Carrefour, qui doit payer : Els (1 650 euros par mois) ou Bernard (16,5 milliards en un an) ?

Photo Belga

1 233 emplois sont menacés, deux hypermarchés pourraient fermer leurs portes, la direction projette de s’attaquer aux conditions de travail et aux salaires du personnel. Carrefour n’a « malheureusement pas d’autres choix », selon son PDG. Une histoire difficile à croire vu la fortune colossale des principaux actionnaires du groupe.

Les actionnaires milliardaires s’enrichissent

Carrefour a insisté dans sa communication sur son « manque de rentabilité », qui expliquerait « d’inévitables économies ». Pour répondre aux enjeux de la distribution, la direction prévoit des investissements « stratégiques ». Ce genre de discours a souvent été utilisé par les directions pour justifier des plans de restructuration. Sauf que derrière, ce sont toujours les mêmes qui trinquent et les mêmes qui se cachent. Quitte à sacrifier des milliers d’emplois, si ça permet de faire plus de profit. Car ce que Carrefour ne dit pas, c’est qu’en 2016 le groupe a engendré 1 milliard de bénéfices au niveau mondial et 65 millions en Belgique.

Alexandre Bompard, le PDG, « oublie » de parler des 8,5 milliards de bénéfices accumulés détenus par le groupe.

Alexandre Bompard, le PDG, « oublie » aussi de parler des 8,5 milliards de bénéfices accumulés détenus par le groupe. Il choisit de dresser le tableau sombre plutôt que de parler des 50 millions de dividendes reversés par Carrefour Belgique à la maison-mère. Mais à qui profite ce discours ? À l’actionnariat de Carrefour composé des plus grosses fortunes de France.

Sur la première marche du podium des actionnaires majoritaires de Carrefour, on retrouve la richissime famille Moulin, propriétaire des Galeries de luxe Lafayette. Avec une fortune en hausse estimée en 2017 à 3,5 milliards d’euros, la famille Moulin se classe à la 25e place des plus grosses fortunes de France. À la deuxième place du podium, on retrouve le fameux Bernard Arnault, bien connu en Belgique pour avoir tenté d’échapper à l’impôt en se domiciliant à Uccle, avant de partir faute d’obtenir la nationalité belge. C’était également lui, l’actionnaire majoritaire de Carrefour lors de la dernière restructuration en 2010. Ce milliardaire français, propriétaire du groupe de luxe LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy), est la première fortune de France (47 milliards d’euros).1 En 1 an, sa fortune a augmenté de 16,5 milliards d’euros, soit largement assez pour financer le plan du groupe sans qu’aucun emploi ne soit sacrifié.

Les travailleurs de Carrefour s’appauvrissent

Sabine à 25 ans. Elle est employée chez Carrefour. Après avoir enchaîné des contrats mi-temps à durée déterminée chez un concurrent, c’est faute de mieux qu’elle signe le même type de contrat chez Carrefour : « Je me marie l’année prochaine. Ce n’est pas avec 1 000 euros par mois que je vais pouvoir mettre des sous de côté. J’essaie de trouver un autre mi-temps, mais avec mes horaires flexibles, c’est impossible. »

Le cas de Sabine est aujourd’hui devenu la norme à Carrefour. L’entreprise emploie en Belgique plus de 70 % de temps partiels, dont 80 % sont des femmes. Beaucoup d’entre eux auraient voulu travailler à temps plein, mais ce n’est pas du goût de l’entreprise qui préfère la flexibilité des horaires à temps partiel. Le modèle du « contrat stable à temps plein » est devenu l’exception dans le secteur de la distribution. Le leader belge de la distribution Colruyt compte le plus de « temps plein », un choix qu’il compense par des salaires très bas.

« Il y a huit ans, notre magasin était aussi menacé de fermeture. On s’est battu. »

Pour les actionnaires, la difficulté de ses employés à joindre les deux bouts ne compte pas. Seuls les bénéfices comptent. Els, employée à Carrefour, témoigne : « Je travaille ici depuis 20 ans. Je suis seule avec deux enfants et je dois m’en sortir avec 1 650 euros nets par mois. Ce n’est pas facile tous les jours. Il y a huit ans, notre magasin était aussi menacé de fermeture. On s’est battu et on a dû faire de gros efforts pour rester ouvert. Mais là, il faut que ça s’arrête, sinon comment je vais m’en sortir avec mes deux enfants ? »

En 2010, lors de la dernière restructuration, la mobilisation des travailleurs de Carrefour avait permis de faire en partie reculer le plan de la direction. Mais elle a aussi coûté cher aux travailleurs : fermetures de magasins, gel des salaires, suppression du quart d’heure payé, augmentation de la polyvalence, diminution des conditions salariales et de travail pour les employés passés sous Mestdagh, etc.

Il y a concurrence et concurrence

La direction de Carrefour se plaint de la concurrence exercée par Colruyt et restructure. La direction de Delhaize se plaint de la concurrence exercée par Carrefour et restructure. Qui sera la prochaine victime ? Quand ce cercle vicieux de la concurrence prendra-t-il fin ? Ils se plaignent de la concurrence, mais quand il s’agit de l’attiser entre les travailleurs pour augmenter la pression, ils l’utilisent au maximum. Et à ce jeu-là, ils sont bien aidés par les politiques libérales du gouvernement de droite qui prend des mesures pour renforcer la flexibilité de l’emploi. Mais jusqu’où cette spirale infernale va-t-elle descendre ?

Pourquoi les profits générés grâce au travail du personnel ne pourraient-ils pas servir à protéger les emplois ? 

En Allemagne, l’économie qui sert de modèle à notre gouvernement, des travailleurs combinent plusieurs emplois pour un salaire de misère. Le nombre de pauvres dans ce pays a augmenté de 35 % depuis 2010. Ils sont aujourd’hui 13,5 millions. Et même si le chômage a diminué, avoir un emploi en Allemagne ne garantit plus ni la sécurité ni la stabilité. Des bas salaires, des emplois précaires et des travailleurs hyper flexibles, c’est le modèle rêvé par des multinationales comme Carrefour qui y voient la possibilité de diminuer leurs coûts et d’augmenter leur profit. Mais en faisant ça, ils scient la branche sur laquelle ils sont assis. Car ce sont les travailleurs qui font tourner l’économie en consommant. En diminuant les salaires ou en mettant les travailleurs au chômage, Carrefour contribuerait encore plus à mettre la pression sur les magasins.

Aujourd’hui, Carrefour fait porter à Sabine, Els et leurs collègues le poids de ses investissements. Mais il pourrait en être tout autrement. Pourquoi les profits générés grâce au travail du personnel ne pourraient-ils pas servir à protéger les emplois et maintenir les magasins ouverts ? Pourquoi la famille Moulin et Bernard Arnault ne pourraient-ils pas financer eux-mêmes les investissements du groupe ? La bataille pour diminuer la fortune de quelques milliardaires afin de protéger des milliers d’emplois pourrait donner une bouffée d’oxygène à tout un secteur sous pression.

 

1. « Le top-10 des Fortunes de France en 2017 », Challenges, 27 juin 2017 

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