Jan Cap (Photo Solidaire)

« Certaines personnes déplacent une pierre dans la rivière. D'autres, un rocher, détournant ainsi le cours d'eau. Et puis, quelques rares fois, il y a des gens qui déplacent la rivière elle-même. » Peter Mertens, le président du PTB, a pris la parole durant la cérémonie d'adieu à Jan Cap, ce samedi 26 mai. Il était un des plus importants leaders syndicaux au Nord du pays pendant des décennies. Il avait rejoint le PTB en 1985. Voici le texte de l'hommage que lui a rendu le président du PTB.

« Chère Diane,

Chers Hilde, Riet, Karin, Christel, Jurgen,

Permettez-moi tout d'abord, au nom du PTB, de vous présenter mes sincères condoléances, ma plus profonde sympathie et tout mon respect.

Certaines personnes déplacent une pierre dans la rivière. D'autres, un rocher, détournant ainsi le cours d'eau. Et puis, quelques rares fois, il y a des gens qui déplacent la rivière elle-même.

Parfois, la vie suit son cours dans une succession monotone de jours. Et puis, soudain, quelqu'un entre dans votre vie et plus rien n'est comme avant. Il y a un quart de siècle, Jan Cap est entré dans ma vie, avec sa voix posée et son regard rayonnant.

Alors que je m'asseyais sur une chaise, Jan Cap m'a demandé : "Qui a fait cette chaise ?" Tout d'abord, je n'ai pas compris

J'étais encore un jeune homme, en cet été de 1992, et j'étudiais à l'université de Gand. Les ouvriers des chantiers navals de la région de Gand avaient occupé leur chantier – De Zaat, à Tamise. Mon amie, Renate, décédée depuis elle aussi, est alors allée quelques semaines à Tamise. Pour apprendre, dans le vrai monde, et apporter son aide. Renate «  Boel » (du nom des chantiers Boelwerf, à Tamise, NdlR), l'avait-on surnommée. Tous les dimanches, elle me faisait un rapport détaillé, en couleurs et en odeurs. Jan Cap, Diane, José De Staelen, ces noms résonnaient dans ma cuisine. Nous étions étudiants, et solidaires. Et puis un jour, je suis allé moi-même en visite chez Jan et Diane. Là, je me suis senti chez moi. Et j'ai bu, j'ai bu à l'université de la vie. Là, il y avait de la chaleur. Et là, pour dire les choses, on avait besoin de moins de mots, mais ceux-ci allaient en général droit au but. Alors que je m'asseyais sur une chaise, Jan Cap m'a demandé : "Qui a fait cette chaise ?" Tout d'abord, je n'ai pas compris. "C'est la force des mains des gens, la force de l'esprit, des efforts, de l'énergie et de l'activité."

Qui fait les choses ? Une question pareille, ça ne s'oublie pas. Je ne vais pas prétendre que, depuis lors, pendant vingt-cinq ans, j'y pense à chaque fois que je m'assieds sur une chaise. Et pourtant. Qui fait les choses ? Qui fait les chaises sur lesquelles vous êtes assis? Qui crée la richesse dans la société ? Qui fabrique les bateaux ? Et quels bateaux ! : des géants des océans. À l'époque, je pensais encore que la cathédrale d'Anvers était un très grand bâtiment, et que c'était surtout dans le passé que l'on construisait de grandes choses. Et puis je suis allé à Tamise, et là, j'ai vu le Flanders Harmony. Ça, c'était vraiment grand. Le plus grand tanker LPG au monde. Un géant des mers. "Non non, Peter, a dit Jan, le vrai géant, ce n'est pas le bateau. Les vrais géants, ce sont ceux qui ont transformé des plaques de métal en bateau." Et j'ai entendu les histoires. Celle du jour où, dans le cadre d’une action sociale, Jan a fait retenir l’amarre de lancement d’un bateau, alors que des invités prestigieux étaient déjà tous installés dans la tribune d’honneur. Le patron de Boel, Saverys, lui a hurlé : "Jan Cap, vous êtes viré !" Et Jan lui a répliqué : "Monsieur Saverys, ce n’est pas vous qui décidez, mais les hommes derrière moi."

"Non non, Peter, le vrai géant, ce n'est pas le bateau. Les vrais géants, ce sont ceux qui ont transformé des plaques de métal en bateau."

Jan a inspiré beaucoup de gens. C'était un homme de petite taille, mais grand par ses actes. Quand on voit combien de syndicalistes ont appris de Jan, c'est impressionnant. Partout dans le pays, dans plusieurs entreprises, en Flandre, à Bruxelles, en Wallonie. À l'époque, il n'y avait pas encore ces nationalistes de la langue qui empoisonnent le pays. Ceux de Caterpillar venaient en visite à Tamise, et ceux de Boel allaient à Gosselies, près de Charleroi. La langue était haute et claire : la langue de la classe ouvrière. Et, dans la maisonnette de jardin de Jan et Diane, tout le monde était écouté. Des syndicalistes, des gens du parti, des jeunes venaient exposer leurs problèmes. Et étonnamment, chacun en repartait gonflé à bloc, avec plein d'images, de métaphores, de slogans. Quand on allait chez Jan et Diane, on en revenait en ayant fait le plein d'oxygène.

"J'ai beaucoup appris de Jan Cap", écrit Ronny, facteur et syndicaliste. "Mais cette anecdote m'est toujours restée. Quand Jan  avait 14 ans et qu'il a été envoyé pour la première fois à l'usine, cela a été un moment déterminant pour lui. Son père l'a appelé et lui a donné un bon conseil : "Mon garçon, dans la vie, il faut entendre, voir et se taire. Apprends à te débrouiller et à ne pas trop te compliquer la vie." Jan a retenu ces mots, mais il en a tiré d'autres leçons. Si on veut améliorer le monde, il ne faut pas entendre, voir et se taire, mais entendre, voir et agir. Et il ne faut pas se taire face à une injustice. Il faut réfléchir et unir les forces pour améliorer la vie de la classe ouvrière."

Jan a aussi changé le PTB.

Jan a aussi changé le PTB. Une devinette de Jan Cap au début des années 1970 était : "Qu'est-ce que c'est ? C'est petit, très petit, mais cela peut devenir grand..." Sa réponse : "AMADA" (TPO, l'organisation qui plus tard deviendra le PTB, NdlR). À cette époque, il y avait énormément de grèves sauvages, et aussi pas mal de grèves qui n'étaient pas reconnues par le syndicat. Et AMADA en avait tiré une fausse leçon : que l'on ne pouvait pas attendre beaucoup des syndicats. Mais Jan Cap et José De Staelen étaient patients, aussi avec AMADA. Et ils ont montré que c'était possible autrement, en travaillant à des syndicats plus combatifs. En donnant à tout le monde une voix, en écoutant tous les points de vue. Micro ouvert. Et puis, en tirant le meilleur et en enthousiasmant. Jan ne traversait pas le chantier à vélo, il allait partout à pied. "Pour voir et entendre ce qui préoccupe les gens." Aujourd'hui, l'idéologie dominante est une idéologie qui ne fait pas confiance aux gens. Mais Jan Cap faisait exactement le contraire. Il avait une confiance inébranlable dans les gens. Écouter, découvrir et stimuler les capacités de chacun, et ainsi libérer une grande créativité. Écouter, discuter, apprendre les uns des autres, être critique. Et faire équipe, ne jamais faire les choses seul.

Notre société a besoin de beaucoup plus de Jan Cap. Il y a trente-trois ans, le 1er mai 1985, Jan Cap est devenu membre du PTB. " En tant que classe ouvrière, nous avons besoin de deux choses : un syndicat fort et combatif, mais aussi un parti anticapitaliste. J'ai fait un long chemin avant d’arriver à cette conclusion. Mais j’ai compris que les ouvriers doivent faire de la politique. Nous avons besoin d'une vision claire sur une autre société. Parce que nous nous ne voulons plus seulement du pain, mais toute la boulangerie."

Entendre, voir et, ensuite, agir. Il n'y avait pas de ligne de séparation entre l'injustice sur le chantier et l'injustice dans le monde. Si, sur le chantier, des ouvriers turcs étaient moins payés que les autres, on passait à l'action. Belges et Turcs ensemble. L'unité fait notre force. Pas d'injustice sur le chantier. Mais il y avait tout autant les actions de solidarité avec les réfugiés chiliens, dans le Comité Chili 2700, le code postal de Sint-Niklaas. Les réfugiés, ce sont des gens. Pas d'injustice dans le monde.

"On ne marchande pas des gens. Cela devrait être la devise de tous."

"On ne marchande pas des gens", a dit Jan Cap pendant la longue grève de 1981, quand 128 ouvriers ont été menacés de licenciement. On ne marchande pas des gens : en fait, cela devrait être la devise de tous. Dans tous les domaines. Nous ne marchandons pas des gens.

Jan a déplacé une rivière. Il y en a peu qui font cela. Beaucoup disent qu'ils déplacent des rivières, mais très peu le font vraiment. Jan a inspiré énormément de gens. Il ne l'a pas fait seul, mais toujours avec les autres, en front commun syndical. Ensemble, aussi avec Diane. Jan et Diane, unis comme les doigts de la main. Diane, toujours présente, toujours à travailler avec lui, à réfléchir et à rechercher la meilleure voie, y compris dans les moments les plus difficiles. La semaine dernière, Diane m'a dit : "Peter, dis-tu tous les jours à ta compagne que tu l'aimes ?" Je suis resté un moment silencieux. puis elle a enchaîné : "Jan me le disait, tous les jours."

Au revoir Jan, ton engagement, ton rayonnement se poursuivent. »

Peter Mertens, président du PTB, samedi 26 mai 2018.


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