Photo Solidaire, Jean-Luc Bousmans

Depuis les inondations qui ont récemment frappé notre pays, l’étendue du désastre est claire : des dizaines de morts, des milliers de maisons détruites... Les risques sanitaires s’accumulent. Et cela va continuer longtemps : pendant les mois et les années à venir, nous en verrons l’impact sur la santé publique. L’approche du gouvernement est en partie inadéquate, alors que les bénévoles tentent de redresser la situation.

Les bénévoles à la rescousse

Des cabinets de médecins généralistes et des pharmacies ont été inondés. Des médicaments et du matériel ont été détruits. Dans certains endroits, quand l’eau se retire, c’est le week-end et de nombreux services ne sont pas accessibles. Un médecin généraliste de Médecine pour le Peuple a été l’une des premières à mettre en place une assistance médicale d’urgence dans une zone durement touchée. Elle part pour la salle de sport du village d’Esneux avec une masse de pansements et médicaments. Pendant plusieurs jours, elle est pratiquement le seul médecin présent. Avec quelques infirmières bénévoles de la région, elles soignent les blessures, elles distribuent des médicaments aux personnes qui ont tout perdu et écoutent les gens.

Au fur et à mesure que les jours passent, les villages de la région redeviennent accessibles, le nombre de bénévoles augmente considérablement. De nombreux médecins et infirmiers locaux, ainsi que des collègues de Médecine pour le Peuple venus de toute la Belgique, se rendent sur place offrir une assistance médicale. Ils vont de maison en maison pour faire savoir aux gens qu’ils sont là. Et c’est nécessaire. Un patient a perdu son insuline et n’a rien pris depuis des jours. Son taux de sucre n’a pas été contrôlé non plus depuis des jours. Un couple de personnes âgées campe au premier étage de sa maison. La femme a des blessures chroniques à la jambe qui n’ont pas été traitées depuis des jours. Elle ne peut pas sortir, car le monte-escalier qu’elle a en temps ordinaire ne fonctionne plus. 

On recherche des bénévoles pour se rendre dans les pharmacies qui sont ouvertes. La solidarité et la coopération qui se développent contrastent fortement avec l’absence de toute coordination médicale. L’ensemble des opérations de secours repose sur des bénévoles qui donnent le meilleur d’eux-mêmes. Ils disent que les choses ne peuvent pas continuer comme ça et tirent la sonnette d’alarme.

Dans les jours qui suivent, à la demande de la province et de diverses communes, des organisations telles que l’IGL (Intergroupe liégeois, branche liégeoise de la Fédération francophone des maisons médicales), la Croix-Rouge et Médecins sans Frontières arrivent sur place dans les différents villages. Le groupe des bénévoles, des associations sans but lucratif et des ONG s’agrandit. Une coordination naissante commence, mais cela reste difficile. Ils font avec ce qu’ils ont.

Identifier activement les besoins

D’après tous les témoignages sur le terrain, il semble que les besoins médicaux aussi sont très grands dans cette catastrophe. Cela montre en outre combien il est important de détecter ces besoins de manière proactive. Les habitants des zones touchées sont en mode survie, l’adrénaline circule dans leur corps. Quand votre maison est sous la boue, vous ne pensez pas à vos médicaments contre l’épilepsie ni à votre tension artérielle. C’est pourquoi il est important non seulement d’apporter de l’aide depuis les postes médicaux, mais aussi de faire du porte-à-porte, d’écouter les gens. C’est ainsi que les demandes d’aide émergent petit à petit.

Outre la perte des médicaments chroniques et les blessures qui surviennent en déblayant, nous commençons à voir de plus en plus de signes d’épuisement. Une femme se présente au poste de garde médicale avec des douleurs musculaires, des maux de tête et les jambes enflées. Elle a 63 ans et déblaie chez elle depuis des jours. Elle ne dort pas. Son corps est au bout du rouleau. Dans des circonstances normales, on prescrirait du repos, mais ici, que faire ? Il n’y a même pas un siège où se poser.

Nous voyons également des brûlures du fait de la pollution chimique de l’eau par le mazout. Partout, il y a une couche brillante de mazout sur l’eau et la boue. Un phénomène connu après les inondations. Les rues et les maisons doivent être nettoyées au jet d’eau à plusieurs reprises, selon les directives du gouvernement.(1) Dans la pratique, on donne peu de conseils concrets aux habitants concernés. On ne sait pas non plus si l’eau a déposé d’autres pollutions présentant des risques de santé. Il n’est pas encore prévu de prélever des échantillons.(2) On ne sait toujours pas quel est le danger de laisser les enfants jouer dehors et si les gens pourront à l’avenir cultiver encore des légumes dans leur potager.

Lorsque l’eau se retire, de nouveaux problèmes apparaissent. Nous voyons des maisons pleines de puces, des patients souffrant de démangeaisons insupportables. Les premières moisissures se manifestent sur les murs humides. Les rats font leur apparition dans les rues. Tout cela pose un risque de propagation de maladies.(3) Les directives gouvernementales recommandent de nettoyer les murs des maisons avec de l’eau de Javel pour lutter contre les moisissures, ainsi que d’exterminer les rats de manière proactive. Dans la pratique, rien de tout cela ne semble être sérieusement mis en œuvre. Deux dératiseurs sont à l’œuvre à Verviers depuis quelques jours.(4) Autre point à tenir à l’œil, le risque de nouveaux foyers de Covid-19 à la suite de ces inondations. Se laver les mains régulièrement, garder ses distances… ce n’est pas facile dans les circonstances actuelles.

Risques psychologiques

Nous rencontrons une femme qui s’est réfugiée au premier étage de sa maison pendant la catastrophe. Elle est restée éveillée toute la nuit à écouter les tourbillons d’eau et le chocs des meubles et des appareils électriques. Anxieuse, espérant que l’eau ne monte pas plus haut. Depuis, elle n’a plus dormi un seul instant. Elle continue d’entendre le tourbillon et le cognement. Ce sont des signes de stress post-traumatique. Et elle n’est pas la seule.

Les écrits scientifiques (5) nous apprennent que les problèmes psychologiques après inondation surviennent chez de très nombreuses personnes et durent plus longtemps que prévu. Il n’y a pas que le stress post-traumatique à se manifester. Il y a une augmentation de dépressions, de troubles anxieux, de toxicomanie. Les problèmes mentaux existants peuvent également s’aggraver. Le professeur néerlandais Michel Dückers déclare que les problèmes en Belgique seront encore plus aigus parce que les gens étaient moins préparés aux inondations qu’aux Pays-Bas.(6)

Les inondations menacent la santé psychosociale et la résilience des victimes sur de longues périodes. Des infrastructures inadéquates, une communauté bouleversée et les efforts de reconstruction (ou leur échec) peuvent faire en sorte que les problèmes psychosociaux continuent d’avoir un impact pendant beaucoup plus longtemps. Dans ces situations, il est important d’accorder une attention particulière aux enfants et aux personnes âgées. Ils sont vulnérables et dépendants des autres, ce qui accroît leur insécurité et leur anxiété. Il est également important pour tous les soignants concernés d’identifier et de traiter de manière préventive les problèmes psychologiques. La confrontation avec cette catastrophe a sur eux aussi un impact lourd.

De nombreuses personnes parviennent à passer le cap avec l’aide de leur famille et de leurs amis. En cas de catastrophe, il est important de trouver un soutien dans la communauté. Mais de nombreuses communautés ont été bouleversées. Il est désormais important pour le gouvernement de promouvoir la cohésion sociale, de réunir les gens sous la direction de professionnels. De cette façon, les victimes voient qu’elles ne sont pas seules à éprouver ces sentiments et cela peut protéger les gens des conséquences mentales des inondations.

Il est nécessaire de mettre en place un plan de santé mentale pour les victimes de cette catastrophe : ouverture d’une ligne téléphonique pour les premiers secours et moments de thérapie collective. À partir de là, il est possible d’identifier ceux qui ont besoin d’un accompagnement individuel plus poussé. Étant donné que les dispositifs ordinaires tels que les soins primaires (médecins généralistes, infirmières à domicile, psychologues) et les services spécialisés seront également concernés par ces besoins, ils doivent recevoir une formation et des ressources supplémentaires pour y répondre.

Que fait le gouvernement ?

À la demande de la Province de Liège et de plusieurs communes, des organisations de la société civile comme l’IGL se chargent de la coordination. Dans chaque commune, il y a également des personnes responsables de différentes origines : bénévoles, Croix-Rouge, Médecins sans Frontières... Ce n’est que le samedi 24 juillet que l’équipe médicale de l’armée est arrivée à Esneux, dix jours après la catastrophe. Dans d’autres communes, l’armée n’a aucune présence médicale. La Croix-Rouge est active dans la ville de Verviers, mais, malgré son grand engagement, tous les quartiers ne sont pas atteints.

On ne sait toujours pas qui centralise et coordonne les différents acteurs sur le terrain. De diverses sources sur le terrain, le même message retentit : cette catastrophe est beaucoup trop importante sur le plan médical aussi pour les ressources dont disposent les communes, les provinces et les bénévoles. Il est nécessaire d’avoir une autorité de coordination qui fixe le cap, qui assure le soutien en moyens et en personnel, qui coopère avec les autorités locales et le monde associatif qui connaissent la région.

Le 15 juillet, un jour après la catastrophe, la ministre de l’Intérieur a annoncé un plan catastrophe fédéral. L’annonce vient trop tard. Le 26 juillet déjà, la coordination fédérale du centre de crise a été suspendue. Il reste pourtant un grand danger pour la santé publique — physique, psychologique et sociale.(7)

 

  1. https://www.standaard.be/cnt/dmf20210722_93718599.

  2. https ://www.health.belgium.be/sites/default/files/uploads/fields/fpshealth_theme_file/4388387/Hygi%C3%ABnische%20measures%20by%20flooding%3A%20revision%20of%20existing%20advice%20%28October%202000%29%20%28HGR%204352%29.pdf.

  3. https://www.vrt.be/vrtnws/nl/2021/07/22/vervuiling-water-overstromingen/.

  4. https://www.vrt.be/vrtnws/nl/2021/07/27/na-het-water-de-ratten/.

  5. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3461973/.

  6. Planification d’urgence, Secours en situation de catastrophe, https://www.health.belgium.be/sites/default/files/uploads/fields/fpshealth_theme_file/chapitre_11.pdf etPlan d’intervention psychosocial (PIPS), https://www.health.belgium.be/sites/default/files/uploads/fields/fpshealth_theme_file/pips_2017.pdf, Assistance psychosociale | SPF Santé publique.

  7. https://nos.nl/collectie/13869/artikel/2389971-na-watersnood-moet-er-ook-aandacht-zijn-voor-psychische-klachten.



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