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Gravement malade, Dirk Van Duppen, figure de proue de Médecine pour le Peuple durant des années, a accordé une interview profonde, humaine et touchante au magazine Humo. Nous la reproduisons ici en intégralité.

Stefanie De Jonge / Photos Saskia Vanderstichele

Dire de quelqu’un qu’il est profondément bon, est-ce encore un compliment à une époque qui glorifie les « gagnants », ceux qui l'emportent sur les autres ? Pourtant, quand on rencontre Dirk Van Duppen (63 ans), c'est une évidence : il est un tel homme. Lui-même se qualifie plutôt de « cohérent ». Médecin, personnalité politique du PTB et figure de proue de Médecine pour le Peuple, il a commencé à lutter pour un monde plus solidaire dès l’âge de 14 ans et n'a plus jamais arrêté. Son inlassable combat touche cependant à sa fin, bien malgré lui. Dirk est malade. Atteint d’une maladie incurable. La nouvelle l'a frappé comme un coup de massue, dit-il, qu'il n'avait absolument pas vu venir.

Dirk Van Duppen, c’est l’homme à l’origine de la lutte contre les particules fines à Anvers. C’est lui qui a porté à bout de bras les actions qui ont abouti à l’annulation du projet de construction du viaduc du Lange Wapper à Anvers. C’est également lui qui a réussi à arracher l’adoption partielle du modèle Kiwi en Belgique, destiné à réduire les prix des médicaments. Cela fait 40 ans que Dirk et ses confrères et consœurs de Médecine pour le Peuple se battent contre l’Ordre des Médecins qu'ils accusent de soutenir la médecine du profit. Aujourd’hui, le vice-président de l’Ordre lui donne enfin raison et reconnaît que « Médecine pour le Peuple était en avance sur son temps ». Concrètement, le nouveau Code de déontologie des médecins s’inspire à la lettre des recommandations de Dirk Van Duppen. « C’est mon ultime victoire », nous dit-il alors que nous prenons place à la petite table dans sa maison sobrement aménagée. Il ravale un sanglot. Un mois plus tôt, le terrible verdict est tombé, implacable : cancer du pancréas, incurable.

Dirk Van Duppen : « En juin, je me suis diagnostiqué un diabète. Avec Lieve (Seuntjens, son épouse, elle aussi médecin à Médecine pour le Peuple), nous avons pensé qu’il s’agissait d’une conséquence de mon surpoids. J’ai alors suivi un régime strict pendant dix semaines et beaucoup bougé. J'ai perdu 10 kilos, mais mon taux de sucre n’a pas baissé. Là, nous avons compris qu’il y avait un sérieux problème. J’ai passé un scanner et... voilà. »

Lieve Seuntjens : « Nous ne sommes pas du genre à nous laisser abattre par les coups et tracas de la vie et on se dit toujours : "Bon, allez, il faut continuer, aller de l’avant." C’est peut-être pour ça que nous n’avons rien vu venir. »

Le salon est rempli de fleurs, plantes et cartes. Ému, Dirk Van Duppen, nous confie avoir reçu plus de 600 messages sur Facebook. Sur la table sont disposés les livres qu’il a écrits. Il souhaite revenir ainsi avec nous sur son parcours. Le premier ouvrage date de 1986. C’est le journal de bord qu’il a rédigé avec Lieve pour relater une année passée ensemble dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila, au Liban. Dans son dernier ouvrage, De supersamenwerker1 (« l'homme, super-collaborateur »), il explique que les recherches scientifiques prouvent de manière irréfutable que l’être humain est par nature solidaire et bon et, dès lors, qu'il est loin d’être « un loup pour l’homme » comme on nous l'a toujours répété. C’est d’ailleurs aussi la thèse que défend aujourd’hui l’historien néerlandais Rutger Bregman dans son nouvel opus, De meeste mensen deugen2 (« la plupart des gens sont des gens bien »). Dirk Van Duppen est aussi l’auteur de La Guerre des médicaments. Pourquoi sont-ils si chers ?, qui a fait l’effet d’une bombe en Belgique et a mené à l’application du modèle Kiwi dans certains cas. Il s’agit d’un système de remboursement permettant, notamment grâce à des appels d’offres publics, de faire baisser le coût de médicaments jusqu’à 90 % en deçà d’un prix maintenu artificiellement élevé par les entreprises pharmaceutiques. Avec les actions menées pour la petite Pia, force est toutefois de constater que le combat contre le coût exorbitant des médicaments reste tristement actuel. Ce qui a, une fois encore, incité Dirk Van Duppen à repartir au front, malgré les circonstances. « Dans des cas tels que celui de Pia, les pouvoirs publics doivent imposer une licence contraignante sur les produits concernés », souligne-t-il avec force.

Dirk Van Duppen : « L’Organisation mondiale du commerce a prévu une clause qui permet aux autorités publiques de faire valoir une licence contraignante lorsque des soins de santé risquent de devenir impayables. Cela signifie que le fabricant est tenu d’abandonner sa licence, moyennant une compensation équitable, afin qu’un producteur de médicaments génériques puisse proposer une version abordable du médicament. C’est d’ailleurs cette clause qu’a invoquée Nelson Mandela en Afrique du Sud pour pouvoir faire soigner la population contre le VIH.

« Les firmes pharmaceutiques partent du principe qu'on est prêt à vendre sa maison pour se soigner d'un cancer. Pour elles, une année de vie vaut 50 000 euros »

Plus de deux cent millions d’Africains doivent la vie à des licences contraignantes. Mais dans les riches pays occidentaux, la situation est plus compliquée. Dans le cas de Pia, la ministre Maggie De Block aurait pu s’appuyer sur ce type de clause. Elle ne l’a pas fait, arguant que "l’industrie pharmaceutique est notre partenaire, pas notre adversaire". Elle a donc clairement choisi son camp. Et on est loin d’en avoir fini avec les pratiques néolibérales. »

HUMO : Vous étiez le mois passé à Bredene à l’occasion de Manifiesta, la grande fête de la solidarité. Lors d’une rencontre-débat avec le psychologue Paul Verhaeghe, vous affirmiez garder malgré tout l’espoir.

Dirk Van Duppen : « Oui, car la société commence à réagir, comme le constate également Paul Verhaeghe. L’Ordre des médecins a complètement changé son fusil d’épaule. Il a décidé de revoir son Code de déontologie suite aux déclarations de Michel Bafort, ex-président de l’Ordre de Flandre orientale, qui a reconnu que la tarification à la prestation menait de plus en plus de médecins à l’épuisement, voire au suicide. En effet, les hôpitaux les forcent à réaliser un maximum de chiffre d’affaires. Ils finissent par crouler sous la pression, sans compter qu’ils ont moins de temps à consacrer à leurs patients et cela va contre leur nature. Ce qu’ils veulent, eux, c’est soigner leurs patients, c’est là toute leur motivation. Et la motivation personnelle est bien plus forte et plus saine que la rétribution ou les exigences d’un patron ou d’une entreprise. »

HUMO : Vous expliquiez à Manifiesta que the survival of the fittest (le survie du plus apte) signifie the survival of the friendliest (la survie du plus amical, enclin à l'entraide) et non the survival of the strongest (la survie du plus fort).

Dirk Van Duppen : « C’est exact. Herbert Spencer, un contemporain de Charles Darwin, a imprimé un virage à la théorie de l’évolution. En appliquant les principes à la société, il en a conclu que les riches ne devaient leur position qu’à une supériorité héréditaire, tout comme les pauvres ne l’étaient qu’en raison d’une infériorité elle aussi héréditaire. Le capitalisme s’est appuyé sur son darwinisme social pour justifier les inégalités sociales qu’il génère. Et c’est ainsi que sont nées les bases d’une conception opposant gagnants et perdants, toujours omniprésente de nos jours. Mais il est scientifiquement prouvé que la survie de l’espèce est due au fait que nous avons pris soin les uns des autres. Sans soins, un bébé meurt. Darwin a établi que la capacité de survie est directement liée à la capacité d’adaptation d’un être vivant. C’est pour cela que l’homme est devenu solidaire. Seuls, nous sommes incapables de survivre. »

HUMO : Le soutien dont a bénéficié la petite Pia en est un bel exemple, mais le groupe de défense des patients atteints d’amyotrophie spinale s’est senti mis à l'écart. En effet, les parents de Pia se sont battus uniquement pour leur fille. N’est-ce pas là une forme de chacun pour soi ?

Dirk Van Duppen : « Je ne pense pas que les parents soient dans cet état d’esprit. Dès le début, ils ont critiqué le positionnement des politiques et continuent de tenter d’ouvrir le débat à ce sujet. L’industrie pharmaceutique ne devrait pas être en mesure d’exiger des prix aussi insensés. C’est à ce niveau qu’il faut intervenir. Savez-vous comment elle calcule ses prix ? Elle se dit que vous êtes prêt à vendre votre maison pour guérir d’un cancer. Elles chiffrent actuellement une année de vie à 50 000 euros. Je vous laisse imaginer à combien elles ont pu évaluer la vie d’un bébé…

Il faut encourager le sentiment de solidarité chez les gens, tout en les sensibilisant aux mécanismes de la société. Dans le cadre de notre campagne pour l’introduction du modèle Kiwi, nous nous sommes rendus aux Pays-Bas, où il est appliqué, en compagnie de patients. Nous sommes partis à huit cars. Lorsque les patients ont constaté par eux-mêmes qu’une boîte de médicaments contre l’acidité gastrique facturée chez nous à 42 euros en coûtait 3 là-bas, ils ont très bien compris que c’était du vol. S’il y a bien un aspect essentiel dans tout combat, c’est de se baser sur des arguments incontestables. »

Lieve Seuntjens : « Quand j’ai connu Dirk, nous passions des heures à discuter ensemble à la cantine universitaire. Je n’ai cessé de chercher les failles dans son argumentaire, mais je n’y suis jamais parvenue. »

HUMO : Comment avez-vous choisi vos combats ?

Dirk Van Duppen : « A l’origine, il y a toujours eu les problèmes de mes patients. Par exemple, si je suis parti en guerre contre le cholestérol, c’est parce qu’un de mes patients, suite à un infarctus, devait prendre du Zocor, un médicament contre le cholestérol, dont une petite boîte était facturée 184 euros. Il était tellement cher que l’Inami avait établi des critères très stricts pour son remboursement, notamment que le taux de cholestérol du patient devait être supérieur à 250 mg par dl, ce qui exclut automatiquement 60 % des patients touchés par un infarctus. Cela m’a mis en colère. Et lorsque mon patient a fait un deuxième infarctus, j’ai vraiment vu rouge. C’est alors que j’ai cherché à comprendre d’où venaient les prix absurdes de certains médicaments. »

HUMO : Vous êtes aussi parti en croisade contre les particules fines.

Dirk Van Duppen : « Oui. Tout a commencé quand j'ai constaté qu’à Deurne, nous devions prescrire des aérosols à 60 % des enfants de moins de 6 ans pour traiter leurs problèmes respiratoires. Nous avons comparé ces chiffres avec ceux de Baarle-Hertog, une zone plus verte, et il se trouve que là, seuls 10 % des enfants étaient dans ce cas. Juste à ce moment, la revue médicale The Lancet a publié un article au sujet d’une étude menée en Californie, qui avait établi que les enfants vivant à 1 500 mètres maximum d’une voie rapide présentaient à 18 ans une capacité pulmonaire moindre que les autres et ce, pour le reste de leur vie. Et là, j’ai compris. Deurne est situé à 500 mètres du ring, et un peu plus loin, il y a la E313. Lorsqu’il a été question de construire le viaduc du Lange Wapper, avec l’augmentation du trafic que cela peut impliquer, j’ai commencé à mener diverses actions. J’ai fait la connaissance de Wim van Hees, qui faisait de même avec son groupe Ademloos, et nous avons uni nos forces. La DVC Saint Joseph, une école du quartier du Luchtbal, à Anvers, a aussi été alarmée par nos actions. Les gens là-bas s’inquiétaient fortement pour leurs patients atteints de myopathie, qui avaient besoin d’une assistance respiratoire. La société de gestion Antwerpen Mobiel (BAM), chargée de la construction du Lange Wapper, les avait invités à venir voir la fameuse maquette du projet. C’est alors qu’ils ont découvert que le BAM avait purement et simplement oublié de prendre en compte l’école dans son plan ! L’un des piliers du viaduc se trouvait juste à côté de la cour de récréation. C’est ce qui nous a incités à mener notre célèbre action en compagnie des jeunes patients myopathes. La réaction de Patrick Janssens (bourgmestre d’Anvers à l’époque, NdlR), commentant l’affaire par un cynique « Walk and don’t look back » (on avance et on ne regarde pas en arrière), a mis le feu aux poudres. Nous avons alors exigé une consultation populaire sur le maintien ou non du projet. On nous a pris pour des fous ; le contrat avec le BAM avait déjà été signé. Mais nous, nous avons multiplié les soirées d’information dans le quartier et la construction du Lange Wapper a fini par être annulée. »

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Dirk Van Duppen nous propose de remonter dans le temps et de nous raconter comment tout a commencé.

Dirk Van Duppen : « Rutger Bregman explique dans son livre que, pour lui, tout a commencé le jour où un enseignant lui a présenté le principe fondamental du communisme en ces termes : "Il s’agit d’une société où chacun doit participer selon ses possibilités et chacun doit recevoir selon ses nécessités." Trente ans plus tôt, mon professeur m’avait dit exactement la même chose et je ne l’ai jamais oublié. J’avais 14 ans et le prof a demandé en classe : "Quel est le meilleur moyen d’aider au développement : donner un poisson à quelqu’un ou lui apprendre à pêcher ?". Et moi, j’ai ajouté : "À mon avis, il faut se demander à qui appartient le bateau de pêche." »

HUMO: Non ? À 14 ans ?

Dirk Van Duppen : « Oui. Mais j’étais fortement influencé par mon grand frère Jan, que j’admirais énormément. C’était un rebelle. Mon père, instituteur, avait été extrêmement frustré de ne pas avoir pu aller à l’université. Il a donc envoyé mon frère chez les jésuites, mais cela s’est mal passé. Finalement, Jan s’est retrouvé à l’école normale, exposé plus qu’ailleurs aux idées de mai 68, qu’il ramenait chaque week-end à la maison.

« Non, l'homme n'est pas un loup pour l'homme. Mais c'est la vision que nous imposent les dirigeants et les néolibéraux »

Je l’ai écouté et j’ai voulu lire Le Capital. Mon frère est allé me le chercher à la bibliothèque car moi, je ne pouvais pas l’emprunter : ce n’était pas un livre pour enfants. J’ai eu besoin du dictionnaire pour le premier chapitre, mais j’étais captivé. A 18 ans, j’avais lu les œuvres majeures de Marx et Engels. C’était l’époque de la guerre du Vietnam. Avec mon frère, nous voyions des films qui passaient dans le circuit alternatif et qui montraient toutes les atrocités commises là-bas, tandis qu’à la maison, on lisait la très catholique Gazet van Antwerpen, qui n’en disait rien. J’ai mis le doigt sur cette hypocrisie et cela a donné lieu à une sérieuse altercation avec mon père. Il nous frappait. »

Lieve Seuntjens : « À l’époque, on ne se gênait pas trop pour battre ses enfants. »

Dirk Van Duppen : « Il était à la limite de la maltraitance. Mais cela n’a fait que renforcer le lien entre mon frère et moi, mais aussi notre révolte contre l’oppression en général. Avoir été influencés de cette manière par le mouvement de l’émancipation dans notre jeunesse nous a préservé d’un syndrome de stress post-traumatique qui nous aurait guettés, autrement. »

HUMO : Vous dédiez « L’homme, super-coopérateur » à votre mère.

Dirk Van Duppen : « Elle est issue d’une famille profondément antifasciste. Son père était tailleur de diamants et il avait aidé des familles juives à se cacher pendant la guerre. Enfant, elle avait participé à cela et était totalement révoltée par toute forme de répression. Elle était aussi contre l’Église, car elle avait été pratiquement abusée par le curé local. Si quelqu’un m’a donné envie de me battre pour la solidarité, c’est bien elle. Mon frère et moi, nous nous sommes vraiment battus pour gagner notre liberté. À 15 ans, j’ai plaqué mon père au sol. Il n’a plus jamais levé la main sur nous. Il nous a même manifesté du respect. »

HUMO : Au lieu d’aller à l’université, comme votre père le souhaitait, vous êtes allé travailler à l’usine.

Dirk Van Duppen : « Oui, tout comme mon frère. Il a arrêté ses études de psychologie pour aller travailler à la mine. Cette période où j’ai travaillé à l’usine m’a profondément marqué. »

HUMO : Vous n’êtes pas d’accord avec le principe communiste selon lequel « chacun doit participer selon ses capacités » ?

Dirk Van Duppen : « Si. Je voulais aller sur le terrain pour organiser la lutte sociale et sensibiliser les ouvriers. Mais je voulais aussi découvrir le monde. Pour défendre les gens, il faut les connaître réellement, créer du lien avec eux, vivre comme eux. J’en suis fermement convaincu. On peut observer les choses en tant que sociologue, journaliste, etc., mais, au final, si on ne vit pas comme on pense, on finit par penser comme on vit.

J’ai travaillé dans une tannerie. C’était dur. On était exposés à énormément de produits toxiques et très peu protégés. À un moment, nous sommes partis en grève pour être augmentés de 7 francs. J’étais le meneur de la grève. J’avais à peine 19 ans, mais, à la suite de mon frère, j’avais intégré le mouvement Amada-TPO (Alle Macht Aan De Arbeiders-Tout le Pouvoir aux Ouvriers, dont naîtra le PTB), qui était spécialisé dans les grèves. J’ai examiné la comptabilité et les bilans annuels et, alors que les patrons affirmaient qu’il leur était impossible de nous accorder une augmentation, j’ai pu démontrer qu’il y avait au contraire les réserves suffisantes pour le faire. »

Lieve Seuntjens : « Dirk est très bon en mathématiques (sourire). »

Dirk Van Duppen : « La grève a duré douze semaines pendant lesquelles des peaux de vache pour une valeur de 30 millions de francs étaient occupées à pourrir. Ça a été notre arme. Le propriétaire, Omer Vanaudenhove, qui était également ministre d’État, a fait appel à des intermédiaires pour se faire envoyer des travailleurs immigrés. Ils arrivaient la nuit et entraient, protégés par la gendarmerie. Lorsque l’on assiste à ça à 19 ans, on comprend tout de suite de quel côté est le pouvoir. Et on ne l’oublie jamais. Mais, en fin de compte, Vanaudenhove a plié. »

HUMO : Ensuite, vous avez fait votre service militaire, dans les para-commandos. Cela n’a pas été trop dur, la hiérarchie ?

Dirk Van Duppen : « J’ai fait une grève de la faim, une fois. Mais dans l’ensemble, je me suis surtout bien amusé. »

Lieve Seuntjens : « Les histoires que tu me racontais me faisaient tellement rire. »

Dirk Van Duppen : « Un jour, j'ai dû faire un saut en parachute. Une fois au sol, je suis resté là, à profiter de la nature, puis j'ai vu mon officier, au loin, me faire des grands signes et crier : "Van Duppen, c'est la guerre, hein ! L'ennemi est là !" Difficile de prendre ce genre de choses au sérieux… »

HUMO : Après votre service militaire, pourquoi ne pas être retourné à l'usine ?

Dirk Van Duppen : « C'était la crise, et mon frère et moi n'étions pas bien vus dans les entreprises campinoises. Nous avions beaucoup de mal à trouver du travail. Du coup, inspirés par Kris Merckx, le fondateur de Médecine pour le Peuple, nous avons décidé d'étudier la médecine. C'est à l'université que j'ai rencontré Lieve. »

HUMO : Qu'est-ce qui vous a séduite chez Dirk, Lieve?

Lieve Seuntjens : « Les discussions philosophiques que nous avions ensemble. Je viens d'un milieu catholique très protégé et ses analyses étaient tellement différentes de celles que j'avais pu entendre jusqu'alors. Il m'a ouvert les yeux sur le monde. »

Dirk Van Duppen : « Pendant mes études, je travaillais aussi à l'usine de cuivre d'Olen. »

Lieve Seuntjens : « Dirk ne venait pratiquement jamais au cours. »

Dirk Van Duppen : « Lieve prenait des notes. »

Lieve Seuntjens : « Au pensionnat, j'avais appris à prendre des notes brutes, auxquelles Dirk donnait ensuite une structure. »

Dirk Van Duppen : « C'était un win-win, en somme (rire). Au sortir des études, je voulais ouvrir une maison médicale de Médecine pour le Peuple en Campine, mais Lieve voulait partir dans un pays en voie de développement. »

Lieve Seuntjens : « J'avais étudié la médecine pour aller travailler dans le tiers-monde. Nous avons donc eu une discussion difficile ... »

Dirk Van Duppen : « … au bout de laquelle, je me suis rangé de son côté. Le Croissant rouge de Palestine demandait à des médecins occidentaux de venir les aider dans les camps de réfugiés car leurs propres médecins se faisaient enlever lors de leurs déplacements. Nous nous sommes donc envolés pour Beyrouth. Cela a semé la graine qui a fini par donner L'homme, super-coopérateur. Ici, tout le monde pensait qu'en général, l'homme était un loup pour l'homme, et que c'était encore pire en situation de guerre. Pourtant, dans les camps, nous avons vu exactement l'inverse. Dans des conditions pourtant atroces, les gens s'entraidaient, s'occupaient les uns des autres. Les écoles ont continué à fonctionner, grâce à l'Organisation de libération de la Palestine, l'OLP, les soins de santé étaient bien développés et on trouvait même des crèches dans les camps. Dans L'homme, super-coopérateur, nous expliquons que l'être humain naît avec deux tendances : l'une à s'occuper de ses propres besoins, à son propre avantage, et l'autre à coopérer et s'occuper des autres. Nous avons observé ces deux tendances au Liban. »

HUMO : Et ce sont les idées dont nous imprègne notre environnement qui déterminent laquelle de ces deux tendances l'emportera, disiez-vous à Manifiesta. Lorsque l’on nous répète à longueur de temps dans des films, des livres ou au travail que ce que l’on ne prend pas, c'est un autre qui le prendra, que « c'est lui ou moi », cela ne suscite pas l’envie de travailler ensemble, mais de se battre pour juste pour soi.

Dirk Van Duppen : « Tout à fait. Les gens peuvent être manipulés par les autres ou par les circonstances. Nous l’avons aussi vu dans les camps. Ces mêmes personnes qui coopéraient si bien, s’occupaient les uns des autres, nous demandaient de photographier immédiatement un enfant qui venait de se faire tirer dessus : "Montrez-leur, aux Occidentaux, les conséquences de leurs actes." Or, c’était justement là le but de tels tirs : attiser l’idée selon laquelle il y a "eux et nous". C’est ce que les détenteurs du pouvoir font depuis toujours pour renforcer leur position de force. Pour maintenir leur domination et justifier l’exploitation, les rois se sont toujours appuyés sur cette image de l’homme qui est un loup pour l’homme. Le système néolibéral renforce aussi l’antagonisme entre "eux et nous" pour cette raison. Mettre tout le monde en concurrence avec tout le monde est un moyen idéal pour optimiser les bénéfices des capitalistes. Rutger Bregman en parle fort bien dans son livre. »

HUMO : À ManiFiesta, vous avez qualifié son livre « L'homme super-coopérateur bis ». Son succès vous titille ?

Dirk Van Duppen : (Rires.) « La concurrence n’est pas systématiquement un gros mot. La compétition sociale est positive, comme l’a démontré scientifiquement le biologiste de l’évolution David Sloan Wilson. Il s’agit d’un jeu où chacun apprend de l’autre et ces connaissances sont bénéfiques à tout le monde. C’est à l’opposé du jeu à somme nulle qu’est la concurrence commerciale, où il y a un gagnant, toujours le même, et des perdants, eux aussi toujours les mêmes. L’historien néerlandais Bas van Bavel a décrit comment cette concurrence mène directement à la formation de monopoles, au détriment du bien commun. »

Photo Saskia Vanderstichele

HUMO : « À part lire votre livre, que puis-je faire pour changer le système néolibéral ? » se demandait un homme, découragé, à ManiFiesta.

Dirk Van Duppen : « Il faut commencer par changer l’idée que l’on se fait soi-même de l’être humain. Ce principe de "l’homme est un loup pour l’homme" est bien plus profondément ancré en nous que nous le croyons. »

HUMO : Vous lui avez répondu : « Commencez par être sympa avec votre voisin. » Ça marche vraiment ?

Dirk Van Duppen : « Oui. Cela crée des effets en cascade. Faire du bien a quelqu’un libère de l’ocytocine, l’hormone qui favorise notamment le lien entre l’enfant et sa mère. C’est agréable et cela donne envie de faire encore plus de bien. Et la personne aidée libère elle aussi de l’ocytocine, avec le même effet. »

HUMO : Pour Bregman, l’ocytocine encouragerait cependant la tendance à privilégier son propre groupe, ceux « comme nous » au détriment des autres.

Dirk Van Duppen : « En effet, une expérience a montré que, lorsque l’on administre de l’ocytocine aux membres d’un groupe par voie nasale, ils manifestent davantage d’empathie entre eux, mais aussi plus de rejet vis-à-vis des personnes extérieures au groupe. Je regrette que Bregman ne retienne que cette expérience, mais néglige les travaux du professeur de biologie et de mathématique Martin Nowak, qui a tenté de trouver la stratégie la plus efficace pour parvenir à une coopération durable. Il a fini par trouver que c’était la générosité : tendre soi-même la main à son voisin et croire qu’il va réagir positivement. Il faut aussi pouvoir faire preuve d’indulgence : si votre voisin passe une mauvaise journée et ne réagit pas comme vous l’auriez souhaité, ne coupez pas tout de suite les ponts. Si vous essayez à nouveau d’entrer en contact, il se sentira encore plus respecté. Il faut cependant veiller à bien poser ses limites : votre voisin doit savoir jusqu’où il peut aller.

Elinor Ostrom, la scientifique américaine lauréate du prix Nobel d’économie en 2009, dit à peu près la même chose. Contrairement à la majorité des économistes, elle ne croit pas que l’exploitation des ressources naturelles de la société, comme les mers ou les pâturages, mène nécessairement à leur épuisement, à terme. Selon elle, c’est là une idée qui naît de l’image négative de l’être humain : on part du principe que quelqu’un prendra toujours plus que ce à quoi il aurait droit, ce qui incitera les autres à faire de même, et, au final, il n’y aura plus rien pour personne. C’est notamment l’argument avancé pour privatiser les ressources naturelles. Elinor Ostrom a eu le courage d’analyser l’état des ressources naturelles gérées de manière collective. Elle en a tiré des règles de conduite qui permettent d’éviter l’épuisement des ressources et correspondent globalement aux conclusions de Martin Nowak : collaborer, prendre soin les uns des autres, mais aussi développer les capacités.

Elle l’a parfaitement formulé dans son discours de réception du prix Nobel, disant que "l'essence de la politique devrait consister à servir avant tout à développer des politiques et des institutions qui font émerger le meilleur de l’être humain". Des politiques et des institutions qui, dès lors, rejettent l’antagonisme "eux contre nous" et le chacun pour soi. »

HUMO : Si l’on observe les résultats des dernières élections et la composition du nouveau gouvernement flamand, on en est encore loin.

Dirk Van Duppen : « Oui, et c’est essentiellement parce que les gens ne se rencontrent pas et n’apprennent donc pas à se connaître. À la maison médicale de Médecine pour le Peuple, nous avons 4 500 patients, donc environ la moitié sont d'origine étrangère. Parmi ceux-ci, deux seulement sont radicalisés. Nous connaissons leurs familles et nous savons comment ils en sont arrivés là. Notre vision des nouveaux arrivants étrangers est bien différente de celle véhiculée par les médias et le monde politique. Je crois cependant que, même si je n’aurai plus l’occasion d’y contribuer, les choses sont amenées à changer. Vous savez, lors de notre dernière soirée à Beyrouth, avec Lieve, nous avions interviewé Ali Abu Toq, le responsable de l’OLP qui gérait le camp et motivait les gens. C’était un homme intelligent, un ancien leader de mouvement étudiant, pas le genre à se tourner vers une carrière diplomatique pour vite monter en grade. Je lui ai posé la même question que vous maintenant : "Vous ne vous découragez jamais ?". Il m’a répondu : "Si vous voulez être un révolutionnaire, ne vous attendez pas à être là pour voir la victoire de vos propres yeux. Mais ne cessez jamais de croire aux petites victoires concrètes que vous obtiendrez de temps en temps." Je n’ai jamais oublié cette discussion. C’est la puissance de l’espoir. »

Dirk prend un dossier et montre des graphiques des prix des médicaments.

Dirk Van Duppen : « Regardez, ici, c’est 2004, l’année de parution de La Guerre des médicaments. On voit tout à coup un ralentissement de l’augmentation des prix par rapport à l’année précédente. C’est l’"effet Kiwi". Craignant l’émergence du modèle Kiwi, toutes les entreprises pharmaceutiques ont fortement diminué leurs prix. Elles ont tout fait pour éviter l’introduction de ce système. Il est encore loin d’être appliqué de manière généralisée, mais, par exemple, le vaccin contre le cancer du col de l’utérus a fait l’objet d’un appel d’offres public, suite auquel les jeunes filles sont aujourd’hui vaccinées gratuitement à l’école. Et regardez ici (indiquant le graphique) : l’aspirine que prennent les malades cardiaques chroniques ne coûte désormais plus que 1,47 euros au lieu de 14 euros. Et ici (il me tend un article de presse) : avant les élections, le Bureau fédéral du Plan a calculé le coût de toutes les propositions reprises dans les programmes de tous les partis. Le PTB entend appliquer le modèle Kiwi à des centaines de médicaments. Selon le Bureau fédéral du Plan, nos calculs sont plus complets que ceux des autres partis, et il confirme que cette mesure permettrait d’économiser 500 millions d’euros.

(il dépose ses documents) . Vous saviez qu’Elinor Ostrom était également décédée d’un cancer du pancréas ? Peu après avoir reçu son prix Nobel. »

C’est le moment pour nous de prendre congé. Il m’aurait bien pris dans ses bras, me dit-il, pour qu’on s’offre une bonne dose d’ocytocine, mais il doit se prémunir des infections. Alors on se serre la main. Merci, Dirk.

1 « L’Homme, super-coopérateur », non traduit en français

2 « La plupart des gens sont des gens bien », non traduit en français


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  • Richard Joelants
    a commenté 2019-11-05 11:32:33 +0100
    Dirk, courage, je traine un cancer au larynx depuis 1980, pourtant je fais encore tout mon possible pour défendre nos justes causes. Je te remercie du fond de mon coeur ainsi que ton épouse, et j’ajoute de ne jamais désespérer, la vie continue la bas au pays des braves. Richard Joelants de Seraing.

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