« Soixante ans plus tard, il reste de nombreuses séquelles de la colonisation »

Avec quatre autres membres de la Commission spéciale « Passé colonial » de la Chambre des représentants, le député Marco Van Hees (PTB) a participé à une mission parlementaire en République démocratique du Congo (RDC), au Burundi et au Rwanda. Un voyage intense, constitué de très nombreuses rencontres. Il nous livre ce qu’il y a vu et entendu…

Mercredi 21 septembre 2022

« Soixante ans plus tard, il reste de nombreuses séquelles de la colonisation »

Vous revenez d’une mission parlementaire de dix jours qui vous a mené successivement au Congo, au Burundi et au Rwanda. Quel en était le but ?

Marco Van Hees. Sous la pression du monde associatif, après la mort de George Floyd et la montée du mouvement Black Lives Matter, la Chambre des représentants a mis sur pied une commission « Passé colonial », en lien avec la problématique du racisme. Dix experts ont d’abord rédigé un rapport préliminaire de 689 pages, puis nous avons entamé dix mois d’auditions que nous allons encore poursuivre un mois ou deux avant de présenter un rapport final avec des recommandations d’ici fin décembre. Mais il nous semblait indispensable de nous rendre également dans les trois anciennes colonies belges pour y entendre les gens sur place.

C’était très dense : en dix jours, nous avons rencontré 140 personnes, soit plus que les 120 personnes entendues en Belgique durant dix mois d’auditions à la Chambre. Nous avons échangé avec des professeurs d’université, des étudiants et d’autres jeunes, des mandataires politiques, des responsables économiques, des représentants de la société civile, des figures du monde culturel, etc. Des rencontres particulièrement riches…

Qu’y dit-on de la colonisation belge ?

Marco Van Hees. Il y a une très grande diversité de propos, mais je note un double souci. D’une part, celui de ne pas minimiser la responsabilité des dirigeants de ces pays, en prétextant que tous les problèmes découleraient de l’époque coloniale. Encore que les ingérences occidentales écartent, voire liquident, certains de ces dirigeants, ou imposent des politiques à suivre. Mais d’autre part, il y a le souci de reconnaître les séquelles importantes subsistant soixante ans après la colonisation. « Les déterminations historiques peuvent durer longtemps », relève un de nos interlocuteurs.

L’ancien quartier des blancs de l’époque coloniale existe toujours à Kinshasa, il est toujours habité par les privilégiés. Et la « place des Évolués » porte aujourd’hui encore cette appellation dégradante qui désignait les Congolais occupant les postes qualifiés. On trouve des références à la colonisation jusque dans le langage : au Congo, quand on parle d’un créancier sous les termes de « Banque Lambert » – du nom de l’établissement bancaire belge, actif dans la colonie belge, devenu BBL puis ING – , cela signifie que l’on emprunte 100 et qu’on lui rembourse 300.

À l’indépendance, nous a-t-on expliqué, il n’y avait pratiquement aucun universitaire formé, ni d’entreprises congolaises. Pas un juriste, pas un médecin en 1960. C’est comme bâtir une maison à partir du sable. En fait, la seule chose que le gouvernement belge va donner au Congo, c’est... la dette coloniale.

Quelle est la situation sociale aujourd’hui au Congo ?

Marco Van Hees. Dans les classements des pays de la planète selon le PIB par habitant, on trouve aux toutes dernières places la République centrafricaine et deux anciennes colonies belges : la RDC et le Burundi. Kinshasa, c’est quinze à vingt millions d’habitants – dont une écrasante majorité de jeunes – dans une ville qui peut normalement en accueillir vingt fois moins, et où la pauvreté est patente. Le métier le plus dangereux au Congo, nous a-t-on dit, c’est être mère : une mortalité de 800 pour 100.000, multipliée par une moyenne de six enfants par femme, soit un risque de mortalité de 4,8 %.

Mais a-t-on laissé au Congo l’occasion de se développer ? Regardez son histoire. J’ai déjà mentionné qu’en 1960, la colonisation n’a pas formé de futurs cadres, ni permis le développement de sociétés congolaises. Et politiquement, la Belgique va éliminer – ou faire éliminer – les dirigeants plaidant pour une voie réellement indépendante, comme Patrice Lumumba. Le gouvernement belge et l’Union minière vont également susciter la sécession de la province du Katanga, regorgeant de richesses minières. Avec la complicité du « traître » Baudouin, nous lâche un interlocuteur. À partir de 1965, l’ancien colonisateur belge et Washington vont soutenir durant trois décennies la dictature parasitaire de Mobutu, qui va littéralement détruire le pays et introduire durablement le fléau de la corruption. « Ce sont les Belges qui nous ont appris la corruption », disait cyniquement, mais sur fond de vérité, Mobutu. Lorsque celui-ci est finalement renversé en 1997 par Laurent-Désiré Kabila – lui-même assassiné, à un jour près, tout juste quarante ans après Lumumba – le pays va subir des années de guerres, lancées depuis l’étranger. Et il n’en est toujours pas sorti, comme le montre la situation actuelle dans l’Est du Congo. On peut imaginer mieux comme conditions pour développer une nation…

Comment est considéré Patrice Lumumba actuellement au Congo ?

Marco Van Hees. Nous nous sommes rendus au Mémorial de Patrice Lumumba où reposent aujourd'hui ses restes. C’est-à-dire, en fait, la dent qui se trouvait chez un policier belge depuis 1961 et que la Belgique a finalement remise à la famille en juin dernier. Formellement, Lumumba est un héros national, mais la situation est contrastée. Chez les artistes, par exemple, la figure de Lumumba est très présente. Par contre, on nous a dit que la plupart des écoles n’expliquent pas vraiment aux élèves qui était le premier Premier ministre du Congo.

Nous avons fait la même constatation en visitant le Musée national de Kinshasa. La personne de Lumumba y est à peine évoquée et on ne mentionne même pas son assassinat. Cela dit, l’approche du musée est intéressante en ce qu’elle décloisonne l’histoire du pays, qui était très riche avant la colonisation. De plus, son rôle pédagogique est important : il est fréquenté par un grand nombre d’élèves, qu’il faut chasser pour laisser la place aux suivants, tant la visite les passionne.

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La délégation belge devant le masque Kakuungu au musée de Kinshasa, un objet rituel congolais que la Belgique a… prêté au Congo.

La délégation belge devant le masque Kakuungu au musée de Kinshasa, un objet rituel congolais que la Belgique a… prêté au Congo.

Vous y avez vu le fameux masque Kakuungu remis en juin par le roi Philippe au directeur du Musée ?

Marco Van Hees. Oui, le directeur nous a confié qu’il remplissait la même fonction que la Joconde au Louvre : il a accru la fréquentation du musée. Avec son mètre cinquante de hauteur, il est d’ailleurs deux fois plus imposant que la Joconde. Cela dit, c’est un peu étrange de voir la Belgique… prêter au Congo ce masque originaire du Congo. Mais bon, on nous dit qu’à terme, le prêt devrait se muer en don.

Cela renvoie à la question des restitutions. Un interlocuteur nous a dit : « La restitution des biens culturels reprend les paradigmes de la colonisation. La restitution ne devrait pas se faire selon la loi belge mais selon les règles internationales de l’Unesco, qui n’ont pas été respectées. Il n’y a pas eu d’échanges Belgique-Congo. L’inventaire des biens culturels a été fait de manière unilatérale par la Belgique. »
Lors d’une rencontre très intéressante que nous avons eue avec des étudiants, à l’Université de Kinshasa, l’un d’eux demandait la restitution de tous les biens culturels issus du Congo. « C’est nous qui devons juger ce qui doit rentrer ou non au pays », défendait-il. L’approche du gouvernement belge est différente puisqu’il a fait voter à la Chambre une loi unilatérale et que le secrétaire d’État Thomas Dermine déclare qu’une petite moitié des biens du Musée de Tervueren ont été acquis de manière illégitime et que ceux-là seuls seraient sujets à restitution. Or, comment concevoir que des biens ont pu être acquis de manière légitime dans le cadre illégitime de la colonisation ?

Il y a également la question des restes humains et des archives...

Marco Van Hees. Oui, lesquels sont explicitement exclus de la loi belge sur la restitution des biens culturels. Un interlocuteur s’est indigné que des restes humains puissent se trouver dans un musée, à Tervueren. Rappelons que ces restes servaient entre autres à asseoir des théories racistes, par exemple en tentant d’établir une corrélation entre les mesures des crânes et les facultés mentales qui en découleraient.

Mais c’est surtout la question des archives coloniales qui a souvent été évoquée, particulièrement par les nombreux historiens que nous avons rencontrés dans les trois pays. À ce propos, j’ai été assez surpris d’entendre un de mes collègues affirmer à nos interlocuteurs, sans autre explication, que la Belgique n’allait pas transférer les archives au Congo. Il me semble que ces archives sont plus congolaises – ou burundaise et rwandaise – que belges, même si l’administration était celle du pouvoir colonisateur. Le minimum serait donc de définir ensemble leur sort. Certains s’inquiètent des conditions de leur conservation en Afrique, mais pour mémoire, c’est en Belgique que des archives ont été endommagées par des moisissures…

Nous avons aussi discuté des archives classifiées. À ce propos, une loi a certes été votée par la Chambre en juillet pour organiser la déclassification des archives sensibles, mais la proposition de loi a été amendée pour prolonger les délais de conservation initialement prévus, qui peuvent dans certains cas monter à cent ans. Des pièces cruciales de l’époque tumultueuse de la décolonisation risquent ainsi d’échapper aux historiens.

Après le Congo, vous vous êtes rendus au Burundi et au Rwanda. Vous avez noté des différences importantes avec la RDC ?

Marco Van Hees. Oui, clairement. À commencer par un reproche légitime formulé à l’encontre de notre commission « Passé colonial » : le rapport préliminaire des experts est très complet sur le Congo, mais ne contient presque rien sur le Burundi et le Rwanda. C’est notamment dû au décès inopiné de l’expert burundais dans la période de réalisation du rapport. Mais aucun expert n’a été désigné pour étudier le Rwanda. Or, ces deux pays sont marqués du traumatisme des conflits entre Hutus et Tutsis, lesquels découlent directement de la politique coloniale belge. Des conflits qui ont conduit à l’un des trois génocides reconnus par l’Onu, celui commis au Rwanda en 1994…

Quelle est cette responsabilité de la politique coloniale belge ?

Marco Van Hees. En Europe, on évoque régulièrement les conflits ethniques entre Hutus et Tutsis. Or, ce que nos interlocuteurs se sont employés à nous démontrer, c’est qu’il ne s’agit pas d’ethnies. En effet, dans le Rwanda ou le Burundi précolonial, les Hutus et Tutsis faisaient partie d’une même société, partageant le même territoire, la même langue, la même culture, les mêmes croyances. Ces catégories sociales, qui composaient alors un équilibre complexe, n’étaient pas non plus immuables : des Hutus pouvaient devenir Tutsis et inversement.

Après la Première guerre mondiale, lorsque la Belgique met la main sur ces colonies allemandes, elle va profondément modifier, casser même, les structures sociales. Le colonisateur applique deux principes : 1) « diviser pour régner », 2) « pas d’élite, pas de problème ». Une réforme dite administrative de 1925 démet les chefs Hutus. La Belgique privilégie les Tutsis et affirme que les Hutus ne sont pas intelligents. Quant aux Twas – troisième catégorie sociale héritée de la société précoloniale – n’en parlons même pas, nous confie un historien. Cela va générer des tensions, voire des haines, dont les conséquences seront durables et dramatiques.

En 1931, le colonisateur belge introduit une carte d’identité ethnique mentionnant la « race » : Tutsi, Hutu ou Twa. Lors du génocide rwandais de 1994, les tueurs exigeront de leur futures victimes qu’elles leur présentent leur carte d’identité afin d’éliminer les Tutsis.

Les tensions Hutus-Tutsis sont-elles toujours vives aujourd’hui ?

Marco Van Hees. Tant le gouvernement rwandais que le gouvernement burundais tiennent un discours officiel prônant l’unité de la population. Mais au Burundi, la situation reste fort instable. La veille de notre décollage de Kinshasa pour Bujumbura (capitale du Burundi), où une éventuelle rencontre avec le président Evariste Ndayishimiye était envisagée, on nous a informés des rumeurs de coup d’État contre ce même président. Le lendemain, c’est ce dernier qui a finalement destitué le Premier ministre, candidat putschiste.

Toute l’histoire post-coloniale du Burundi est marquée par l’instabilité politique, les coups d’État, la répression, les massacres de Hutus et de Tutsis. Et ici également, le passage vers l’indépendance démarre très mal. Les premières élections, organisées en 1961, l’année précédant l’indépendance, consacrent la victoire inattendue de l’Uprona, le parti du prince Rwagasore, qui devient Premier ministre. L’administration belge, qui soutenait un parti soumis au colonisateur, a tout fait pour que Rwagasore ne puisse participer aux élections. En vain. Le 13 octobre 1961, dix mois après l’assassinat du premier Premier ministre congolais Patrice Lumumba, c’est le premier Premier ministre burundais qui est assassiné. Les auteurs sont grecs et burundais, mais la responsabilité belge est flagrante, ce dont tout le monde est convaincu aujourd’hui au Burundi et qui ressort également du récent et excellent ouvrage de Ludo De Witte [1].

Le résident belge (gouverneur) Roberto Regnier n’avait-il pas déclaré : « Il faut tuer Rwagasore » ? Les assassins étaient tellement convaincu de bénéficier de l’impunité qu’on leur avait promise – à tort – qu’ils ont perpétré leur acte avec une nonchalance et un amateurisme déconcertants. Le roi Baudouin, après son intervention contre Lumumba, va également faire pression ici pour pouvoir gracier les assassins de Rwagasore, mais il n’obtiendra pas de contreseing ministériel. Comme membre de la famille royale, le prince était perçu comme étant au-dessus des divisions Hutus-Tutsis. En le faisant assassiner, le colonisateur, non content d’avoir développé la haine entre les deux groupes sociaux durant son administration, a également éliminé le dirigeant qui aurait pu garantir une pacification. À l’inverse, on va connaître des décennies de tensions avec des événements dramatiques, notamment en 1972 – le Burundi est alors au bord du génocide, avec des violences de part et d’autres, mais surtout contre les Hutus – et en 1993, quand on massacre des Tutsis.

Plusieurs hauts dirigeants politiques burundais sont décédés de mort violente, nous a raconté l’ancien président Sylvestre Ntibantunganya lorsque nous l’avons rencontré. Nous lui avons alors dit, sur un ton un peu léger que nous allions vite regretter, que lui est toujours vivant. Mais il nous a expliqué que s’il avait échappé de justesse à un attentat en 1993, ses assaillants s’étaient vengés en assassinant son épouse.

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Reproduction, au Mémorial du génocide de Kigali, d’une carte d’identité « ethnique » introduite par l’administration belge, mentionnant si son détenteur est Hutu, Tutsi ou Twa.

Reproduction, au Mémorial du génocide de Kigali, d’une carte d’identité « ethnique » introduite par l’administration belge, mentionnant si son détenteur est Hutu, Tutsi ou Twa.

Le Rwanda a-t-il connu le même parcours que le Burundi ?

Marco Van Hees. Ce qui est spécifique au Rwanda, c’est que l’administration coloniale va changer son fusil d’épaule dans la politique de division entre Hutus et Tutsis. Au départ, elle « hérite » d’un Rwanda qui a passé trois décennies sous domination allemande, mais qui est un royaume bien plus ancien que le royaume de Belgique : on nous a mentionné une origine remontant au 14e siècle. En 1931, le colonisateur belge va chasser de son trône – même si ce dernier confère un pouvoir limité – le roi Musinga, qui résiste à la puissance coloniale et refuse de se faire baptiser. Or, la religion catholique est un instrument important de la domination coloniale, laquelle s’appuie non seulement sur la force, mais aussi sur un embrigadement des esprits. Son fils Charles Mutara III Rudahigwa lui succède, mais en 1959, il va décéder dans des conditions mystérieuses où plane, une fois encore, l’ombre de la Belgique.

Comme au Burundi, le colonisateur va créer la division. En 1920, le ministre des colonies Louis Frank déclare : « désormais, nous organisons la colonie avec les Tutsis. » Au détriment des Hutus. En 1925, Léon-Paul Classe, vicaire apostolique du Rwanda, ordonne la séparation des Hutus et des Tutsis dans les écoles, un véritable apartheid qui perdure jusqu’en 1959. Cette politique mène à la destruction des anciennes structures sociales.

Mais en 1952, le colonisateur change son fusil d’épaule car il constate que les Tutsis rwandais sont à la pointe du combat anticolonial. Le décret du 14 juillet va donner plus de pouvoir aux chefs Hutus. La Belgique jette les Tutsis et glorifie désormais les Hutus, qu’elle présentait pourtant jusque-là comme des moins que rien.

Même si ce retournement constitue une différence avec le Burundi, la politique coloniale belge aura dans les deux pays un impact majeur sur leur histoire post-coloniale, marquée par des affrontements durables entre Hutus et Tutsis. Avec, au Rwanda, le génocide de 1994 qui, selon l’ONU, coûte la vie à 800 000 Rwandais, en majorité Tutsis, mais faisant des victimes également parmi les Hutus modérés. Trois mois de mises à mort systématiques dans tout le pays, auxquelles l’arrivée, depuis l’Ouganda, des troupes du Front patriotique rwandais (FPR) dirigé par Paul Kagamé mettra fin. Ce dernier est toujours président du pays aujourd’hui. Le génocide est un immense traumatisme occupant toujours une place importante dans la vision politique actuelle. Et la visite que nous avons effectuée au Mémorial du génocide est un moment bouleversant.

Quel rôle la Belgique a-t-elle joué lors du génocide ?

Marco Van Hees. On peut formuler certains reproches à la Belgique, mais là c’est surtout le rôle de la France qu’il faut pointer. À l’époque, d’après ce que l’on nous a dit, les autorités françaises – la cohabitation du président François Mitterrand et du gouvernement d’Édouard Balladur – connaissaient les plans de génocide, mais ont malgré tout armé les milices génocidaires, puis les ont protégées dans leur fuite vers le Congo, avant de les armer à nouveau là-bas. Avec les conséquences dramatiques qui vont suivre pour ce pays également.

La colonisation est-elle une époque révolue ?

Marco Van Hees. « Tous les comportements coloniaux ne s’arrêtent pas le 30 juin 1960 », nous a rappelé un interlocuteur congolais. Et à Kigali, un jeune nous a lancé : « Vous êtes la commission du passé colonial, mais qu’en est-il du présent néo-colonial ? Qu’en est-il du racisme ? Qu’en est-il de la fabrication de la pauvreté ? » Je lui ai répondu que c’est l’un des mes chevaux de bataille au sein de la commission : qu’on ne se limite pas à l’analyse du passé colonial, mais qu’on étudie également les années suivant l’indépendance ainsi que les éléments de politique néo-coloniale qui se sont maintenus jusqu’à aujourd’hui. Un sujet encore plus sensible que l’histoire coloniale, ai-je ajouté. À quoi le jeune a rétorqué ironiquement : « Ce sera sans doute l’objet d’une commission parlementaire dans 60 ans… »

Qu’ils mentionnent ou non le terme de néo-colonialisme, nombre de nos interlocuteurs ont évoqué cette problématique. Un étudiant de l’Université de Kinshasa nous a soutenu que les richesses minières du pays sont des malédictions, entraînant la mort de milliers de Congolais. Il a pointé ainsi le cas d’une société belge rachetant en Ouganda la production minière vendue par des groupes armés – visiblement une référence au réseau de sociétés de l’homme d’affaires belge Alain Goetz, connu pour avoir organisé un trafic illégal d’or.

Outre ces aspects économiques, ce qui est également reproché à la Belgique, comme aux autres puissances occidentales, c’est le paternalisme, l’ingérence politique, l’ingérence dans les questions de sécurité. Avec son pendant : le reproche fait à la Belgique par des Congolais de ne pas soutenir suffisamment leur pays face à la guerre menée à l’Est du Congo avec l’appui de forces étrangères, une référence au Rwanda soutenu par les États-Unis.

Une critique récurrente visant la Belgique, c’est la politique de visa. Un interlocuteur rwandais décrit le terminal africain de l’aéroport de Zaventem comme étant différent des autres, « avec des cerbères qui semblent être là pour traquer les voyageurs. L’esprit colonialiste est toujours présent. Les Noirs sont considérés comme les anciens colonisés à considérer toujours comme tels. » Et un interlocuteur congolais nous donne l’exemple d’un colloque organisé en Belgique en 2010, où la moitié des invités congolais étaient absents car ils n’avaient pas pu obtenir de visa. Même pour un ancien ambassadeur, c’est compliqué d’obtenir un visa, nous a-t-on dit.

Certains font ainsi le lien avec la question d’éventuelles réparations : la plus importante réparation, disent-ils, c’est de reconnaître les méfaits de l’histoire coloniale, c’est d’admettre les séquelles de la colonisation, c’est aussi d’envisager aujourd’hui un autre type de relation entre nos pays, débarrassée du racisme, du paternalisme, de l’ingérence politique, de l’exploitation économique… Vaste programme !

 

[1] Ludo De Witte, Meurtre au Burundi. La Belgique et l'assassinat de Rwagasore, éditions InvestigAction et Iwacu, 2021.