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Quand les barons de la frite veulent s’enfuir avec les patates

Le 8 septembre 2026, la direction de Clarebout Potatoes – rachetée un an plus tôt par le groupe agroalimentaire américain J.R. Simplot – a anoncé son intention de fermer son usine de Mouscron 1. Cette implantation est l’usine à frites historique de Mydibel, où travaillent encore plus de 400 personnes.

Vendredi 11 septembre 2026

Des syndicalistes en grève devant l'entreprise Clarebout.

La décision annoncée prévoit la fermeture du site, ainsi que la suppression de 392 emplois. Dans le détail, 54 employés et 338 ouvriers seraient concernés.1

À Mouscron, tout le monde connaît bien quelqu'un qui bosse ou a bossé chez Mydibel. Dans l'usine, avec boulot fixe ou en job de vacances, dans les bureaux ou en conduisant les camions de Transmyl. Depuis 1988, l'usine à frites est un symbole de l'industrie d'une ville qui relève la tête après la délocalisation massive du textile. Peu à peu, les barons du textile ont été remplacés par les barons de la frite.

Mouscron est une ville de 60 000 habitants, située au nord-ouest de la province du Hainaut, au croisement entre Flandre, Wallonie et nord de la France. Cette région transfrontalière est marquée par une longue tradition textile. Au début des années 1900, la ville a connu une importante croissance démographique due au développement de l’industrie textile à Mouscron. Un fort mouvement ouvrier et syndical s’y est développé dans des usines comptant plusieurs milliers d’ouvriers, comme l’emblématique usine Motte près de la gare. À la fin des années 1970, le secteur textile a connu une crise importante, qui a abouti à la fermeture et à délocalisation de la grande majorité des usines de la ville.

La ville de Mouscron et l’IEG, son intercommunale de développement économique, ont attiré des investisseurs flamands de l’industrie agroalimentaire avec la promesse de leur fournir de grands terrains – à très bas prix – sur d’anciennes terres agricoles avec beaucoup d’eau dans le sol. Roger Mylle, le fondateur de Mydibel, a été un des premiers à saisir cette occasion pour y développer son usine à frites située sur le site du Piro Lannoy.

L’or jaune

Le travail effectué dans l’usine de Mydibel lui a rapporté gros. En 2016, la famille Mylle a fait son entrée dans le classement des Belges les plus riches.2 Aujourd’hui, avec un patrimoine estimé à 44,4 millions d’euros, elle trone encore à la 487e place de ce classement.3

Ces dernières années ont été particulièrement rentables pour les géants de la transformation de pommes de terre comme Clarebout, Agristo et Lutosa. Pendant que les prix de la nourriture augmentaient dans les supermarchés et que l’inflation atteignait plus de 10 %, ces entreprises ont réalisé des bénéfices exponentiels. Olivier Malay, économiste du bureau d’études de la CSC Alimentation & Services, a dévoilé qu’en 2021-2022, ces trois sociétés avaient connu des bénéfices d’exploitation records : + 497 % pour Lutosa, + 635 % pour Agristo et pas moins de + 5972 % pour Clarebout Potatoes (qui venait de racheter Mydibel).4 De 4,2 millions d’euros en 2020, le bénéfice de Clarebout est passé à 167 millions d’euros en 2022. Leurs coûts d’exploitation n’ayant pas augmenté, ces profits records résultent principalement de la hausse des prix de la nourriture dans les supermarchés.

En 2022, le voisin Clarebout rachetait Mydibel pour un montant estimé à 400 millions d’euros, devenant ainsi le plus grand producteur du pays. A l’époque, le repreneur assurait que « l’emploi est garanti à Mydibel ».5 Moins de trois ans plus tard, Jan Clarebout vend tout le groupe Clarebout Potatoes à un géant américain de l’industrie agroalimentaire, le groupe J.R. Simplot, qui cherchait à s’implanter en Europe et à diversifier son offre de produits de pomme de terre transformés.6 Le prix de la transaction n’a jamais été publié, mais il est communément admis qu’il tourne autour de 3 à 3,5 milliards d’euros.7 D’un coup, Jan Clarebout est entré dans le top 10 des milliardaires belges. Le bureau d’études du PTB a par ailleurs démontré que Jan Clarebout n’a payé aucun impôt sur cette revente.8 L’or jaune a décidément bien rapporté aux barons de la frite.

Une fortune constituée sur le dos de la classe travailleuse

Tout ça sur le dos des travailleuses et travailleurs – dont de nombreux frontaliers - qui ont fait tourner la baraque septs jours sur sept, 24 heures sur 24, au péril de leur santé et parfois même de leur vie. En 2021, une enquête conjointe de la RTBF et du magazine Wilfried dévoile que plusieurs entreprises de transformation de patates se seraient développées trop vite, au point de perdre le contrôle. Entre 2015 et 2019, l’Agence fédérale des risques  professionnels (Fedris) a recensé exactement 2.841 accidents dans le  secteur, équivalant à 10,8% des incidents de toute l’industrie alimentaire.9 L’enquête a révélé que de nombreux accidents graves surviennent chez Mydibel et Clarebout, en raison d’un manque de culture de sécurité. En 2016 et 2017, deux ouvriers perdent même la vie dans des accidents de travail chez Clarebout. Ces accidents, depuis longtemps dénoncés par les organisations syndicales qui se battent au quotidien pour augmenter la sécurité sur le lieu de travail10, viennent ainsi entacher la réputation de ces entreprises auprès du grand public.

Les importants profits réalisés par Clarebout et Mydibel sont également la conséquence de l’octroi d’importants subsdides, c’est-à-dire les impôts de la classe travailleuse. Rien que pour Mydibel, la SRIW, l’un des bras financiers de la Région wallonne, a investi 43 millions d’euros. 31 millions sous forme de prêts, tous octroyés depuis 2016, puis douze autres, en septembre 2019, pour récupérer 19,25 % des parts du groupe, dans le but de soutenir son développement.11

Les barons de la frite se sont aussi enrichis sur le dos des fermiers. Souvenons-nous de l’agriculteur athois Aurélien Holvoet qui, en janvier 2026, parvient à atteindre la Grand-Place de Bruxelles avec son tracteur, pour y déverser les patates qu’il n’arrive pas à vendre sur le marché.12 Il est le symbole de la détresse de ces travailleurs de la terre, victimes des contrats qui les lient aux géants de la frite. En période d’abondance, comme l’automne 2025, les prix de la pomme de terre chutent et les agriculteurs se voient obligés de donner ou détruire leurs stocks excédentaires. Les périodes de sécheresse en revanche leur vaudront des amendes car ils n’arrivent pas à fournir la quantité et la qualité de pommes de terre contractuelles. Cette position intenable des fermiers est due à la situation de monopole des géants de la frite, qui peuvent imposer leur loi.

Les responsables de la fermeture

Depuis le rachat de Mydibel par Clarebout et ensuite par Simplot, plus aucun investissement n’a été réalisé dans l’usine de Myidbel 1. Le capitalisme est un vampire qui suce le sang de la nature et des travailleurs, pour ensuite les jeter comme des malpropres. Mouscron a déjà connu ça avec le textile. Maintenant c'est un baron de la frite qui s'y met.

Ce n’est pourtant pas un problème de manque de rentabilité. Récemment, Mydibel Fresh a encore été élue « Ambassadrice Gazelles du Hainaut 2026 » pour sa reconversion réussie.13 Quelles sont les intentions du groupe J.R. Simplot avec son rachat de Clarebout Potatoes, et quel était l’objectif du rachat de Mydibel par Jan Clarebout, juste avant de revendre ?

Simplot est un groupe fondé en 1941 dans l’Idaho, qui a réalisé sa première vente commerciale de frites surgelées en 1946. Et en 1967, elle conclut son fameux accord avec McDonald's pour fournir ses restaurants américains.14 Depuis, le groupe n’a cessé de s’étendre dans le monde, par le rachat d’entreprises agroalimentaires. En 1995 par exemple, Simplot achète un très gros portefeuille de marques et huit usines alimentaires australiennes, dont Birds Eye, Edgell, Leggo's, Chiko, etc.15 Quelques années plus tard, en 1999, Simplot Australia ferme déjà une usine de transformation de pommes de terre en Australie occidentale, après une analyse d'actifs déficitaires.16 Une décision qui n’est pas sans rappeler la fermeture de Mydibel.

Dans sa communication, la direction de Clarebout Potatoes (pour Simplot), invoque qu’elle ferme l’usine de Mydibel parce qu’elle est vétuste, que le groupe a des capacités de production excédentaires, mais aussi parce que l’exploitation du site est coûteuse en frais d’énergie.

Effectivement, l’usine de Mydibel 1 est viellissante. Cependant, cette vétusté est le résultat de non-investissements de la part des directions successives de Mydibel, Clarebout et Simplot dans l’outil de production. Or, ce secteur a généré d’importants profits. Pourquoi cet argent n’a-t-il pas servi à rénover l’usine et les machines, pour répondre aux besoins du marché ? Privilégiant l’appât du gain rapide, les directions ont décidé de rétribuer royalement leurs actionnaires, au détriment des femmes et des hommes qui ont pourtant créé la richesse par leur travail.

Il est vrai que les prix du gaz continuent d’exploser en raison des guerres impérialistes des États-Unis, du libre-marché européen de l’énergie et de l’inaction de nos gouvernements qui refusent d’en bloquer les prix. En l’absence de plan pour organiser la transition énergétique et sauver l’industrie européenne17, des fermetures comme celle de Mydibel risquent encore d’arriver. Ces derniers mois, en Wallonie picarde, les directeurs d’IDETA et de l’IEG tirent la sonnette d’alarme : sans investissements dans l’alimentation en énergie et dans le réseau électrique, des emplois vont continuer à disparaître.18 Notre industrie et ses travailleurs ont besoin que nos gouvernements investissent dans un vrai plan industriel, plutôt que dans de coûteux investissements militaires.19

Cette fermeture n’est pas due à « la faute à pas de chance », ou au fait que l’usine ne serait pas rentable ou ne produirait pas de bénéfice. Elle s’inscrit dans une vision à court terme d’un investisseur flairant le profit à se faire sur le dos des travailleurs belges. Le Gouvernement wallon ne peut pas se contenter d’agiter les bras en espérant que ça aille mieux à l’avenir. Nous avons besoin d’une vraie politique industrielle ambitieuse, au risque de voir tous les Simplot de ce monde venir se servir sur le dos de ce que nous produisons. Et là-dedans, la question énergétique est centrale et le Gouvernement wallon en porte une grande part de responsabilité. Il est urgent d’investir dans des infrastructures permettant un débit énergétique à l’industrie d’aujourd’hui et de demain.

Enfin, il faudra être attentif au respect des droits et libertés syndicales par Simplot. Lors de l’annonce de la possible fermeture du site le 8 septembre dernier, un important contingent de personnel de sécurité a bloqué l’accès du site aux travailleurs. Déjà en 2025, lors du mouvement de grève qui avait suivi le rachat, la direction avait systématiquement tenté de casser le mouvement par voie d’ordonnances judiciaires et d’huissiers de justice. Le respect des travailleurs et de leurs syndicats ne fait pas partie de la culture d’entreprise américaine. En Californie, cette année, Simplot a essayé d'empêcher des chauffeurs de l’entreprise de s'organiser en syndicat. Ils ont même employé un consultant spécialisé en « union busting », payé 3 500 dollars la journée20, mais sans succès. Les travailleurs sont parvenus à s’affilier chez les Teamsters.21

  1.  https://www.notele.be/si103-media167475-annonce-de-restructuration-chez-clarebout-a-mouscron-les-syndicats-denoncent-un-choc.html 
  2.  https://derijkstebelgen.be/nieuws/nieuwkomer-familie-mylle 
  3.  https://derijkstebelgen.be/vermogende/familie-mylle 
  4.  https://www.denktankminerva.be/analyse/prix-alimentaires 
  5.  https://www.rtbf.be/article/mouscron-l-emploi-est-garanti-chez-mydibel-11128815 
  6.  https://www.clarebout.com/fr/nouvelles-3/simplot-finalise-lacquisition-du-groupe-clarebout 
  7.  https://www.forbes.be/nl/overname-van-clarebout-potatoes-door-simplot-een-belgisch-familie-imperium-onder-amerikaanse-vlag/ 
  8.  https://assets.ptb.be/2026-04/260401dossierplus-values-tctgxf.pdf? 
  9.  https://www.rtbf.be/article/investigation-des-accidents-graves-parfois-mortels-dans-les-usines-de-frites-surgelees-10709527 
  10.  https://www.horval.be/fr/secteurs/industrie-alimentaire/actualites/lindustrie-de-la-frite-surgelee-la-securite-des-travailleurs-en-question 
  11.  https://www.wilfriedmag.be/articles/les-cowboys-de-la-frite/ 
  12.  https://www.notele.be/it61-media162578--symboliquement-il-fallait-se-faire-entendre-aurelien-holvoet-l-agriculteur-athois-qui-a-deverse-des-pommes-de-terre-sur-la-grand-place-de-bruxelles-etait-notre-invite.html 
  13.  https://trends.levif.be/entreprises/ambassadrice-gazelles-du-hainaut-2026-pour-les-grandes-entreprises-transformation-gagnante-pour-mydibel/ 
  14.  https://www.simplot.com/careers/our-story 
  15.  https://www.simplot.com/careers/our-story 
  16.  https://www.researchgate.net/publication/256981524_AGRICULTURAL_PROCESSING_AND_THE_WESTERN_AUSTRALIAN_ECONOMY 
  17.  https://lavamedia.be/fr/lindustrie-est-a-nous-neuf-principes-pour-sauver-lindustrie-en-europe/ 
  18.  https://www.notele.be/si103-media164192--l-economie-de-la-wallonie-picarde-en-peril-comment-garantir-les-besoins-en-electricite.html 
  19.  https://lavamedia.be/fr/pourquoi-militariser-leconomie-europeenne-ne-va-pas-sauver-notre-industrie/ 
  20.  https://laborlab.us/4000-a-day-to-fight-a-union-drive-at-a-plastics-manufacturer-union-buster-watch/ 
  21.  https://courierpr.com/release/drivers-at-jr-simplot-vote-to-join-teamsters-local-431-bc9066