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Plus de 180 personnes sont mortes et les dégâts se chiffrent en milliards. L’Allemagne aussi est victime d’inondations sans précédent. « Nous sommes impuissants face à la nature », dit le gouvernement. Mais les critiques pointent du doigt la faillite de la politique climatique et le démantèlement de la protection civile. « Nous sommes aussi peu préparés aux inondations qu’aux pandémies. »

« Ce n’est pas pour une telle journée de catastrophe que l’on change de politique »

Armin Laschet est le ministre-président du Land (État fédéré, que l’on pourrait situer entre nos Provinces et Régions) de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, un Land durement touché, et un chrétien-démocrate (candidat CDU pour le poste de chancelier (Premier ministre) aux élections fédérales du 26 septembre). Il veut succéder à Angela Merkel. À la question de savoir si, après ce désastre, il changerait sa politique climatique après cette catastrophe, il a répondu pour la télévision : « Excusez-moi, madame. Ce n’est pas pour une telle journée de catastrophe que l’on change de politique. »

Laschet et compagnie ont déjà montré que ce n’est pas vers eux qu’il faut se tourner pour protéger efficacement le climat et l’environnement. Leur politique consiste à tirer profit de la crise climatique par le « capitalisme vert » ou ce qu’on appelle « lois pour une sortie progressive du charbon », qui rapportent des milliards aux actionnaires.

Bien sûr, dans les villages dévastés, il a déclaré que « tout doit être fait pour lutter contre le changement climatique ». Mais quelques jours plus tard, dans une interview accordée à la deuxième chaîne de télévision allemande ZDF, il est resté très vague. À la question de savoir si l’élimination progressive de l’exploitation du charbon ne devrait pas être plus rapide, il a répondu que « la politique doit être fiable » et « nous devons respecter les échéances ».

Le fait qu’en tant que candidat principal de son parti, même face à une telle catastrophe naturelle, il n’ait aucune réponse au changement climatique est bien sûr dû aussi au programme électoral très minimal de son parti sur le sujet. Même l’« Union climatique » fondée par le parti a admis que le programme électoral n’était pas suffisant pour atteindre l’objectif de 1,5 degré.

Candidat chancelier non crédible

Laschet devient encore moins crédible quand on sait que le gouvernement du Land qu’il dirige, composé de la CDU et du FDP (libéraux), a réduit les mesures vitales d’atténuation des inondations.1

Elles avaient été introduites après que le parc chimique de Leverkusen ait failli être inondé en 1995. Le Rhin n’était qu’à dix centimètres sous le bord du quai. Les groupes de défense de l’environnement avaient précédemment déjà critiqué la protection insuffisante de l’industrie chimique contre les inondations.

En 2016, le précédent gouvernement du Land, composé du SPD et de Bündnis 90/Die Grünen (Alliance 90/Les Verts), a donc obligé les entreprises à construire de nouvelles installations d’épuration des eaux résistantes aux inondations et à convertir les anciennes installations d’ici à la fin de 2021.

Mais en mai de cette année, le gouvernement Laschet a annulé ces mesures pour une meilleure protection contre les inondations. Il a subitement prolongé le délai de modernisation des stations d’épuration des eaux usées jusqu’en 2027.

Et le 14 juillet, au parc chimique de Knapsack, près de Cologne, où le groupe Bayer et une trentaine d’autres entreprises ont des sites de production, la station d’épuration a été inondée. La ville voisine de Hürth a dû diffuser un avertissement indiquant que « des polluants avaient été libérés et pouvaient causer des problèmes de santé et des irritations cutanées ».

Pas étonnant que Laschet soit le perdant politique des inondations selon un récent sondage. Selon le Spiegel Online, son parti perd deux points de pourcentage après les inondations et tombe à 26 %.

L’autre parti au pouvoir, le SPD, perd également deux points et se situe à 17 %. En revanche, les Verts, menés par la candidate à la chancellerie Annalena Baerbock, ont augmenté d’un point pour atteindre 21 %.

Certains espèrent qu’après les élections fédérales, les choses iront mieux avec une coalition « noire-verte » (CDU-Verts). Michaël Müller, président fédéral de l’association allemande des Amis de la Nature n’est pas d’accord : « Jusqu’à présent, tout ce que j’ai pu voir, c’est que la CDU ne s’en fait pas beaucoup pour la question du climat. Le parti tente plutôt de surfer sur la vague verte que de proposer un projet convaincant pour la nécessaire transition. Je pense les Verts se mentent à eux mêmes en disant qu’on peut arriver au renouveau écologique dans ce pays avec la CDU. C’est de la politique de pouvoir, il ne s’agit pas du contenu ».2

Les inondations, une question de classe

En août 2002, l’Allemagne, la République tchèque et l’Autriche ont également connu des inondations catastrophiques. Celles-ci ont été causées par des jours de pluies extrêmes et ont entraîné des semaines d’opérations de secours, au moins 45 morts et des dommages totaux d’environ 15  milliards d’euros (dont environ 9 milliards en Allemagne). En 2002, une telle inondation était quelque chose d’absolument nouveau. Depuis lors, cependant, nous avons connu plus fréquemment de telles périodes de fortes pluies.

« Si nous avions commencé il y a 40 ans, nous pourrions parler de protection du climat aujourd’hui », déclare Michael Müller. « Aujourd’hui, on ne peut plus vraiment parler que d’adaptation. Il s’agit souvent uniquement de mesures de protection contre les catastrophes qui pourraient survenir. Ce qui peut encore être fait, c’est créer des espaces ouverts où les rivières peuvent déborder pendant les inondations. » De tels plans ont été élaborés après les inondations de 2002. Ils concernaient les bassins des rivières et des ruisseaux. Plus précisément, il s’agissait de geler les travaux de construction et d’interdire le stockage de produits pétroliers dans les zones inondables.

Mais le capitalisme fait des affaires avec tout ce qui peut être vendu, y compris les habitations dans les zones inondables. Les risques sont pour ceux qui ont accepté l’offre bon marché de terrains au bord de la rivière. Avec le recul, bien sûr, on peut toujours accuser la « crédulité » et la « naïveté » de ceux qui ont été « pris dans la tempête ». Mais ces risques auraient dû être systématiquement exclus par le gouvernement par exemple, en interdisant la construction dans les zones inondables. Or, c’est loin d’être le cas.

Économies en matière de protection civile

Il aurait également fallu investir massivement dans la protection des gens contre les catastrophes naturelles. Michael Holstein, bourgmestre de la commune de Trier-Land, durement touchée par les inondations, a constaté qu’il n’en était rien, bien au contraire. Les services d’urgence manquent de moyens. À la station de radio SWR, il a déclaré que les services d’urgence n’étaient arrivés à destination qu’avec l’aide de l’armée et que l’équipement technique nécessaire avait d’abord dû être apporté dans la région. L’absence de protection contre les inondations montre ce que cela signifie lorsque le gouvernement réduit les infrastructures.

La tempête prouve la nécessité de services publics de qualité. Et après la pandémie, c’est le deuxième coup porté aux idéologues qui parlent surtout de la « responsabilité personnelle » des habitants. De tels slogans ne rendent pas populaire dans les zones touchées aujourd’hui. C’est pourquoi un social-démocrate néolibéral comme Olaf Scholz, maintenant qu’il veut être élu chancelier pour le SPD, se défend contre le « cynisme et la dureté » de ceux qui exigent un « recul du secteur public » tant des soins de santé que de la protection contre les catastrophes.

Les politiciens du gouvernement fédéral et des Länder touchés promettent maintenant une « aide non bureaucratique » aux victimes des inondations. Ils savent que la façon dont ils traitent les victimes des inondations aura une incidence sur les élections fédérales. Les médias rappellent comment le chancelier Gerhard Schröder s’est fait filmer en bottes de caoutchouc lors de la crue de l’Elbe en 2002, a ordonné le déploiement de soldats et a ensuite remporté les élections fédérales.

À la suite des récentes inondations, un débat s’est ouvert aussi sur l’assurance des propriétaires de leur maison contre les catastrophes dites naturelles. La fédération des organisations allemandes de consommateurs a demandé au secteur de l’assurance de proposer des polices adaptées à tous les propriétaires de maison. Des députés de Die Linke et du SPD ont adopté des positions similaires. Le secteur des assurances rejette cette proposition.

Le Parti communiste allemand demande au gouvernement de dédommager pleinement de leurs pertes les victimes des inondations et d’améliorer les précautions contre les inondations futures.

Le candidat principal de Die Linke, Bartsch, a appelé à une aide rapide pour les personnes et les lieux touchés par les inondations. « Les gens doivent avoir la certitude qu’une reconstruction complète aura lieu. Que personne ne sera laissé à l’abandon. Il nous faut un fonds fédéral d’aide aux victimes. Les communes devraient fournir un hébergement aux personnes qui se retrouvent sans abri et utiliser à cette fin les hôtels et auberges du lieu. »

Mais, en 2019, les gouvernements de Bavière et de Rhénanie-du-Nord-Westphalie ont décidé que les victimes d’inondations ne devraient recevoir une aide d’urgence que si elles n’ont aucune possibilité d’assurance. Ce n’est que dans les cas individuels de personnes en situation de pauvreté qu’une aide publique peut être accordée malgré l’absence d’assurance. Moins de la moitié des propriétaires de maison sont assurés contre les catastrophes naturelles.

Certains parlent maintenant d’un manque de justice si les personnes qui ont payé des primes d’assurance devaient constater que leurs voisins non assurés sont maintenant tirés de la misère par l’État. Le leader du parti libéral FDP, Christian Lindner, a même lancé l’idée d’une « assurance responsabilité climatique » obligatoire. Mais comment classer des inondations dans la catégorie de responsabilité, comme lorsque vous endommagez la voiture de quelqu’un d’autre ou lorsque vous mettez le feu par négligence à la maison de votre propriétaire ? Qui est « à blâmer » pour le changement climatique, à l’exception de l’autorité publique pour sa politique défaillante ? Donc s’il y a une responsabilité, elle revient au gouvernement.

De nombreux avertissements

Une « faillite monumentale du système » c’est ainsi que Hannah Cloke, hydrologue à l’université de Reading en Angleterre, juge les mesures prises pour protéger la population dans les zones inondables. Cloke a participé à la mise en place de l’European Flood Alert System (EFAS). Il y avait eu de nombreux avertissements précis sur les endroits où il fallait s’attendre à des inondations dangereuses. Quelques jours auparavant, des satellites avaient détecté des signes de la catastrophe et les autorités allemandes avaient été alertées. Elle s’attendait à ce que les gens soient mis en sécurité, a-t-elle déclaré à l’hebdomadaire Politico.

Ainsi, la gestion de la catastrophe des inondations en Rhénanie-Palatinat et en Rhénanie-du-Nord-Westphalie a été tout sauf bonne. Mais les leçons à tirer de la tempête sont très controversées.

« Nous sommes aussi mal préparés pour les interventions en cas de catastrophe que pour la protection contre les pandémies », a déclaré le député SPD Karl Lauterbach au Rheinische Post. L’Allemagne doit « s’adapter et se préparer au fait qu’à l’avenir, il y aura davantage de catastrophes naturelles et régulièrement aussi des pandémies ».

Le FDP et Die Linke ont appelé à la démission du ministre fédéral de l’Intérieur Horst Seehofer (CSU, parti frère de la CDU). Les reproches portent sur le fait qu’on a averti trop tard et trop peu, et que la gestion des catastrophes était mal préparée aux événements futurs.

Entre-temps, la commission de l’Intérieur du Bundestag (Parlement fédéral) a discuté de la catastrophe des inondations lors d’une session spéciale. En septembre de l’année dernière, le ministère fédéral de l’Intérieur avait déjà déclaré qu’un essai d’alerte dans le cadre d’une journée nationale d’alerte était un « échec ». Les messages d’alerte des applications Nina et Katwarn ont été envoyés avec une demi-heure de retard. Le chef de l’office fédéral de la protection civile et de la gestion des catastrophes (BBK) de l’époque a dû démissionner suite à l’échec du test. Le BBK étudie actuellement l’instauration d’un système permettant d’atteindre la population avec des alertes par SMS. La diffusion dite cellulaire permet d’envoyer des messages à tous les téléphones mobiles d’une zone donnée sans avoir à connaître leur numéro de téléphone.

Le fédéralisme est-il à la hauteur en cas de catastrophe ?

Jusqu’à présent, la gestion des situations de catastrophe aiguës relevait de la responsabilité des Länder et des communes. Le gouvernement fédéral doit protéger la population en cas de guerre

Dans le passé, l’organisation commune des secours en cas de catastrophe fonctionnait sans doute bien quand il y avait des inondations qui ne s’étendaient que lentement au fil des jours. Mais maintenant, avec ces fortes pluies ? Quelques jours avant la catastrophe, il y a eu des alertes claires d’orages, mais ces alertes n’ont pas atteint la population et n’ont donné lieu à aucune mesure de précaution sur place. Les Länder et communes sont responsables de cela, le gouvernement fédéral ne fournit que l’infrastructure pour les messages d’avertissement. Certains experts estiment que cette répartition est dépassée.

Le ministre de l’Intérieur Seehofer n’est pas d’accord. Il ne veut pas exclure que certains processus devront s’améliorer. Selon le président de l’agence fédérale de lutte contre les catastrophes, les gestionnaires de crise sur le terrain savent mieux comment prévenir. Il veut que son agence fédérale soit plus impliquée dans la gestion de crise des Länder.

La CDU n’a cependant pas exigé une réforme fondamentale du fédéralisme il y a six mois. Il faut tirer la leçon de la gestion de la crise du coronavirus, avec ses multiples structures au niveau fédéral et des Länder. La présidente de la commission de l’Intérieur du Bundestag, Andrea Lindholz (CSU), avait demandé une plus grande influence fédérale sur la planification opérationnelle et la gestion. Il ne s’agit pas pour le gouvernement fédéral de décider « sur le terrain » de chaque intervention dans un incendie. Mais il s’agit de la gestion opérationnelle et de la coordination générale dans le déroulement.

Annalena Baerbock, candidate chancelière pour les Verts, préconise de donner au gouvernement fédéral plus de pouvoirs dans le domaine des mesures de précaution contre les conditions météorologiques extrêmes. Dans le cas d’événements supra-régionaux, le niveau fédéral devrait pouvoir en faire plus. La pandémie du coronavirus l’a d’ailleurs montré, dit-elle. Pour les Verts, une coopération volontaire ne suffit pas. Ils sont favorables à une modification de la constitution pour donner plus de pouvoirs au gouvernement fédéral.

Le SPD estime que le gouvernement fédéral devrait pouvoir intervenir dans des situations qui concernent l’ensemble du territoire fédéral ou qui surchargeraient les Länder.

Les partisans de la situation existante répondent avec résignation. Le président du Landkreistag allemand, Reinhard Sager, s’est opposé à une centralisation de la protection civile. « À un certain moment, l’homme est tout simplement impuissant face à des forces naturelles aussi fulgurantes, nous devons en être conscients et l’accepter », a-t-il déclaré au Rheinische Post.

 

124-7-2021, Junge Welt.

2 Junge Welt , 27 juillet 2021.