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Peter Mertens : « Theo Francken déraille encore »

Après la manifestation de 50 000 personnes vendredi à Bruxelles, Theo Francken a multiplié les accusations contre le PTB, allant jusqu’à l’associer aux violences commises en marge de la mobilisation. Peter Mertens réagit à ces attaques et dénonce une stratégie politique dangereuse visant à criminaliser l’opposition et à faire taire la contestation sociale.

Lundi 12 octobre 2026

Texte de Peter Mertens, secrétaire général du PTB

Vendredi, 50 000 personnes sont descendues dans les rues de Bruxelles. Des syndicalistes, des enseignants, des travailleurs de la culture, des membres du monde associatif et des jeunes. Beaucoup de jeunes. Une foule impressionnante, avec des banderoles, de la musique, des slogans et surtout beaucoup de colère. De la colère contre un gouvernement qui veut à nouveau venir chercher 10 milliards d’euros dans nos poches, avec une hausse de la TVA et des attaques contre notre indexation des salaires. De la colère contre une politique qui prive les jeunes de leur avenir, avec des coupes dans l’enseignement, des transports en commun plus chers et cet éternel refrain condescendant selon lequel ils n’auraient rien compris.

En marge de cette mobilisation massive, des dégradations ont été commises sur du mobilier urbain, des bus et des trottinettes partagées, et des affrontements ont eu lieu avec la police. Comme l’ont clairement indiqué tous les médias présents sur place vendredi, ces incidents n’avaient rien à voir avec la manifestation elle-même.

Cela a pourtant suffi pour faire sortir notre ministre de la Guerre de ses gonds, depuis son fief de Lubbeek. Les « camarades rouges du syndicat socialiste », écrivait-il, sont sortis « pour manifester contre le gouvernement. Résultat : la moitié de Bruxelles saccagée. » Et les responsables ? Les « troupes de choc antifa en noir de Hedebouw, du petit Jos D’Haese et compagnie », évidemment.

Des camarades rouges, des troupes de choc en noir, des antifas, la moitié de Bruxelles saccagée. C’est grotesque. La question n’est plus de savoir pourquoi Francken diffuse des accusations aussi manifestement fausses. La question est de savoir pourquoi il le fait de manière aussi systématique.

Il a d’abord affirmé, le plus sérieusement du monde, qu’il existait des rapports de l’OCAM établissant un lien entre le PTB et les violences de rue. Il s’est avéré qu’aucun rapport de ce type n’existait. Il a ensuite menacé de recourir à la législation antiterroriste contre le festival progressiste ManiFiesta. Aujourd’hui, il fantasme sur des « troupes de choc » antifascistes face auxquelles il faudrait « augmenter le niveau de violence » (sic !).

Ce n’est pas un simple dérapage isolé. Cela commence à ressembler étrangement à une méthode politique. D’abord, on colle à l’opposition l’étiquette de l’extrémisme et de la violence. Ensuite, on répète les accusations semaine après semaine, jusqu’à ce qu’elles prennent vie d’elles-mêmes. Et enfin, on utilise ces mêmes accusations comme argument pour s’attaquer juridiquement à l’opposition. L’accusation doit devenir la preuve. Pratique, quand on n’a aucune preuve.

Car pendant que Francken mène sa petite croisade personnelle sur les réseaux sociaux, le gouvernement travaille sur la fameuse loi Quintin. Celle-ci vise à donner au pouvoir exécutif des compétences très étendues pour mettre hors jeu les organisations qu’il juge trop radicales. Dans les dernières versions du projet de loi, même les partis politiques pourraient entrer dans son champ d’application. Et voilà que les motifs invoqués pour intervenir ressemblent précisément aux accusations que Francken lance depuis des mois contre le PTB. Le hasard existe, mais une telle accumulation de coïncidences mérite tout de même qu’on s’y attarde.

Il y a ensuite cette étrange fascination de notre ministre pour l’escalade de la violence. Dans la même publication Facebook où il accuse le PTB de violences de rue, il annonce fièrement que la Défense a commandé des armes FN303. Une arme « contre les casseurs », écrit-il. « Il est temps que nous augmentions enfin le niveau de violence et reprenions le contrôle. »

Relisez bien. Des dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue contre les mesures d’austérité. Et un ministre leur répond en plaidant pour une escalade de la violence. Pas le ministre de l’Intérieur, mais celui de la Défense. Qui semble visiblement vouloir assouvir ses ambitions militaires sur le front intérieur également.

Les expériences en France avec les armes policières dites « à létalité réduite » devraient pourtant inciter à la prudence. Là-bas, des jeunes ont déjà perdu un œil, une main ou une partie du bras à cause de projectiles tirés par la police. Mais Francken y voit surtout une occasion de montrer ses muscles.

Cela s’inscrit dans une logique politique plus large. Pendant que ses partenaires gouvernementaux s’attaquent aux allocations familiales et sabrent dans l’enseignement, Francken envoie des lettres aux familles pour inciter leurs fils et leurs filles à rejoindre l’armée. Il aimerait même rétablir le service militaire obligatoire. Des jeunes qui réclament des bus abordables et un meilleur enseignement ? Un uniforme kaki, un casque et une bonne dose de discipline militaire leur apprendront les bonnes manières. Voilà qui donne une tout autre signification à la notion de politique de la jeunesse.

Et puis, il y a ces attaques incessantes contre les « antifas ». Comme si être opposé au fascisme était quelque chose de suspect. Comme si l’antifascisme n’était pas l’une des principales leçons que l’Europe a tirées de son histoire.

Le 11 avril 1945, alors que les troupes alliées approchent et que les bourreaux SS prennent précipitamment la fuite, les prisonniers du camp de concentration nazi de Buchenwald prennent eux-mêmes le contrôle du camp. Le camp est libéré par les prisonniers eux-mêmes. Sur la place d’appel, les courageux survivants prêtent le serment de Buchenwald : « Plus jamais le fascisme, plus jamais la guerre. » Deux engagements indissociables. Ce n’est pas un hasard si ce sont précisément ces deux principes qui sont aujourd’hui de plus en plus souvent attaqués.

Francken n’a d’ailleurs pas le monopole de cette stratégie. Elle rappelle fortement le mode opératoire politique de Trump aux États-Unis, les attaques contre La France insoumise en France, les tentatives de délégitimer Die Linke après sa victoire électorale à Berlin, ou encore les campagnes de dénigrement contre Zohran Mamdani à New York. D’abord présenter la gauche comme une menace pour l’ordre public, puis restreindre l’espace démocratique dans lequel elle peut agir. Ce n’est pas très original, mais cela n’en est pas moins dangereux.

Ce qui frappe le plus, finalement, dans les tirades de Francken, c’est ce qu’on n’y trouve pas. Pas un mot sur les coupes dans l’enseignement. Pas un mot sur le pouvoir d’achat des familles. Aucune réponse aux milliers de jeunes qui s’inquiètent pour leur avenir. Seulement des accusations, des insinuations et l’annonce de nouvelles armes.