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Éditorialistes, économistes et experts mainstream de toutes sortes rejoignent les politiciens traditionnels pour mener une violente campagne contre la Nouvelle union populaire, écologique et sociale (NUPES). Leur but est clair : casser toute alternative. Explications.

La NUPES, ou en français (et plus long) la Nouvelle union populaire, écologique et sociale, est l’alliance électorale née en France par le rassemblement du parti communiste, du PS et des verts autour de Jean-Luc Mélenchon et de la France Insoumise. Les sondages la placent actuellement en tête dans toute une série de circonscriptions au premier tour des élections législatives du 12 juin prochain. Mais une gauche qui se rassemble autour d’un programme comprenant ne serait-ce que quelques points de rupture avec le cadre néolibéral actuel donne déjà des sueurs froides à l’establishment français.

Le programme de la NUPES (Nouvelle union populaire, écologique et sociale) enthousiasme autant les jeunes et les classes travailleuses qu’il n’inquiète la bourgeoisie française. Il n’y a qu’à regarder les chaînes d’infos en continu ou lire les titres de la presse, pour la plupart aux mains de quelques familles milliardaires françaises, pour s’en rendre compte. ‘Le Point’ parle de Mélenchon comme de « L’autre Le Pen », ‘Le Figaro’ évoque lui le « virage extrémiste » que représenterait la victoire de la gauche aux législatives. ‘Les Échos’ veulent que tous les élèves français aient des cours d’économie pour « comprendre que certaines idées ne peuvent fonctionner » et que « le programme de Jean-Luc Mélenchon, s'il était appliqué, mènerait au désastre »1. Plus récemment encore, le magazine Capital relayait les critiques du think tank Terra Nova estimant que le programme de la NUPES mènerait « au désastre », relève de « l’aventure populiste » et « affectera durablement le pouvoir d’achat des Français ». Visiblement, il y a panique en la demeure.

Du côté des partis traditionnels, même ceux qui se prétendent à gauche, certains ‘éléphants’ considèrent cette alliance autour de la gauche radicale comme étant un affront absolu. L’ancien Président Hollande est vent debout contre l’alliance de son parti, le PS, avec La France Insoumise : un rapprochement « inacceptable » contraire « à l’histoire du socialisme » a-t-il jugé.2 L’ancien Premier ministre Cazeneuve, socialiste lui aussi, a tout bonnement quitté le parti : « La défaite ne peut pas tout justifier ».3 La presse patronale est, elle aussi, critique à l’encontre du PS qui ose s’allier avec la gauche radicale : « Le PS accepte un accord qui le touche dans son cœur même. Il aura peut-être un groupe et de l’argent public, un petit air de radicalité correspondant à l’air du temps, mais il ne sera plus lui », lisait-on dans Les Échos du 5 mai.

En quelques semaines seulement, l’ennemi public numéro un a changé de visage. Ce n’est plus Le Pen ni l’extrême droite qu’il faut battre coûte que coûte, mais la NUPES. La Macronie semble avoir vite oublié le fait qu’elle ait supplié les électeurs de Mélenchon de faire barrage à Le Pen. Les dangers qu’incarnent l’extrême droite semblent subitement s’être évaporés. Même l’extrême droite s’y est d’ailleurs mise : Jordan Bardella le président du Rassemblement National a déclaré que la NUPES était « une alliance de toutes les idéologiques les plus dangereuses du pays », et Marine Le Pen que « la logique veut que le président ait une majorité » pour pouvoir appliquer son programme, appelant ainsi à ne pas voter pour la NUPES.

Quand un programme de gauche un tant soit peu radical veut remettre en cause certaines des règles établies, ça ne rate pas : des campagnes systématiques de dénigrement et de mensonges s’abattent sur ceux qui les promeuvent. Jeremy Corbyn en Angleterre ou Bernie Sanders aux USA ont dû faire face aux mêmes genres de campagnes.

D’abord une affaire de programme et de désobéissance aux règles européennes

Mais qu’est-ce qui fait donc si peur aux puissants et aux partis traditionnels dans le programme de la NUPES ? Celui-ci contient des mesures d’urgence sociale indispensables, comme la montée du salaire minimal à 1500 euros nets, le retour de la pension à 60 ans avec 40 annuités, le blocage des prix des biens de première nécessité (dont celui du carburant), la ré-instauration d’un impôt sur la fortune et la taxation des multinationales, le passage à 32 heures par semaine dans les métiers pénibles, l’interdiction des expulsions locatives sans proposition de relogement public, la réduction de 65 % des émissions de gaz à effet de serre d'ici à 2030, la création d’un million d’emplois dans la transition écologique...

Mais ce qui dérange l’establishment de manière plus fondamentale, c’est le fait que la NUPES envisage de désobéir aux règles européennes établies : « Quand nécessaire, [nous cesserons] d’appliquer les normes incompatibles avec les engagements écologiques et sociaux contenus dans notre programme »4, lit-on sur le site internet de la NUPES. En annonçant cela, elle fait allusion aux traités européens, qui ont gravé dans le marbre les règles qui asphyxient les dépenses publiques et protègent le marché par-dessus tout. La NUPES envisage donc de ne plus appliquer « les pans du droit de la concurrence qui nous empêchent de renationaliser des entreprises stratégiques pour la transition écologique et constituer des pôles publics, comme EDF, ou les autoroutes, ou de développer le bio et le local dans les cantines, les règles budgétaires qui limitent notre capacité à investir dans la bifurcation écologique »5. C’est cette prétention de vouloir s’affranchir du carcan néolibéral qui est insupportable pour la bourgeoisie.

La rupture comme condition de l’union

Vu le système électoral français avec les deux tours, il y a une certaine logique à vouloir unir les forces qui se prétendent de gauche en vue de maximiser le nombre d’élus de gauche à l’Assemblée nationale. Mais ce qui a réellement rendu cette union électorale possible, c’est que les électeurs ont imposé une rupture. En effet, il aura fallu attendre que le PS fasse moins de 2% aux élections présidentielles et soit menacé dans son existence même pour qu’il se décide enfin à rompre – au mois en parole – avec le social-libéralisme qu’il a mis en œuvre sans broncher ces dernières décennies. Idem pour les verts qui ont fait moins de 5 % à la présidentielle.

La France Insoumise de Mélenchon, elle, forte de ses 22 % obtenus au premier tour, a pu ainsi imposer certains points de ruptures à ses partenaires, et notamment celui d’abroger la Loi Travail (El Khomri), promue en son temps par le Parti Socialiste sous le quinquennat de François Hollande. Un symbole. Ou un signe de survie du PS qui préfère se couper un bras plutôt que de disparaître complètement du spectre politique. Dans ce sens, l’union n’a été possible qu’à condition d’une remise en cause explicite de l’héritage social-libéral du PS.

On sent d’ailleurs bien ce que cette union a de fragile et de circonstance. Les parties du programme de la NUPES où sont exposés les désaccords sur des questions fondamentales comme celle de l’Otan ou de l’Ukraine le montrent bien.

Quelles leçons en tirer ?

La première leçon à tirer est celle que, pour mobiliser la classe travailleuse et la jeunesse, il faut un programme radical et enthousiasmant. Un programme qui suscite l’espoir, en rupture avec le social-libéralisme, pour répondre aux urgences sociales et climatiques. Mélenchon et son mouvement, mais aussi d’autres forces, comme le Parti communiste français, ont réussi à déplacer le débat politique vers la gauche, à mettre les questions de la retraite à 60 ans, du blocage des prix et de la hausse des salaires au centre des débats et renvoyer au moins temporairement en retrait l’extrême droite et ses thèmes de prédilections.

Même s’il y a actuellement une dynamique positive, le système de scrutin français fait qu’il sera très difficile à la NUPES d’obtenir une majorité à l’Assemblée nationale. Les instituts de sondages lui accordent autour de 180 à 200 sièges, loin des 289 nécessaires pour avoir la majorité. Mais quoi qu’il arrive, cette campagne électorale pour les législatives permet de redonner de la visibilité aux revendications sociales et écologiques, et permettra de renforcer le courant de gauche authentique en France.

Ce que cette campagne montre aussi, c’est que, quand une force de gauche radicale grandit et qu’elle remet même un peu en cause le cadre, elle doit être prête à faire face aux inévitables attaques de la bourgeoisie et des politiciens traditionnels. La NUPES ne fait pas exception. Jamais la bourgeoisie n’est restée immobile quand elle a senti ses intérêts menacés. On l’a vu notamment en Grèce, avec le gouvernement néoréformiste de Syriza, qui a été mis sous une pression invraisemblable à la fois par la classe dominante grecque et par la troïka (BCE, FMI Commission Européenne). Quand une force politique met en avant quelques mesures qui veulent sortir du cadre néolibéral établi, la réaction est immédiate et féroce. Ce que l’expérience grecque a montré, et la NUPES n’en parle pas, c’est qu’une majorité parlementaire ne suffit certainement pas dans ce cadre, qu’il faut avant tout construire un véritable rapport de force sur le terrain en préparant, organisant et en mobilisant la classe travailleuse (avec un rôle essentiel aussi pour les syndicats et le large mouvement social). L’enthousiasme suscité par la campagne de la NUPES en gauche pourra déboucher sur une perspective si elle permet d’avancer dans ce sens.

 

1 https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/le-penser-faux-de-m-melenchon-1408021

2 https://www.lefigaro.fr/elections/legislatives/legislatives-2022-un-accord-ps-lfi-serait-inacceptable-et-contraire-a-l-histoire-du-socialisme-juge-hollande-20220428

3 https://www.ouest-france.fr/politique/legislatives-en-cas-d-accord-avec-les-insoumis-bernard-cazeneuve-menace-de-quitter-le-ps-1aa36d4a-cb08-11ec-b8ac-24494cad7a04

4 https://nupes-2022.fr/le-programme/

5 Ibid,