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Nous ne savons pas pour vous, mais pour Jeff Bezos, patron d'Amazon, 2020 était une bonne année. Sa fortune a augmenté de 58 milliards d'euros. C'est ça, le capitalisme. Les inégalités se creusent et les gouvernements jouent au père Noël pour les plus puissants, tout en faisant payer les travailleurs et travailleuses pour les cadeaux qu'ils leur offrent. Il est temps que ça change.

Au pied de votre sapin de Noël, il y avait peut-être des cadeaux qui ont été commandés via Amazon, le géant du numérique et de l’e-commerce. Or, derrière Amazon, il y a l’homme le plus riche au monde Jeff Bezos. Début décembre 2020, sa fortune était estimée à 152 milliards d’euros, selon le site financier Bloomberg. Une hausse de 58 milliards en… un an. C’est ce qu’on appelle « surprofiter » d’une crise. Il faut dire que Bezos et Amazon sont à l’image du capitalisme actuel.

Amazon a absorbé, concentré, repris des centaines d’activités faites auparavant par d’autres entreprises (souvent des indépendants et des PME). De 200 000 travailleurs en 2015, il compte 1,2 million de travailleurs.

Mais à l’extrême opposé de la fortune de leur patron, les travailleurs y sont sous-payés et surexploités. Un rapport des autorités allemandes révèle qu’avec un logiciel spécial, les performances professionnelles des travailleurs sont contrôlées sans interruption.

Un rapport accablant d’Amnesty International décrit l’espionnage de la firme envers ces travailleurs qui s’organisent en syndicats. Un capitalisme de surveillance qui fait dire au syndicat allemand Ver.di qu’Amazon crée des « zones sans démocratie ».

La richesse s'accumule, la pauvreté se répand

Un chiffre résume le résultat de cette exploitation capitaliste made in Amazon  : si la hausse de 58 milliards de la fortune de Jeff Bezos avait été redistribué parmi les 1,2 million de travailleurs de la multinationale, chacun aurait eu… 48 000 euros en plus cette année sur son compte en banque. 4 000 euros par mois ! Et Jeff Bezos n’aurait pas perdu un euro de sa fortune qu’il avait fin 2019…

Bezos et Amazon ne sont pas des cas isolés. Les 100 Européens les plus riches ont aussi «  surprofité  » avec 120 milliards d’euros de fortune en plus qu’avant la crise du coronavirus. En Allemagne, le vainqueur numéro un de la crise a été Dieter Schwarz et sa chaîne de magasins discount Lidl. En six mois, Schwarz a augmenté son patrimoine de 11 milliards d’euros, pour atteindre plus de 30 milliards d’euros.

Là où la richesse s’accumule d’un côté, la pauvreté et l’inégalité augmentent de l’autre. C’est l’ADN du système capitaliste.

En France, la crise du coronavirus a ainsi amené plus d’un million de pauvres en plus. En Belgique, 20  % de gens en plus ont fait appel aux banques alimentaires.Un fait frappant est l’apparition de « nouveaux pauvres », pointent les Nations unies : « Ces personnes vivaient dans la précarité avant la pandémie et leur situation s’est dégradée brutalement avec la crise sanitaire. » Des jeunes intérimaires ou avec des petits boulots, des artisans, des artistes, des étudiants, des petits indépendants ruinés. Ainsi, dans notre pays, près d’un tiers de travailleurs sous contrat d’intérim journaliers, qui étaient au nombre de 100 000 avant l’apparition du covid, ont perdu leur emploi. Et près d’un indépendant sur cinq juge la faillite probable dans l’année à venir.

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System error

Cette inégalité croissante n’est pas due d’abord à l’immoralité des milliardaires mais bien à la nature profonde du système économique même. C’est une erreur systémique, a system error.

Sous le capitalisme, la production se fait en fonction du profit. Tout vise à maximiser du profit : faire le plus de profit possible en un minimum de temps. Comme Jeff Bezos avec Amazon. Celui qui ne suit pas cette logique disparaît tôt ou tard.

Cela se passe de deux manières.

D’une part, en produisant de plus en plus (en augmentant la capacité de production) et en vendant de plus en plus.

D’autre part, en économisant sur les coûts, plus précisément sur les salaires et le temps de travail : par un blocage de salaires, par une pression accrue sur le travail (qui fait travailler plus dur les travailleurs pour le même salaire), par une hausse du temps de travail...

La concurrence féroce en temps de crise amène que les plus grands avalent les plus petits entraînant la ruine de milliers d’indépendants et de PME, criblés par les dettes. Tous ces mécanismes, on les voit avec Amazon mais aussi ailleurs.

Les différents grands patrons de multinationales tentent de se voler mutuellement leurs marchés. Ils le font en s’avalant les uns les autres et en devenant de plus en plus grands.

Le rapport d’Oxfam « Covid-19 : les profits de la crise » montre que la crise du coronavirus a accéléré la concentration du pouvoir économique dans les mains de quelques grandes multinationales. 32 d’entre elles comme les géants Google, Apple, Facebook, Johnson & Johnson, Roche, Merck, Walmart, Nestlé et évidemment Amazon ont vu leurs bénéfices augmenter fortement pendant la crise. Selon le rapport, les 32 sociétés verseront près de 90  % de leurs bénéfices excédentaires aux actionnaires. «  Au lieu de payer une contribution fiscale équitable ou de redistribuer les bénéfices à leurs travailleurs, les bénéfices sont trop souvent réservés à une petite élite  », explique Oxfam.

Ces géants étaient déjà énormes et deviennent encore plus grands et plus puissants à la suite de cette crise. Ils imposent leurs prix et leurs lois au monde entier.

La richesse de notre société augmente, le nombre de pauvres aussi

La richesse de notre société augmente, la productivité de notre travail – c’est-à-dire la quantité de biens que nous pouvons produire en un jour – augmente d’année en année, mais cela ne sert pas à aider chaque membre de la société à aller de l’avant. Au contraire, un petit groupe devient scandaleusement riche et un grand groupe de travailleurs doit se battre pour survivre.

« Une société qui voit sa richesse grossir sans faire diminuer la pauvreté doit être pourrie jusqu’à l’os », écrivait déjà Karl Marx en analysant les mécanismes du capitalisme.

Aussi, si nous voulons éradiquer la pauvreté, être radical - dans le sens latin du terme, celui d’aller à la racine- est indispensable. Pour mettre fin aux inégalités, aux banques alimentaires, à cette situation où les jeunes ne peuvent pas se construire un avenir et où les plus âgés meurent seuls dans des maisons de repos de plus en plus souvent privées.

Aller à la racine, c’est avancer la perspective d’une autre société où les gens passent avant le profit, le socialisme 2.0.

C’est à partir de cette conviction que nous avançons nos demandes immédiates. Oui, les héros de Lidl, d’Amazon et ailleurs, ont droit à un salaire minimum de 14 euros de l’heure et des hausses salariales. Oui, l’activation des grandes fortunes par une taxe des millionnaires peut amener à ce que tous les allocataires sociaux du pays aient des revenus au-dessus du seuil de pauvreté. Oui, l’argent est là dans un des pays les plus riches au monde, pour avoir une réduction du temps de travail sans perte de salaire et permettre aux plus âgés de partir plus tôt en fin de carrière que 67 ans.

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Les aide-ménagères gagnent 11,5 euros brut/heure. Elles sont en lutte depuis des mois pour de meilleures conditions de travail et de salaire, comme le montre cette photo du 28 novembre 2019 prise à l’occasion d’une manifestation en front commun syndical. Elles sont aussi particulièrement exposées au virus... (Photo Solidaire)

Des investissements publics massifs sont indispensables mais la question centrale est pour qui et pour quoi faire

Jusqu’il y a un an, les gouvernements nous disaient : « Il n’y a pas d’argent magique. » Chaque euro devait être tourné et retourné, économisé avant d’être dépensé.

Désormais, l’argent semble couler à flot. Plans d’aide, plans de sauvetage et plans de relance se succèdent.

Face au coronavirus, voilà le retour de l’État, nous dit-on. Les gardiens du temple néolibéral européen, Angela Merkel et Emmanuel Macron, nous le disent. Les dirigeants sociaux-démocrates s’en réjouissent à travers le continent jusqu’en Belgique avec Paul Magnette (PS) et Conner Rousseau (sp.a).

Le secrétaire d’État à la Relance du gouvernement Vivaldi, le bras droit de Paul Magnette Thomas Dermine nous le garantit  : « Le monde a changé.  La Commission européenne ne freine plus les États dans leurs projets d’investissements, elle leur donne même de l’argent pour le faire et elle leur demande de le faire dans un timing serré. »

« Constater que les robinets ont été ouverts est néanmoins insuffisant  : encore faut-il savoir qui est arrosé, qui ne l’est pas, et dans quel but. Des milliards pleuvent en effet, mais pas partout, et pas pour tout le monde » avancent l’économiste Maxime Combes et le journaliste Olivier Petitjean dans une tribune récente.

Le rapport de l’Observatoire des Multinationales montre que 100 % des 40 plus grandes entreprises françaises (le CAC40, l’équivalent de notre Bel 20) est soutenu par les pouvoirs publics, et que 60  % de ceux qui ont versé de généreux dividendes ont profité du chômage en partie payé sur fonds publics. Alors que les plus pauvres doivent se contenter de … 0,6  % du plan de relance. « Derrière les milliards d’euros d’argent public versés sans conditions au CAC 40, l’État s’affirme ainsi comme assureur en dernier ressort de la rentabilité et de l’accumulation du capital », concluent Combes et Petitjean. Et ce qu’on voit en France on le voit ailleurs en Europe.

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Les néolibéraux veulent l’intervention de l’État... en leur faveur

« Aujourd’hui, les plus farouches ennemis de tout ce qui est collectif font subitement les yeux doux au gouvernement. Ce coup de foudre n’a d’autre but que d’amener l’État à éponger leurs pertes. On réglera les comptes plus tard, disent-ils. L’État doit être garant de l’intérêt commun des capitalistes. Tel était le sens de la dénonciation de Marx. C’était le cas à l’époque, c’était le cas en 2008 et ça l’est à nouveau aujourd’hui », avance Peter Mertens dans son livre Ils nous ont oubliés.

« C’est une erreur de croire que les néolibéraux ne veulent aucune intervention de l’État. Bien sûr qu’ils veulent qu’il intervienne, pour servir les intérêts du grand capital, naturellement. »

Certes, l’État est venu en aide aux bas salaires et aux ménages en difficulté avec le système du chômage temporaire et les autres mesures de droit passerelle. Mais là c’est du provisoire pour que tout ne s’effondre pas d’un coup. Le choc viendra en 2021 quand toutes ces mesures ne seront plus d’application. Dans notre pays, cent mille travailleurs devraient perdre leur emploi dans l’année à venir.

En face, chez les grandes multinationales, l’histoire est tout autre. L’aide est permanente. L’argent public injecté dans l’économie a servi dans l’immédiat à garantir leurs dividendes avec des Bourses, en déconnexion complète avec la société, enregistrant des records jamais égalés.

Mais elles obtiennent aussi la garantie de recevoir l’essentiel des retombées des plans d’investissements prévus, comme ceux de la Commission européenne. Les géants de l’automobile comme les géants énergétiques privés (comme Engie) s’accaparent la grosse part du gâteau du prétendu « Green Deal » européen. Même chose pour les plans pour la numérisation de l’économie.

Nous ne pouvons pas dormir sur nos deux oreilles avec ces plans d’investissements. Au contraire, ils sont la préparation d’un hold-up où l’État se met au service d’une infime minorité préoccupé par le profit et pas par le social, ni le climat.

Devant une économie à reconstruire après la pandémie, et menacée d’une crise générale, des investissements publics massifs sont indispensables mais la question centrale est pour qui et pour quoi faire.

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Photo Solidaire, Jean-Philippe Wéry.

Un vaste plan d’investissements publics dans l’énergie, les transports, le numérique et les soins de santé

« Nous pouvons décider de mobiliser des fonds publics pour servir les intérêts de géants privés et faire confiance aux forces du marché. Cette option est privilégiée par pratiquement toutes les familles politiques, y compris la plupart des partis écologistes, dans des variantes plus ou moins diverses et avec plus ou moins de pilotage. Ou nous décidons d’investir nous-mêmes en tant que pouvoirs publics, d’imposer nos propres objectifs et de créer des emplois durables », explique Peter Mertens dans Ils nous ont oubliés.

C’est ce deuxième choix qui est pris par la gauche authentique avec son plan Prométhée, développé dans Ils nous ont oubliés : un vaste plan d’investissements publics dans l’énergie, les transports, le numérique et les soins de santé.

Qui développent de nouvelles activités économiques alimentées par une dynamique propre : des entreprises spécialisées en énergies renouvelables, isolation et transports publics, des entreprises pour l’assistance sociale et les soins, etc. Autant d’activités qui ne peuvent être délocalisées et susceptibles de créer des centaines de milliers de nouveaux emplois.

C’est une toute autre perspective que celle d’un État père Noël des plus puissants dont les cadeaux seront financés par le monde du travail.

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