le site officiel de l’enseignement à distance. Cette plateforme doit être plus facile d’accès et son existence doit être promue.

A plus long terme :

● rétablir les cours d’informatique

● former tous les enseignants à l’installation d’une suite office en open access pour qu’ils puissent en faire de même avec leurs élèves

3. Travail à domicile et enseignement à distance

Les enquêtes du Comité des élèves francophones et de la FAPEO (Fédération des Associations de Parents de l’Enseignement Officiel) révèlent des pratiques très inégales dans la façon dont les professeurs envoient du travail aux élèves: certains donnent rendez-vous pour des vidéoconférences, d’autres envoient des vidéos, certains envoient un chapitre d’un livre à télécharger, imprimer et étudier, avant de passer aux exercices. D’autres ne sont pas du tout équipés et font de leur mieux avec des messages ou des coups de fil. Certains élèves reçoivent un défi ludique par jour, alors que d’autres croulent sous de nombreuses heures de travail journalier, avec des échéances de travaux à remettre.

C’est aussi ce que semblent montrer les premiers résultats d’une enquête menée par l’Université libre de Bruxelles : la tendance qui apparaît est que les jeunes reçoivent des nouveaux apprentissages dans les milieux plus privilégiés (où l’indice socio-économique est supérieur à 15/20).

C’est ce que relève également la Coalition des parents de milieux populaires: “Entre des écoles et des enseignants qui submergent leurs élèves de travail à domicile, certaines qui proposent de nouveaux apprentissages et [vont jusqu’à mettre des points] malgré l’interdiction, d’autres qui déploient beaucoup d’efforts et d’ingéniosité pour maintenir le lien et proposer à leurs élèves des activités créatives qui ne reposent pas sur les familles, d’autres encore qui ne proposent rien et ne maintiennent même pas le contact”, le fossé est énorme.

Le PTB propose de préciser la circulaire et de définir notamment un temps maximum qui tienne compte des conditions exceptionnelles, du fait que la plupart des parents travaillent ou télétravaillent, et une concertation entre enseignants pour que celui-ci soit respecté. On préconise 1h de travail maximum pour les enfants jusque 8 ans, 2h maximum au-delà de 8 ans.

4. Dès aujourd’hui, identifier les élèves qui sont dans le besoin

La circulaire qui prévoit le retour en classe de certains groupes d’élèves et à certaines conditions à partir du 18 mai, invite les enseignants à "identifier (...) les élèves qui doivent faire l’objet d’un suivi spécifique en raison de difficultés scolaires ou de besoins d’apprentissage particuliers. Sous réserves des capacités organisationnelles de chaque école (...), ils pourront être invités à se rendre dans l’école pour renouer le contact avec leur(s) enseignant(s) à concurrence de maximum 1 jour par semaine".

Au PTB, nous pensons qu’il y a trop d’incertitudes dans cette affirmation. Les élèves en difficulté, mais aussi ceux qui vivent dans des appartements exigus, qui n’ont pas des parents disponibles pour les stimuler et les aider, sont ceux qu’on doit identifier et faire revenir à l’école en premier lieu. Pour cela, il faut donner aux enseignants des consignes claires, un plan. Il faut garantir que les conditions sanitaires soient respectées pour que ces élèves puissent retourner dans le cadre structurant de l’école.

Bernard De Vos, Délégué général aux Droits de l’Enfant, tout en tenant compte des inquiétudes des familles et des enseignants, "plaide en faveur d’une reprise progressive de l’école pour lutter contre les inégalités sociales et garantir à chaque enfant le respect de ses droits fondamentaux." Il rappelle la fonction essentielle de l’école en tant que lieu d’apprentissages citoyens et de lien social et pense à tous ceux pour qui ce confinement met les nerfs à dure épreuve.

5. Dès la reprise, renforcer les moyens

Quand il s’agira de reprendre le travail scolaire "normal", il faudra repartir de là où on s’était arrêté le 13 mars, avant le confinement, en évitant la tentation d’augmenter le rythme pour "rattraper le temps perdu" et en passant nécessairement par des révisions et des remédiations. Il faudra donner aux enseignants le temps et les moyens de différencier davantage que ce qu’ils ont l’habitude de faire, de soutenir les élèves en difficulté. Les élèves qui éprouvent moins de difficultés, quant à eux, pourraient travailler avec plus d’autonomie, voire accorder un soutien à ceux qui ont plus de lacunes. L’entraide est une valeur qui s’apprend par la pratique, elle permet l’échange d’idées et favorise la confiance en soi. Expliquer à un camarade, cela permet aussi de s’approprier la matière et donc mieux l’apprendre.

Il faudra définir un budget et un plan pour le retour en classe : cela ne suffit pas de dire «quand on rentrera, faites de votre mieux ». Il faut engager des enseignants supplémentaires pour permettre l’organisation de remédiations immédiates et ambitieuses. Les élèves qui en ont le plus besoin devront recevoir une aide la plus individualisée possible.

A plus long terme, il faudra repenser la structure de notre enseignement. Nous devons donc améliorer la formation et les conditions de travail pour résoudre à terme la pénurie (taille des classes, formation initiale, salaire, bâtiments, charge de travail).

En ce qui concerne les programmes, il est indispensable de ne garder que ce qui est réellement nécessaire à un apprentissage progressif. On peut enfin envisager un fonctionnement par cycle : les élèves passent à l’année supérieure. Le programme est adapté et ils sont évalués en juin 2021 sur la matière des deux ans, avec, tout au long de l’année, un renforcement et une préparation à ces épreuves. En tous cas, aucun élève ne pourra être pénalisé suite à cette crise.

Le soutien scolaire devra être proposé gratuitement : il faudra redoubler de moyens, à la reprise des cours, en priorité pour les écoles en discrimination positive, pour les enfants bénéficiant d’aide pour le français, pour la logopédie.
 

6. Et l’été ?

Pendant les vacances d’été, le nombre de familles qui ne partiront pas en vacances sera encore plus important. Les impacts financiers de la crise se feront sentir sur le portefeuille. De très nombreux enfants se retrouveront désoeuvrés durant une période très longue. Ce sera le moment de renforcer le secteur associatif et les écoles de devoirs pour qu’ils puissent prendre en charge tous les enfants qui seront en ville cet été.

Le PTB propose d’organiser, pendant les vacances d’été, des stages organisés dans les écoles. On voudrait généraliser les stages déjà organisés dans le secteur associatif, les rendre gratuits et accessibles à tous, ouvrir les écoles afin d’y organiser des activités socio-culturelles et sportives ainsi qu’un soutien scolaire.

Cela permettra aux enfants et aux jeunes de rétablir le contact social, de permettre aux parents de souffler, cela leur offrira une activité de loisir, sportive, culturelle, d’expression créative, et cela permettra de mobiliser un des secteurs qui a le plus été touché par la crise : le secteur culturel et associatif.

À l’annonce de la prolongation du confinement, nous constatons que tous les enfants auront été tenus à l’écart de leurs pairs durant de longues semaines. Les parents de leur côté, vont être beaucoup plus sollicités qu’à l’habitude, devant allier télétravail et vie de famille en confinement. Enfin, le secteur du service de soutien à l’enseignement et des centres de vacances doit faire face à un arrêt quasiment complet de son activité subissant déjà aujourd’hui les conséquences socio-économiques des annulations de stages, d’ateliers et autres activités.

Le PTB s’inquiète des inégalités sociales qui ne font que croitre et de l’écart entre les enfants issus de familles aisées avec les autres élèves qui risque d’être conséquent à la rentrée 2020-2021.

Aujourd’hui encore, le doute plane autour des stages de cet été, et les conditions sanitaires de rigueur s’ils peuvent finalement avoir lieu. Nous craignons que l’offre actuelle, déjà surchargée, ne soit pas en mesure de répondre aux exigences sanitaires et d’encadrement.

Pour le PTB, la période des vacances estivales est une opportunité à saisir afin de répondre à un quadruple enjeu :

- Le déficit de contacts sociaux prolongés des enfants

- Exigences sanitaires post-épidémie

- Le soutien nécessaire à une parentalité essoufflée

- Relance économique nécessaire du secteur socio-culturel

A l’instar du plaidoyer pour une école ouverte de l’Aped (Appel pour une école démocratique), la proposition du PTB consiste en l’organisation de stages pour enfants de 3 à 18 ans dans les quartiers de Belgique francophone, en collaboration avec les écoles. L’idée est de proposer un nombre suffisant de stages afin que le taux d’encadrement et les moyens matériels soient adaptés aux exigences sanitaires. Le fait de proposer des stages de manière très locale (par quartier) va éviter un trop grand brassage de la population et donc diminuer les risques de propagation du virus.

Ces propositions de mesures s’attaquent uniquement au confinement et à l’aggravation des inégalités scolaires qui frappent les enfants des familles populaires. Dès maintenant, et plus encore lorsque la situation sanitaire sera rétablie, il faudra lutter avec acharnement contre les causes structurelles des inégalités.

 


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