Le PTB plus proche de toi et toi plus proche du PTB. Renforce la vague sociale.!

Télécharge notre app

Quand on attaque les malades, c'est tout le monde du travail qui trinque

Aujourd’hui, le gouvernement De Wever-Bouchez cherche de l’argent partout : il s’agit pour eux de trouver 10 milliards d’ici 20291. Après les demandeurs d’emploi et les pensionnés, c’est le tour des malades de longue durée et des mutuelles. Pour cela, ils comptent diminuer l’accès aux soins de santé et supprimer l’allocation de maladie pour toute une série de travailleurs malades de longue durée.

Vendredi 4 septembre 2026

Un ouvrier regarde la caméra

Article par Elisa Munoz Gomez, vice-présidente de Médecine pour le peuple 

Le ministre Frank Vandenbroucke l’assume ouvertement : d’ici la fin de la législature, 218 000 dossiers seront examinés et pas moins de 40 000 travailleurs malades pourraient perdre leurs indemnités2. Derrière ces chiffres se cache une logique simple : considérer un nombre croissant de malades comme des suspects qu’il faudrait contrôler davantage pour les faire sortir du système.

Plus de contrôles n’a jamais guéri personne

Prenons Vincent, 45 ans, préparateur de commandes. Depuis des années, il porte des charges lourdes, répète les mêmes gestes et travaille sous une pression de plus en plus forte. Arrive alors le jour où son épaule lâche. Le diagnostic est clair : une rupture complète du tendon de l’épaule. Son médecin lui prescrit un arrêt de travail. Commence alors un véritable parcours du combattant. 

C'est donc d'abord son médecin traitant que Vincent consulte, qui établit les certificats nécessaires et qui suit l'évolution de sa maladie. Il enchaîne les séances de kinésithérapie mais la douleur persiste, il est donc orienté vers un orthopédiste qui envisage une opération.

Mais ces rendez-vous ne suffisent pas : il faut aussi constamment prouver qu'il est un « vrai » malade. 

Avec les nouvelles mesures du gouvernement de Vandenbroucke, Vincent est convoqué par le médecin-conseil de la mutualité au 4e, au 7e et au 11e mois de son incapacité. À chaque fois, il doit fournir des justificatifs : rapports médicaux, examens, scanners, attestations de spécialistes. Son dossier est réévalué encore et encore. 

Parallèlement, son employeur peut demander l'intervention du médecin du travail afin d'évaluer une éventuelle reprise. Et, à tout moment, il peut aussi envoyer un médecin-contrôle au domicile de Vincent, y compris le week-end, autant de fois qu'il le souhaite pendant la période de maladie. 

Au total, durant sa première année d'incapacité, Vincent peut être amené à expliquer et justifier son état entre sept et dix fois devant différents médecins et organismes. 

Contrairement à l'idée d'un manque de contrôle, le nombre de suppressions d'indemnités a fortement augmenté ces dernières années : + 42 % chez Solidaris entre 2023 et 2025, + 58 % aux Mutualités Libres entre 2024 et 2026, et plus d'un doublement à la Mutualité Chrétienne entre 2023 et 20263. Et pourtant, malgré cette succession de contrôles, certains voudraient encore aller plus loin. 

Le fait qu'il y ait davantage de contacts entre les personnes en incapacité et leur mutualité n'est pas nécessairement une mauvaise chose. Lorsqu'ils s'inscrivent dans une logique d'accompagnement, de prise en charge et de recherche d'une reprise du travail adaptée à l'état de santé, ces échanges peuvent être utiles. Le problème est que, dans le contexte actuel, marqué par la volonté du gouvernement Arizona de réaliser d'importantes économies sur les indemnités de maladie, ces contrôles risquent davantage d'être perçus comme des outils d'exclusion ou de pression budgétaire que comme un réel soutien aux personnes malades.

Des études qui visent les femmes dans l’enseignement et les soins de santé

Lorsque l’INAMI affirme qu’une partie importante des malades de longue durée pourrait reprendre le travail, ces conclusions ne reposent pas sur l’ensemble des personnes en incapacité de travail. Elles proviennent de campagnes de contrôle des mutuelles par l’INAMI ciblant des groupes précis, par exemple des jeunes travailleurs ou des personnes souffrant de burn-out ou de dépression. Après réévaluation par un médecin-contrôle de l’INAMI, environ un quart des personnes contrôlées ont vu leur allocation supprimée lors de ces contrôles ciblés. Ces chiffres décrivent donc les résultats de contrôles menés sur des populations sélectionnées, et non la situation de l’ensemble des malades de longue durée.

Ces études sont utilisées par le gouvernement de Vandenbroucke pour l’extrapoler à tous les malades de longue durée et propager l’idée que les malades sont des profiteurs. Cette extrapolation est évidemment fausse quand on sait que le pourcentage de travailleurs de plus de 55 ans a plus que doublé les 25 dernières années4.

Mais qui sont réellement les personnes visées par ces contrôles ? Parmi les groupes ciblés figurent notamment les moins de 40 ans en incapacité de travail pour dépression ou burn-out. Or, près de 7 personnes sur 10 dans cette situation sont des femmes. Elles travaillent majoritairement dans les secteurs les plus exposés à la surcharge de travail et au stress : les soins de santé, l’enseignement, l’aide aux personnes ou encore l’action sociale. Derrière les statistiques, on ne trouve donc pas une génération qui refuserait de travailler, mais des infirmières, des aides-soignantes, des enseignantes ou des éducatrices qui se sont épuisées dans des métiers essentiels où on en demande toujours plus avec moins de personnel.

Appauvrir les malades, c'est fragiliser tous les travailleurs

Les allocations de maladie ne maintiennent pas les gens dans l'inactivité. Elles évitent qu'une maladie ne se transforme en catastrophe sociale. 

Prenons Anaïs, aide-ménagère dans les titres-services. Victime d'une tendinite de l’épaule après des années de travail physique, elle doit s'arrêter plusieurs mois. Avec un salaire brut d'environ 2 000 euros, son revenu tombe rapidement à environ 1 200 euros lorsqu'elle passe à la mutualité. Elle perd près de 800 euros par mois alors que son loyer, ses factures et les frais liés à ses enfants restent les mêmes. 

Et les dépenses augmentent même souvent avec la maladie. Selon une étude de Solidaris, les personnes en incapacité de travail supportent en moyenne 531 euros de frais de santé à leur charge, contre 138 euros pour les personnes qui ne sont pas en incapacité5

Réduire ou supprimer les indemnités ne remettra pas Anaïs au travail, mais bien dans la pauvreté. Et cette politique qui consiste à exclure une partie des malades de longue durée ne touchera pas seulement les personnes malades. Elle aura aussi des conséquences pour l'ensemble des travailleurs, en faisant pression sur les salaires, les conditions de travail et le rapport de force dans les entreprises.

Comment ? En poussant davantage de personnes à accepter n'importe quel emploi, dans n'importe quelles conditions, simplement pour pouvoir survivre. Cette mise en concurrence profite aux employeurs, qui pourront plus facilement faire pression sur les travailleurs : « Si tu n'es pas content, d'autres attendent dehors pour prendre ta place. »

C'est pourquoi la question des malades de longue durée ne concerne pas seulement les personnes en incapacité de travail. Elle concerne l'ensemble du monde du travail. Car personne n'est à l'abri d'un problème de dos, d'un infarctus, d'un cancer ou d'une autre maladie grave. Lorsqu'une société s'en prend aux personnes les plus fragilisées, ce sont en réalité tous les travailleurs qu'elle rend plus vulnérables.

Pour un véritable retour au travail : adapter les emplois plutôt qu'exclure les travailleurs 

Les premiers trajets de réintégration, mis en place en 2016, devaient permettre aux travailleurs de reprendre leur emploi grâce à des adaptations du poste de travail. Dans les faits, plus de la moitié des travailleurs engagés dans un tel trajet ne reprennent jamais le travail. Et parmi ceux qui reprennent une activité, seuls 14 % retournent effectivement dans leur entreprise6

Autrement dit, ces trajets débouchent bien plus souvent sur une sortie du marché du travail que sur une réelle réintégration au travail. 

Les réformes récentes vont encore plus loin. Depuis 2026, un travailleur malade peut être licencié pour force majeure médicale après six mois d'absence, contre neuf auparavant7. Ces licenciements sont gratuits pour les employeurs puisqu'ils ne paient aucune indemnité. Le nombre de licenciements pour force majeure médicale avait déjà connu une importante hausse en 2025 (+ 35%)8

Le problème est qu'on continue à traiter les conséquences plutôt que les causes. On multiplie les procédures pour faire sortir les travailleurs de l'incapacité, mais on agit beaucoup moins sur les conditions de travail qui les ont rendus malades. Le risque est alors de simplement déplacer les personnes d'un statut à l'autre : de l'entreprise vers la mutuelle, puis parfois vers le chômage ou le CPAS, sans prévenir les maladies ni permettre un retour durable au travail. 

Faire contribuer ceux qui rendent les gens malades

Si l'on veut réellement réduire le nombre de malades de longue durée, il faut agir là où les problèmes naissent : dans les conditions de travail. Contrairement au discours qui consiste à rendre les malades responsables de leur incapacité de travail, les données montrent que le travail lui-même est devenu plus exigeant. Les enquêtes européennes sur les conditions de travail9 indiquent que l'intensité du travail a augmenté en Belgique au cours des dernières décennies. Les travailleurs sont davantage soumis à la pression des délais, à des cadences élevées et à une charge mentale croissante. Cette évolution se traduit par une hausse du stress, des burn-outs et des troubles musculosquelettiques, qui constituent aujourd'hui les principales causes d'incapacité de longue durée.

Un grand sondage réalisé par HLN montre que 4 Belges sur 10 estiment explicitement que les employeurs devraient en porter la responsabilité. Par ailleurs, 20 % des répondants estiment que les employeurs devraient être obligés de proposer un travail adapté10

Pourtant, la contribution demandée aux employeurs reste très limitée. Alors que le gouvernement prévoit de réaliser 1,9 milliard d’euros d’économies par an sur les malades de longue durée d’ici 2029, les employeurs ne verseront que 77 millions d’euros à travers une « contribution de solidarité ». Autrement dit, ils ne prendraient en charge qu’environ 4 % de l’effort budgétaire demandé. Cette approche est loin de faire consensus dans la population. Ces économies à charge des employeurs sont compensées par deux cadeaux aux employeurs : la suppression du salaire garanti pour les mi-temps médicaux et l'augmentation du délai en cas de rechute. Jusqu'à récemment, lorsqu'un travailleur reprenait le travail puis tombait malade pour la même pathologie après plus de quatorze jours de reprise, l'employeur devait à nouveau payer une période de salaire garanti. Désormais, ce délai est porté à huit semaines. Concrètement, un travailleur qui rechute après un mois de reprise ne coûte plus rien à son employeur : c'est directement la sécurité sociale qui prend le relais. Une partie du coût de la maladie est ainsi transférée de l'entreprise vers la collectivité. 

La solution n'est pas de culpabiliser les travailleurs malades ou de leur retirer leurs indemnités. Si nous voulons réduire durablement le nombre de malades de longue durée, il faut s'attaquer aux vraies causes du problème : l'allongement des carrières, l'intensification du travail, la précarité et le manque de prévention.

La santé n'est pas une variable d'ajustement budgétaire. C'est un droit fondamental. Une société qui protège les travailleurs lorsqu'ils tombent malades est une société qui protège l'ensemble du monde du travail.