Privatisation dans nos prisons : attention danger !
Dans nos prisons, la situation est catastrophique et cela s’empire de jour en jour. Surpopulation chronique, détenus contraints de dormir au sol, tensions permanentes, personnel épuisé… Le constat est connu depuis des années. Mais au lieu de s’attaquer à ces problèmes à la racine, le gouvernement fait un autre choix : celui de faire entrer des agents privés dans nos prisons.
À l’occasion de l’ouverture de la nouvelle maison d’arrêt d’Anvers, la ministre de la Justice a annoncé sa volonté d’externaliser certaines fonctions de surveillance à des entreprises privées. Cela crée un grave précédent et n’offre en aucune façon une solution aux problèmes sur le terrain. Le fait que le gouvernement instrumentalise la crise actuelle pour faire un pas vers la privatisation des prisons est inacceptable. Les organisations syndicales s’y opposent fermement, elles ont tout le soutien du PTB.
Une crise structurelle ignorée
Les prisons belges sont en crise depuis longtemps, à tel point que notre pays est régulièrement condamné par la Cour européenne des droits de l’homme et ses propres tribunaux pour la situation dans ses prisons.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Ce lundi 6 avril 2026, on comptait 13 763 personnes détenues pour 11 049 places disponibles. 736 personnes dorment sur un matelas à même le sol. Jamais la situation n’avait atteint ce niveau. Comme le disait même un directeur de prison, « il devient impossible de garantir les droits fondamentaux ». Et la dégradation est rapide : à l’arrivée du gouvernement Arizona en février 2025, on comptait 12 686 détenus et 164 personnes au sol. En quelques mois, ces chiffres ont explosé.
Cela a de grandes conséquences. Pour les détenus, évidemment, qui vivent dans des conditions inhumaines. Avec des possibilités limitées d’avoir des activités, des formations pour leur réinsertion, des visites, parfois même accès aux services de base. Certains passent 22 heures sur 24 enfermés dans leur cellule — une situation qui détruit la santé mentale et alimente les tensions pour tout le monde, détenus comme personnel.
Les détenus ne sont pas les seuls à subir ces conséquences, mais bien l’ensemble de la société. « Si on traite les détenus comme des bêtes, on en fait des bêtes », disent des agents. Ainsi, le risque est que les gens sortent plus dangereux des prisons qu’ils n’y sont rentrés. En effet, il y a un taux de récidive extrêmement haut en Belgique. Il est de 70 % après cinq ans de libération.1
Cette crise touche aussi de plein fouet le personnel pénitentiaire.
Les agents travaillent dans des conditions de plus en plus difficiles : ils doivent courir partout, travaillent dans des bâtiments délabrés, subissent un stress permanent et courent un risque accru d’agressions.
En 2024, le personnel pénitentiaire comptabilisait 700 000 jours de congé non pris.2 Pas par manque d’envie, mais par manque de collègues pour les remplacer. Ce chiffre vertigineux en dit long sur l’état du système : des travailleurs qui s’épuisent sans pouvoir souffler, pendant que les heures supplémentaires s’accumulent sans compensation possible.
Les agents le disent eux-mêmes : « J’aime mon métier, mais je n’arrive plus à le faire correctement dans ces conditions. Ils font des économies sur nous, chaque jour on est en sous-effectif. »
« Si l’on ne tombe pas malade à cause du manque d’hygiène dans les prisons, si l’on ne s’effondre pas sous la charge de travail ou les conséquences d’un burn-out… il reste toujours un risque fortement accru de devenir victime d’agression et ainsi de se retrouver en incapacité de travail. »
Cette violence ne s’arrête pas aux portes de la prison. Des agents subissent des intimidations, des incendies de véhicule, des attaques à leur domicile. Une pression systématique pour les faire plier.
Une pénurie organisée
Dans ce contexte, qui voudrait encore postuler ?
Le métier perd en attractivité, les recrutements peinent, et les cadres — déjà insuffisants au regard de la population carcérale actuelle — ne sont jamais complets. Haren, pourtant inaugurée il y a quatre ans, n’a jamais tourné avec un effectif suffisant. Aujourd’hui, le cadre n’est rempli qu’à 87 % dans la prison bruxelloise.3
Au niveau national, le taux d’occupation est de 94 %. Cela signifie qu’il manque officiellement 462 agents à temps plein.4
Mais ces chiffres donnent une image trompeuse de la réalité. Ils comptabilisent en effet les agents absents pour cause de maladie, d’accident de travail ou d’incapacité. Autrement dit, sur le papier, les postes semblent occupés… mais sur le terrain, ces agents ne sont pas là.
Dans les faits, cela signifie que, chaque matin, il y a bien moins de personnel disponible pour faire fonctionner les prisons que ce que les chiffres officiels laissent entendre.
Face à cela, la réponse du gouvernement tient en un accord social arraché par les syndicats en décembre dernier : 23 millions d’euros d’ici 2028 pour revaloriser la fonction. Cet accord est un bonne chose mais les agents savent déjà ce que ça représente concrètement : « Je ne veux pas cracher dans la soupe, mais on va recevoir 300 euros brut par an en 2028 pour les plus anciens, 50 euros pour des vêtements de travail et des écochèques pendant deux ans en compensation de la surpopulation… On vaut mieux que ça. »
Rappelons également qu’il n’y a eu aucune revalorisation depuis 2009.
Ce manque de personnel n’est pas une fatalité. C’est le résultat d’un choix : laisser se dégrader les conditions de travail jusqu’à ce que le métier ne soit plus attractif, puis utiliser cette pénurie comme justification pour ouvrir la porte au privé. Ce n’est pas une dérive, c’est une stratégie. Et c’est exactement ce qui est en train de se passer
Une stratégie de long terme
Pour la mise en service de la nouvelle prison d’Anvers, le gouvernement prévoit de confier une trentaine de fonctions à des entreprises privées pour la surveillance sans contact avec les détenus. Ce point, qui figurait dans l’accord de gouvernement, est maintenant mis en application.
Cette décision ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans une stratégie amorcée depuis plusieurs années. Déjà en 2016, des réformes ont introduit une logique de « différenciation des fonctions », avec l’idée de séparer certaines tâches du cœur du métier : les assistants de sécurité et les accompagnateurs de détention.
Ce qui était présenté comme une modernisation du service public apparaît aujourd’hui pour ce que c’était réellement : une première étape vers la privatisation. La création de fonctions dites de « surveillance froide » ouvre la porte à leur externalisation.
Et comme souvent, cela commence de manière « limitée » et « temporaire ».
Le piège du temporaire
Le gouvernement se veut rassurant : ce sera temporaire. Un contrat-cadre de quatre ans, le temps que les effectifs des deux prisons anversoises soient au complet et le personnel formé. Ensuite, le privé repart.
Sauf que cette promesse ne résiste pas aux faits. Prenons la prison de Haren, qui a ouvert en 2022. Quatre ans plus tard, les effectifs ne sont toujours pas complets. Dans d’autres établissements, c’est la même histoire. Le « provisoire » dure, s’installe, devient la norme.
Et pendant qu’on parle de temporaire, l’extension est déjà en cours. Mi-février, la ministre évoquait uniquement la nouvelle prison d’Anvers. Deux semaines plus tard, en commission justice, elle, parlait de trois établissements : l’ancienne et la nouvelle prison d’Anvers, et Saint-Gilles.5
Dans le même temps, une note interne de la Direction Générale des Établissements Pénitentiaires va plus loin encore : elle envisage explicitement de faire appel au privé pour des tâches impliquant un contact direct avec les détenus, là où le manque de personnel est le plus aigu.
C’est le scénario classique : on introduit le privé pour « dépanner », puis on s’y habitue, et finalement, on étend le système.
Des conséquences lourdes
La privatisation des fonctions de surveillance aura des conséquences concrètes.
Aujourd’hui, les agents pénitentiaires ont une fonction d’autorité régie par un statut qui les protège et encadre précisément leurs tâches. D’abord, l’entrée du privé pour les fonctions de surveillance remet en cause cette fonction statutaire. Cela ouvre la porte à des emplois plus précaires, moins protégés, avec davantage de pression, moins de droits et moins de contre-pouvoir dans les établissements en cas de conflit. À terme, cela pourrait conduire à des emplois contractuels, tirant ainsi vers le bas les conditions de travail et les rémunérations.
Les fonctions que le gouvernement veut externaliser sont aussi des postes qui permettent d’adapter le travail aux réalités des agents : travailleurs avec des limitations médicales ou en fin de carrière pouvaient y être affectés. Avec le privé à ces postes, cette possibilité disparaît.
Cela pose aussi des questions de sécurité. Quelle formation pour le personnel privé ? Quel contrôle ? Quelle coordination en cas d’incident ? Dans un environnement déjà sous tension, ces incertitudes sont loin d’être anodines.
Pour les détenus, ensuite. La qualité de l’encadrement risque de se dégrader, avec un personnel moins formé, plus précaire, soumis à une logique de rentabilité.
Et enfin, pour la société dans son ensemble. La prison n’est pas un service comme un autre. Elle remplit une mission fondamentale : garantir la sécurité tout en préparant la réinsertion. Introduire une logique de profit dans ce domaine est incompatible avec ces objectifs.
L’entrée du privé dans les prisons coûtera de l’argent et pose un problème de principe. En effet les sociétés de gardiennages sont des sociétés privées, dont le moteur est la rémunération des actionnaires. Pas le fait de rendre un service au public. Cela va coûter de l’argent à la collectivité et pose un problème de principe fondamental.
L’entrée du privé dans les prisons coûtera très cher à la société ans résoudre les problèmes de fond : ni la surpopulation, ni le manque de personnel, ni les tensions au sein des établissements.
D’autres pays ont déjà testé cette voie qui déroule le tapis rouge au privé. En Angleterre, la privatisation des prisons a conduit à des scandales majeurs : explosion de la violence, trafic de drogue, conditions indignes. Dans certains cas, l’État a même dû reprendre en urgence la gestion de prisons privatisées tant la situation était devenue incontrôlable.6
Un gouvernement en contradiction
Le gouvernement affirme vouloir améliorer la sécurité et les conditions dans les prisons. Mais dans les faits, il fait le choix inverse : investir dans le privé plutôt que dans le public.
Il y a là une contradiction majeure. Comment prétendre renforcer le service public tout en externalisant des missions essentielles ? Comment parler d’attractivité des métiers tout en fragilisant le statut des travailleurs ?
Aujourd’hui, le gouvernement a choisi son camp. D’un côté, 11 millions d’euros en quatre ans pour une trentaine de postes privés. De l’autre, à peine 23 millions pour améliorer les conditions de travail de plus de 7 000 travailleurs.
Le message est clair : on préfère financer le privé plutôt que de renforcer le service public.
Continuons à mettre la pression
Face à ces choix, les organisations syndicales ont réagi. Elles dénoncent une ligne rouge franchie et ont déposé un préavis de grève pour l’ensemble de la fonction publique fédérale.
Leur combat est essentiel, il ne s’agit pas seulement de défendre des conditions de travail, mais de défendre une certaine vision du service public.
Pour le PTB, la solution est claire. Il faut investir dans le personnel pénitentiaire, améliorer les conditions de travail, rendre le métier à nouveau attractif. Il faut des recrutements massifs, une meilleure reconnaissance, et des moyens à la hauteur des besoins.
Utilisons ces 11 millions pour améliorer le statut et les conditions de travail des agents, pour permettre un meilleur recrutement et améliorer le fonctionnement des prisons, au lieu de le donner au privé.
La prison doit rester une mission publique, encadrée par des agents formés, protégés et reconnus. Pas par des entreprises privées guidées par la rentabilité.
La privatisation n’est pas une fatalité. C’est un choix politique. Et c’est un choix que nous refusons.
Tout notre soutien aux travailleurs et aux organisations syndicales. Ils peuvent compter sur nous pour porter leur combat au parlement.
3 https://www.dekamer.be/FLWB/PDF/56/1418/56K1418001.pdf
5 La Chambre, Commission justice 24/02/26 : https://media.lachambre.be/meeting/56-019366-U1428