Inondations : avertissement négligés, barrages mal gérés, une partie de la catastrophe aurait-elle pu être évitée?

Photo JL Bousmans

Fatalité ou mauvaise gestion de crise ? Lorsque l'ampleur de la catastrophe est apparue clairement, les premières réactions politiques ont été surprenantes. Lors de la séance plénière du Parlement fédéral du lundi 19 juillet, la ministre de l'Intérieur Annelies Verlinden a déclaré : "Madame la Présidente, chers collègues, personne n'aurait pu prédire cette catastrophe naturelle et personne n'aurait pu l'empêcher." Aucune des deux déclarations du ministre n'est totalement vraie. D'une part, des avertissements très clairs ont été transmis aux autorités publiques sans qu'ils en tiennent compte et d'autre part la mauvaise gestion des barrages ont eût des effets dévastateurs.

Les avertissements européens... ignorés

La première alerte reçue par nos autorités le samedi 10 juillet a été émise par l'EFAS (European Flood Awareness System), une initiative de la Commission européenne visant spécifiquement à améliorer la préparation aux inondations majeures. Le système d'alerte a indiqué un risque élevé d'inondation dans le bassin de la Meuse. Le SPW Mobilité infrastructure, l'autorité publique de Wallonie compétente en matière de surveillance des crues, a reçu le message. Pour l'instant, on ne sait pas encore quelles mesures ont été prises et à quel moment, mais il semble que ces mesures aient été prises beaucoup trop tard et de manière peu décisive.

Hannah Cloke, scientifique à l'EFAS, a exprimé sa surprise quant au nombre de décès, en déclarant : " Je suis très surprise que des gens meurent, étant donné que les autorités ont été suffisamment prévenues pour mettre les gens à l'abri avant les inondations. Les inondations qui se sont produites étaient très similaires (en taille et en zones concernées) à ce qui avait été prévu quelques jours auparavant. Les autorités ont eu suffisamment de temps pour mettre les gens en sécurité avant les inondations". Au cours des jours qui ont suivi, le système d'urgence européen enverra 25 messages au total. Selon le service public wallon, "seulement quatre" étaient pertinents pour la Wallonie. Le service précise également qu'il existe "une certaine incertitude" associée à ces avertissements.

Lundi 12 juillet, un institut météorologique européen a mis en garde contre des précipitations sans précédent près de Verviers. Les prévisions, jusqu'à 231 mm en deux jours, se sont finalement révélées très proches de la réalité. Il est curieux de voir comment les alertes d’un service spécifiquement créé pour se préparer aux inondations, ont été si facilement ignorées.

“Les avertissements Efas sont reçus par le Service Public Wallonie Infrastructure et mobilité” explique Germain Mugemangango, chef de groupe PTB au Parlement Wallon et porte-parole francophone du PTB. “Comment est-ce possible que des mesures d’évacuation n’ont pas été prises alors que le caractère exceptionnel et dangereux des précipitations était connu? Le ministre wallon de la mobilité Philippe Heny (Ecolo) qui a la tutelle sur ce département doit répondre à cette question.”

Des avertissements fédéraux ... affaiblis par la régionalisation

Mais l'EFAS n'a pas été le seul service à émettre des avertissements. L’IRM, l'institut météorologique de notre pays, avait tiré la sonnette d'alarme depuis le lundi 12 juillet. Les modèles des scientifiques prévoyaient qu'en quelques jours, il tomberait autant de pluie qu'en deux mois.

Le météorologue David Dehenauw, chef du département des prévisions météorologiques scientifiques à l’IRM, fait alors monter systématiquement le niveau d'alerte IRM. Cela doit se faire par étapes : alors qu'il sait depuis longtemps que la situation sera grave, l’IRM ne peut annoncer l'alerte rouge que le mercredi 14 juillet. Le lundi 12 juillet après-midi, le code jaune entre en vigueur. Le département du gouvernement wallon informe les communes et le centre de crise régional. Là encore, on ne sait pas exactement ce qu'il advient de ces avertissements. Ce n'est que le mercredi que l'institution régionale responsable des inondations contactera l’IRM.

La gravité des inondations n'a pas été communiquée à la population lundi. Et il y a une explication communautaire à cela. Dans notre pays, il est interdit aux météorologues de l’IRM de parler des risques d'inondation. La gestion des inondations est en effet régionalisée, et l’IRM est une institution fédérale. L'absurdité de la séparation des compétences en matière d’urgence signifiait donc que l'information était disponible, mais non communiquée aux services compétents ni aux citoyens.

“Cette situation est d’autant plus absurde que l’IRM n’est pas abonnée aux avertissements de l’EFAS, explique Germain Mugemangango. Et que Philippe Henry a déclaré prendre des mesures éventuelles uniquement en fonction des avertissements de l’IRM. Mais vu que l’IRM ne reçoit pas d’info sur les risques d’inondation car c'est une matière régionalisée, il n’y a donc finalement personne qui reçoive au niveau de la région wallonne les avertissements de l’EFAS en vue de prendre des mesures. Or ces avertissements auraient sauvé des vies s’ils avaient été pris au sérieux.”

Certaines communes et la province de Liège ont-elles été négligentes ?

Ce n'est que le mercredi 14 juillet, tôt le matin et alors que le niveau d'eau de la Vesdre a déjà fortement augmenté, que des alertes de crues massives sont lancées par le Centre de crise wallon aux autorités locales et aux services d'urgence. Néanmoins, il est encore temps d'évacuer les personnes. Dans la commune de Limbourg, dans la province de Liège, un quartier est évacué et à Chaudfontaine, plus de mille personnes sont mises en sécurité. Mais c'est tout. Même lorsque le gouverneur annonce la phase provinciale du plan d'urgence dans l'après-midi, il n'est pas question d'une évacuation générale. Les gens sont invités à prendre des sacs de sable et à rester chez eux. Ce n'est que jeudi qu'une évacuation est annoncée pour Liège.

À Verviers, il n'y a aucune raison de s'inquiéter, déclare Sophie Lambert (la bourgmestre faisant fonction (la bourgmestre Murielle Targnion était elle-même en vacances). Le centre de Verviers ne serait pas affecté de manière significative. L'administration obtient ses informations du Centre provincial de crise. Il y a beaucoup de questions à se poser sur les actions de cette institution. Si un quartier a été évacué dans la commune de Limbourg, c'est parce que l'agent responsable a rapidement calculé sur son smartphone que le niveau de l'eau allait monter au point que le quartier se retrouverait un mètre sous l'eau. Pourquoi ce calcul n'a-t-il pas été effectué par le Centre de crise ou d'autres institutions régionales ? Pourquoi de mauvaises informations ont-elles été diffusées ? Il convient de noter qu'au moment de ces événements, il n'y avait aucun signe du gouvernement fédéral. Ce n'est que jeudi que la ministre de l'Intérieur Annelies Verlinden a annoncé la phase fédérale du plan d'urgence.

L'impact mortel des barrages.

L'une des plus grandes erreurs s'est probablement produite lors de la gestion du barrage d'Eupen.

“Les barrages de Robertville et de Butgenbach ont été vidés préventivement et progressivement à partir du lundi qui a précédé les inondations. Pas le barrage d’Eupen. Pour quelle raison? se demande Germain Mugemangango. Sur base des mêmes informations des mesures totalement différentes ont été prises. La conséquence c’est que le barrage d’Eupen était plein dans la nuit du mercredi 14 juillet au jeudi 15 juillet. Avec les conséquences dramatiques que l’on sait. Les citoyens ont le droit de savoir pourquoi.”

Les réservoirs de la Helle et de la Gileppe n'ont apparemment pas été vidés non plus. En conséquence, les réservoirs ont continué à se remplir et le barrage a débordé et menaçait même de s'effondrer.

Selon Fabian Docquier, directeur de la gestion des barrages en Wallonie, ils n'ont été informés des fortes précipitations que mardi, après quoi ils n'ont pas pu vidanger le lac rapidement sans inonder Eupen. Étrange, étant donné que l’IRM avait déjà tiré la sonnette d'alarme lundi.

Ce n'est que mercredi après-midi, le 14 juillet, que des déversements ont été organisés. Selon les autorités wallonnes, le barrage de la Vesdre aurait déversé l'eau par intermittence, avec un débit maximal de 55 m³ par seconde. Mercredi soir, le niveau de l'eau dans le réservoir aurait brusquement augmenté et, selon le ministre wallon de la Mobilité Philippe Henry (Ecolo), de l'eau supplémentaire aurait été déversée de manière contrôlée, jusqu'à 150 m³ par seconde.

“Cette version pose deux problèmes, explique le député wallon du PTB. D’une part, le fait que les autorités hydrauliques wallonnes organisent le déversement de quantités d’eau importantes dans la Vesdre de manière consciente à partir du mercredi soir rend carrément incompréhensible le fait que les citoyens n’en aient pas été dûment informés. D’autre part, les Verviétois et bcp d’autres sinistrés évoquent deux ‘tsunamis’ importants. Un vers 2h30 et l’autre vers 3H30 dans la nuit du mercredi au jeudi. Ce qui ne correspond pas à des déversements progressifs à partir du mercredi en soirée.”

Toujours le long de la Helle, le niveau de l'eau a aussi brusquement augmenté cette nuit-là.

La version entendue auprès de nombreuses personnes de terrain est que les barrages auraient été soudainement ouverts complètement pendant la nuit. Comme l'eau du bassin continuait à monter, les gestionnaires auraient paniqué. Ce qui expliquerait mieux les vagues d'inondation soudaines que le scénario d'une vidange lente des réservoirs. Il n'y a pas encore de certitude à ce sujet. Ce qui est clair, c'est que l'ouverture des barrages a effectivement été une cause majeure des inondations dans la vallée de la Vesdre. Par conséquent, ne pas vider le barrage de manière préventive est une grave erreur qui aurait causé la plupart des victimes des inondations.

Ce qui a aggravé la situation, c'est que plus en aval, un autre barrage est resté fermé. Le barrage de l'île Monsin comporte six vannes pour libérer l'eau. Au moment des inondations, seuls deux des six vannes étaient ouvertes, les quatre autres étaient en réparation et ne pouvaient pas être ouvertes. Par conséquent, l'eau de la Meuse a continué à s'accumuler sur ce barrage.

Il est crucial qu'une enquête transparente et réellement indépendante sur ce qui s'est exactement passé soit menée dans les plus brefs délais. La déclaration de la ministre Annelies Verlinden selon laquelle personne n'aurait pu empêcher la catastrophe n'est certainement pas correcte.

“Le groupe wallon du PTB a demandé qu’une commission parlementaire fasse une telle enquête poursuit Germain Mugemangango. Alors qu’il apparaît crucial de savoir ce qu’il s’est réellement passé, les partis de la majorité ont refusé la tenue d’une telle commission. C’est incompréhensible. De notre côté, il n'est en tous les cas pas acceptable de laisser les choses en l’état. Que ce soit maintenant ou plus tard, nous allons continuer à nous battre pour la tenue d’une telle commission.”