.

Marc Botenga, eurodéputé PTB, a accordé une interiew au média Peoples Dispatch sur les discussions officielles à la COP26 et la nécessité d’une composante sociale dans la transition verte.

Un article de Muhammed Shabeer, publié le 8 novembre 2021

Alors que la Conférence des Nations unies de 2021 sur le changement climatique (COP26) suit son court à Glasgow, les groupes progressistes du monde entier exigent des propositions radicales et concrètes pour faire face à l'impact désastreux de ce phénomène mondial. Un grand nombre d'activistes climatiques et de jeunes progressistes ont déjà défilé dans les rues de Glasgow pour demander des mesures urgentes de réduction des émissions de gaz à effet de serre. En marge du sommet, Peoples Dispatch s'est entretenu avec Marc Botenga du PTB, député du Parlement européen, sur une foule de questions concernant le changement climatique.

Que pense le PTB de la COP26 ? Dans quelle mesure cette conférence est-elle importante pour garantir des politiques permettant de faire face aux urgences climatiques ? Y a-t-il un consensus possible entre les puissances mondiales, en mettant de côté leur individualisme ?

Marc Botenga. Ce sommet devrait être important, mais je suis d'accord avec Greta Thunberg pour dire que le risque qu’il se résume à beaucoup de bla-bla inutile est énorme. Tout d'abord, notons la prédominance des délégations occidentales plus riches, notamment en raison des restrictions de voyage liées au COVID-19. Nous savons, comme cela a été établi depuis le Sommet Planète Terre de Rio en 1992, que ces pays industrialisés sont responsables de la plus grande partie des émissions. C'est donc à eux de prendre leurs responsabilités. Pas aux habitants de ces pays, soyons clairs, mais bien aux grandes entreprises.

Deuxièmement, l'une des principales propositions avancées entre autres par l'Union européenne concerne le marché du carbone. Celui-ci permet aux entreprises de recevoir, de vendre et d'acheter le droit d'émettre du CO2. C’est un système d'échange du droit de polluer. Cette approche fondée sur le marché, appelée système d'échange de quotas d'émission (ETS), est l'une des pierres angulaires de la politique climatique de l'Union européenne. Le raisonnement derrière cette mesure est que le prix du carbone augmentera progressivement, ce qui incitera les entreprises à se tourner vers des énergies plus durables. Le problème est qu'au cours des 15 dernières années, ce système n'a absolument pas réussi à réduire les émissions de manière significative dans l'Union européenne. Les pays ont distribué des permis de polluer gratuits, le prix n'a généralement pas atteint les niveaux nécessaires estimés, et la diminution des permis disponibles a été insuffisante. Ce n'est pas en exportant cette logique de marché au niveau mondial que l'on va sauver la planète.

Nous avons besoin d'un changement radical, d'une véritable révolution sociale et climatique. Le dernier rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) confirme que le changement climatique récent est généralisé, rapide, intense et sans précédent ces mille dernières années. Le rapport est très clair : seule une « atténuation immédiate, rapide, soutenue et à grande échelle » peut encore limiter la catastrophe. Cela nécessite des investissements publics massifs et des objectifs de réduction contraignants pour les multinationales, bien sûr, mais aussi un changement de logique. Laissez-moi vous donner un exemple. Dans une approche fondée sur le marché, en matière de politique énergétique par exemple, l'objectif est de créer des marchés pour les énergies renouvelables et de rentabiliser les investissements dans ces énergies. Cela devrait ensuite convaincre ou séduire les acteurs privés d'investir dans les énergies renouvelables. Mais, de toute évidence, tant que les investissements dans les énergies fossiles sont également rentables, les entreprises continueront à faire les deux. Ainsi, les investissements dans les énergies vertes serviront à blanchir les grandes sociétés d'énergie fossile qui continueront à investir massivement dans les combustibles fossiles.

Plutôt que de laisser ces choix fondamentaux au marché, le public devrait prendre le contrôle pour être en mesure de faire passer le climat avant le profit. Grâce à la pression des scientifiques et de l'opinion publique, la COP26 de Glasgow devrait entériner des décisions ambitieuses. L'arrêt du financement des combustibles fossiles, c’est est le minimum, mais le sommet pourrait aussi constituer une base sur laquelle le mouvement pour la justice sociale et climatique s'appuiera pour formuler d'autres revendications. Les mouvements sociaux, du Nord et du Sud, doivent exercer une pression aussi forte que possible afin de propulser le changement dont nous avons besoin. COMAC, le mouvement étudiant du PTB, est à Glasgow avec plus de 200 jeunes militants pour le climat. Ils feront passer le message : changez le système, pas le climat. Comme le dit le rapport du GIEC : « Le climat futur dépendra des choix que nous faisons maintenant. » Et les militants sont là pour le rappeler aux dirigeants du monde.

Quel est votre point de vue sur le projet de transition énergétique de l'Union européenne et sur son degré d'avancement ? Comment évaluez-vous un tel programme dans le contexte de la dégradation des conditions climatiques en Europe, marquée par de fréquentes inondations, des incendies de forêt, etc. ? Par ailleurs, que pensez-vous des perspectives d'investissements massifs dans l'énergie nucléaire afin de compenser les désinvestissements dans le secteur des hydrocarbures ?

Marc Botenga. On peut considérer le Green Deal européen sous deux angles. D'une part, il s'agit de la vision la plus ambitieuse et la plus cohérente créée à ce jour au niveau européen sous l'angle du marché. D'autre part, elle repose sur la bonne volonté et l'envie des capitaux privés d’investir, et les objectifs ne sont pas assez ambitieux pour tenir la promesse d'un réchauffement mondial inférieur à 1,5 °C. Le Green Deal est censé réduire les émissions de 55 % d'ici 2030 et atteindre la neutralité climatique d'ici 2050. Pourtant, une réduction de 55 % d'ici 2030 est loin d'être suffisante. La science nous dit que nous avons besoin d'une réduction d'au moins 65 % afin de nous aligner sur l'Accord de Paris. Les mesures concrètes du plan sont détaillées dans le paquet « Fit For 55 ». Et celles-ci semblent insuffisantes pour atteindre ne serait-ce que cette réduction de 55 %.

Le Green Deal promet de dépenser 100 milliards d'euros chaque année pour la transition climatique, mais la Commission européenne elle-même admet que 260 milliards par an sont nécessaires pour atteindre ses propres objectifs. C'est pourquoi les militants qualifient déjà la loi européenne sur le climat de capitulation. Selon eux, la législation européenne envoie le signal que des mesures réelles et suffisantes sont prises, alors que ce n'est pas le cas.

La Commission européenne considère le changement climatique principalement comme une opportunité économique pour ses « champions européens », les sociétés multinationales qui développeront et vendront leur technologie sur les marchés mondiaux. La Commission européenne appelle cela la durabilité concurrentielle et la compétitivité durable. Au vu des mesures proposées, le changement climatique n'est pas considéré principalement comme un défi mondial, mais comme une opportunité pour les entreprises européennes d'augmenter leurs parts de marché mondiales. Au lieu de faciliter le transfert des technologies vertes vers le Sud, la Commission préfère mettre en place une taxe carbone aux frontières. Au lieu de taxer les grands pollueurs, l'attribution gratuite de quotas dans le cadre du système d'échange de quotas d'émission de carbone se poursuivra, tandis qu'une « taxe sur le plastique » pourrait toucher la population.

Pendant qu’elle vante les mérites des énergies renouvelables, les projets fossiles, principalement dans le secteur du gaz, bénéficient toujours de financements européens. C’est d’une hypocrisie totale. Nous avons besoin d'investissements publics massifs pour mettre en œuvre rapidement la transition nécessaire, ainsi que d’objectifs de réduction et de performance contraignants. Ce n'est que de cette façon que nous pourrons réduire les émissions de 65 % d'ici à 2030 et atteindre la neutralité climatique d'ici 2050.

Concernant l'énergie nucléaire, soyons clairs, chaque euro dépensé dans l'énergie nucléaire est un euro qui n’est pas dépensé dans les énergies renouvelables. Investir dans les centrales nucléaires revient à retarder la transition nécessaire et urgente vers une production massive d'énergie renouvelable, basée principalement sur l'énergie solaire et éolienne ou sur des systèmes verts à base d'hydrogène. De plus, l'énergie nucléaire est une énergie très peu flexible. En Belgique, en cas de surproduction d'énergie, ce ne sont pas les centrales nucléaires qui sont arrêtées, mais la production d'énergie renouvelable. En outre, le problème des déchets nucléaires est loin d'être résolu et l'on s'interroge sur la manière dont les sociétés occidentales obtiennent des matières premières comme l'uranium, notamment dans les pays africains. Selon nous, l'énergie nucléaire n'offre donc aucune solution à la crise climatique en Belgique et en Europe.

Sous prétexte de passer aux technologies vertes de pointe, les fermetures d'usines et les licenciements sont devenus monnaie courante dans l'industrie automobile du monde entier. Que pensez-vous de ces tendances anti-classe travailleuse au nom de la transition verte et de la pertinence des politiques de réhabilitation des centaines de milliers de travailleurs de l'industrie des hydrocarbures, qui sont susceptibles d'être affectés par les politiques de transition verte ?

Marc Botenga. Il est clair que les combustibles fossiles ne sont pas l'avenir. Nous devons imposer des objectifs contraignants de réduction des émissions aux grandes entreprises. En Belgique, seules cinq multinationales génèrent plus de 20 % des émissions de CO2. Cela représente presque autant de CO2 que tous les ménages belges réunis. Au niveau européen, les chiffres sont similaires. Malgré l'urgence climatique, les émissions de ces multinationales n'ont pas diminué depuis des années.

En même temps, la transition verte échouera sans le soutien et la participation active de la classe travailleuse. Il n'y a aucun doute là-dessus. Lorsque nous parlons d'une révolution climatique, nous devons toujours insister sur le fait qu'il doit s'agir d'une révolution climatique sociale. Chaque mesure antisociale affaiblit le soutien de la classe travailleuse à la transition écologique. Pire encore, l'approche élitiste du changement climatique, imposant des taxes injustes aux classes populaires, pourrait pousser ces classes vers le climato-scepticisme et les partis d'extrême-droite qui le soutiennent.

Toutefois, les syndicats des secteurs industriels de toute l'Europe n'ont pas manqué de souligner que la dimension sociale du « Green Deal » européen était pratiquement inexistante. Ils ont raison. On parle beaucoup du fait que la transition doit aussi être sociale, mais en réalité, l'agenda social de la Commission européenne n'est guère plus que rhétorique. Nous devrions parler non seulement d’« élimination progressive » du carbone, mais aussi d’« entrée progressive » dans le zéro carbone, avec des politiques industrielles actives, sous l'impulsion des investissements publics. La transition verte a un énorme potentiel social avec la création d'emplois de qualité, dans le secteur énergétique lui-même bien sûr, mais aussi dans d'autres secteurs.

Les syndicats des secteurs industriels mentionnent également l'importance de la participation active des travailleurs et travailleuses, et de la négociation collective. Je pense qu'il est essentiel que les travailleurs soient impliqués activement dans cette transition. C’est important pour la dimension sociale de la transition, mais il y a aussi un aspect démocratique et même un aspect technologique. Les travailleurs et travailleuses disposent du savoir-faire et de l'expérience essentiels pour réussir cette transition. Les travailleurs du secteur pétrochimique du port d'Anvers, par exemple, peuvent discuter en profondeur de la manière dont l'excédent de chaleur produit par l'industrie peut être transformé et utilisé pour les réseaux de chauffage urbain ou de quartier.

Une approche publique active nous permettrait également de faire face aux inégalités régionales en Europe. Car là aussi, on constate une contradiction massive entre le marché et les besoins d'un développement égalitaire. Le marché oriente les investissements vers les régions susceptibles de générer le plus de profits, tandis que les régions les plus touchées par la transition sont laissées de côté, ce qui renforce les inégalités régionales. Le développement égalitaire nécessite une politique industrielle forte, menée par les pouvoirs publics. Bien sûr, je ne parle pas seulement de garantir un rôle plus actif de l'État. Comme je l'ai expliqué précédemment, le soutien de l'État aux entreprises ne signifie pas nécessairement un virage vers le changement systémique dont nous avons besoin. L'État capitaliste intervient dans l'économie, mais agit conformément à son rôle de classe en tant que protecteur des grandes entreprises et des gros actionnaires. Nous ne pouvons pas sauver le climat sous le capitalisme. Le climat et le capitalisme sont incompatibles et nous avons donc besoin de changer le rôle de l'État.