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Peter Mertens : « Sous les décombres, l’espoir »

Les Derniers Jours de l’ancien monde. C’est le titre du nouveau livre de Peter Mertens. Dans cet ouvrage, il se plonge dans la réalité du monde actuel, où les événements choquants s’enchaînent à un rythme effréné. Le secrétaire général du PTB analyse comment l’Europe et les États-Unis luttent pour leur survie dans le capitalisme et l’impérialisme. Mais la résistance grandit. L’heure est aux choix : « Ceux qui veulent voir le soleil devront se battre pour le socialisme. »

Vendredi 22 mai 2026

Peter Mertens. (Photo Solidaire, Stefaan Van Parys)

Dirk Tuypens

Écrire un livre sur l’actualité alors que celle-ci s’accélère à une vitesse fulgurante constitue un véritable défi. « Durant la rédaction de ce livre, j’ai dû faire l’impasse sur pas mal de choses », s’amuse Peter Mertens. « Parce que les événements s’enchaînent à un rythme hallucinant. Il y a eu l’enlèvement de Nicolás Maduro au Venezuela, la menace des États-Unis sur le Groenland, le débat portant sur la manière de rendre l’Europe plus indépendante des États-Unis, l’asphyxie de Cuba, le génocide en cours à Gaza, la guerre sans issue contre l’Iran... Tout cela en trois mois. C’est complètement fou. »

Mais il n’était pas question d’arrêter d’écrire. Parce qu’un livre sur la réalité frénétique du monde actuel est nécessaire. « De nombreuses personnes ont l’impression de vivre dans un asile de fous. Notre réalité a été bouleversée en un rien de temps. Où vont l’Europe et les États-Unis ? Le monde bascule, et il peut prendre deux directions : celle qui mène à plus de guerre et de folie, ou celle du socialisme et de la démocratie. »

Dans la première partie de votre livre, vous examinez ce qui se passe aujourd’hui en Europe. Vous constatez une mise en œuvre de la stratégie du choc. Qu’est-ce que c’est ?

Peter Mertens. La stratégie du choc signifie que des chocs externes comme une guerre ou des catastrophes naturelles sont utilisés pour mettre en place d’anciens plans et modifier le rapport de force. C’est ce qui se passe actuellement en Europe. Le chaos règne, les gens n’arrivent plus à suivre. Et dans ce chaos, certains arrivent sûrs de leur fait avec des réponses, comme Bart De Wever. Un saut d’index, plus de pouvoir politique à l’Europe au détriment des parlements nationaux, ou l’investissement de 800 milliards d’euros dans l’industrie militaire européenne : voilà ses réponses à la crise actuelle. Mais une grande partie des mesures qui sont aujourd’hui présentées comme logiques et inévitables sont en réalité des projets de longue date qu’on met aujourd’hui sur la table. On se sert de l’incertitude actuelle comme d’un pied de biche pour faire passer ces projets en force.

Le monde bascule, et il peut prendre deux directions : celle qui mène à plus de guerre et de folie, ou celle du socialisme et de la démocratie

Peter Mertens

Secrétaire général du PTB

Par exemple ?

Peter Mertens. Au niveau européen, un certain nombre de règles sont rapidement supprimées. Des règles portant sur la responsabilité en chaîne des multinationales, par exemple. À Anvers, nous avons vu comment chez Borealis, le dernier maillon de la chaîne de sous-traitance s’est rendu coupable de trafic d’êtres humains : 174 personnes étaient en effet exploitées comme des esclaves. La « responsabilité en chaîne » est le principe simple mais juste selon lequel une société mère située en haut de la chaîne ne doit pas fermer les yeux sur ce qui se passe en bas et peut être tenue légalement responsable. Aujourd’hui, on veut s’en débarrasser. Moins de règles et de bureaucratie, cela peut sembler positif, mais il faut se poser la question suivante : moins de règles pour qui, et pour quoi faire ?

Un deuxième exemple est l’Union des marchés de capitaux que certains veulent mettre en place et qui vise à aider les principales entreprises européennes à obtenir des fonds pour leurs investissements les plus risqués. Et pour cela, ils veulent puiser dans les pensions et l’épargne des gens. Ainsi, certaines des règles bancaires que nous avons introduites après la crise bancaire de 2008 pour protéger les épargnants doivent passer à la trappe, afin de pouvoir placer l’épargne des gens sur le marché boursier.

En fin de compte, tout cela sert à former rapidement de grandes entreprises monopolistiques européennes, qui devraient alors être en mesure de concurrencer les entreprises étasuniennes sur le marché mondial. Il ne s’agit donc pas de projets neutres qui servent l’intérêt commun.

Des projets qui servent l’intérêt des grandes entreprises et du capital, et pour lesquels la classe travailleuse paie la facture...

Peter Mertens. Ces monopoles considèrent que l’Europe, avec ses 450 millions d’habitants, est trop petite. Les grands groupes d’intérêts financiers et industriels veulent conquérir de nouveaux marchés et s’assurer un accès aux matières premières et aux chaînes d’approvisionnement. C’est pourquoi ces monopoles ont besoin d’un État qui agit en leur nom pour défendre leurs intérêts en Europe et en dehors de celle-ci. C’est la raison pour laquelle ils veulent une Europe capable d’intervenir militairement au Sahel et au Congo, par exemple. C’est pour financer ce bras armé que la sécurité sociale et les services publics sont sacrifiés en Europe.

Le chancelier allemand Friedrich Merz le dit clairement : « L’État-providence tel qu’il existe aujourd’hui ne peut plus être financé. » Dans le même temps, l’Allemagne va investir 1 000 milliards d’euros dans la militarisation. Dans tous les pays européens, les acquis sociaux sont démolis, non pas au marteau, mais au marteau-piqueur.

Dans tous les pays européens, les acquis sociaux sont démolis. Non pas au marteau, mais au marteau-piqueur

Peter Mertens

Secrétaire général du PTB

Theo Francken, ministre de la Défense, affirme que les États-Unis ont toujours eu raison d’investir dans la sécurité militaire plutôt que dans les services sociaux. Selon lui, l’Europe s’est montrée beaucoup trop laxiste. Telle est sa vision du monde. Le modèle étasunien, où les gens ne bénéficient d’aucune protection sociale, souffrent d’addictions, où il n’y a aucune aide, où les vétérans qui rentrent de la guerre sont rejetés et contraints de survivre dans des tentes... C’est ce modèle que Theo Francken veut. D’après lui, c’est la voie que nous devons suivre, pour construire un complexe militaire industriel ici aussi. La guerre à l’extérieur se traduit toujours par une guerre à l’intérieur. Parce qu’une économie de guerre ne peut être construite qu’en démantelant la sécurité sociale.

Mais cette démarche rencontre une résistance.

Peter Mertens. En effet, la résistance est très forte. Cet aspect est souvent dénigré. Le fait qu’il y ait une opposition au gouvernement Arizona depuis plus de 16 mois en Belgique, c’est du jamais vu. Il ne s’agit pas seulement d’une opposition à un gouvernement, mais aussi à une vision de la société, à une politique qui investit tout dans l’économie de la mort, au lieu de construire l’économie de la vie. La résistance est également bien présente dans des pays comme l’Italie et la France. Dans les années à venir, nous allons assister à de nombreuses nouvelles poussées de résistance.

On n’arrête pas de nous répéter que la militarisation est nécessaire pour nous défendre. Mais vous écrivez qu’elle sert à faciliter des interventions dans le monde entier.

Peter Mertens. Il n’y a qu’un seul ministre qui se frotte les mains à Bruxelles au Parlement fédéral : Theo Francken. Il est le seul à recevoir des sommes d’argent considérables. Il a dressé une liste d’achat de matériel militaire d’un montant de 34 milliards d’euros. Tout cela pour soi-disant arrêter les Russes. Mais quand on regarde sa liste de courses, on voit qu’il y a des drones armés à 400 millions d’euros l’unité et 4 000 véhicules amphibies blindés qui seront déployés au Sahel. Nous achetons des frégates, soi-disant pour sécuriser notre côte, alors que celle-ci ne fait que 67 kilomètres de long. Avant qu’une telle frégate n’atteigne sa vitesse de croisière, elle se trouvera déjà bien au-delà des eaux belges. Cela revient à mettre une baleine dans une piscine. Ces frégates seront déployées en mer Rouge ou dans le détroit d’Ormuz pour y sécuriser l’approvisionnement en pétrole, avec d’autres forces impérialistes.

Notre ministre de la Défenses s’est récemment rendu au Congo. Pourquoi ? Selon lui, l’avenir de l’Europe dépendra des minerais du Congo. Il déclare donc presque ouvertement que nous devons créer une armée pour sécuriser « nos » matières premières au Congo et au Sahel.

Nous ne sommes pas en train de construire une armée de défense, mais une force d’intervention impérialiste. Et nous la nourrissons avec nos pensions et nos services publics. C’est de la folie. C’est un monstre dont l’appétit est insatiable. Prenons l’exemple des États-Unis. L’armée y engloutit 270 000 barils de pétrole par jour. La guerre en Iran coûte un milliard de dollars par jour. Et combien de vies humaines ? Continuer à alimenter le puits sans fond de la guerre n’est pas une solution.

Vous soulignez également le rôle de l’extrême droite dans l’évolution actuelle. Quel est-il ?

Peter Mertens. Au Parlement européen, au cours des quatre dernières décennies, la grande majorité des lois ont été adoptées par une collaboration entre les démocrates-chrétiens et les sociaux-démocrates. Mais la donne a changé. Les démocrates-chrétiens ont désormais le choix : ils peuvent collaborer avec les sociaux-démocrates et les libéraux, mais aussi avec l’extrême droite. Et aujourd’hui, par exemple, nous voyons que le paquet Omnibus, un premier paquet de déréglementation, a été introduit avec le soutien de l’extrême droite.

Récemment, des lois ont aussi été adoptées pour renforcer le contrôle sur la société civile. Des organisations comme Oxfam et Greenpeace sont surveillées de près. Cela a également été rendu possible grâce au soutien de l’extrême droite. Bien entendu, celle-ci joue aussi un rôle dans le renforcement des frontières extérieures de l’Europe. Tout le monde sait que la guerre en Iran causera un nouveau flux de réfugiés. Pour anticiper cette situation, une surveillance accrue des frontières est mise en place.

Il y a une forte opposition aux politiques qui investissent tout dans l’économie de la mort, au lieu de construire l’économie de la vie

Peter Mertens

Secrétaire général du PTB



 

L’extrême droite se normalise très rapidement en Europe. Des semeurs de haine organisés sont mis à contribution pour sauver le système. Les dirigeants de partis d’extrême droite comme Geert Wilders aux Pays-Bas et Tom Van Grieken ici doivent instiguer la lutte culturelle comme alternative à la lutte des classes afin que les oligarques puissent dormir sur leurs deux oreilles.

Et dans ce domaine, les États-Unis ne sont pas en reste...

Peter Mertens. Dans la stratégie de sécurité nationale des États-Unis, il apparaît clairement qu’ils soutiennent l’extrême droite en Europe. Nous avons vu comment Elon Musk et le vice-président JD Vance se sont rendus en Allemagne en 2025 pour soutenir l’AfD (parti d’extrême droite) lors des élections.

Chez nous, Tom Van Grieken a récemment été autorisé à rencontrer l’ambassadeur des États-Unis. Il y a été reçu avec tous les honneurs. Le Vlaams Belang en Belgique, l’AfD en Allemagne et le Rassemblement National en France sont soutenus par le lobby d’extrême droite de la Maison Blanche. Ils ne s’en cachent même pas. L’extrême droite bénéficie du soutien du lobby industriel européen et de Washington.

Dans la deuxième partie du livre, vous vous penchez sur les États-Unis. Vous y parlez de la doctrine « choc et effroi », qui fait référence à la stratégie militaire du même nom utilisée lors de la guerre en Irak en 2003. En quoi consiste-t-elle ?

Peter Mertens. Tout ne tourne pas rond chez Donald Trump, mais il y a un système derrière cette folie. On peut le lire dans le Project 2025, un document de The Heritage Foundation, un groupe de réflexion situé très à droite qui a très bien préparé la seconde présidence de Donald Trump. Ses membres ont créé une feuille de route extrêmement détaillée qui parle de prendre le contrôle de la Cour suprême, de briser le pouvoir des États étasuniens, de renforcer le pouvoir de la police fédérale, de donner plus de pouvoir aux troupes de l’ICE et de les déployer contre les États et les villes démocrates, de créer un scénario de guerre civile en attisant toutes sortes de divisions identitaires, etc. Tous ces éléments sont repris noirs sur blanc dans ce document. Nous avons pu observer la méthode choc et effroi (« Shock and awe » en version originale, NdlR) au cours des 100 premiers jours du deuxième mandat du président Trump : tant de mesures ont été imposées à la fois que tout le monde semblait perdu et que personne ne savait comment réagir.

Ceux qui pensent que nous avons simplement affaire aux caprices de Donald Trump se trompent lourdement. Il existe une stratégie délibérée ayant pour objectif une prise de pouvoir de la droite par des va-t-en-guerre et des barons de la tech. Avec son imprévisibilité, Trump pousse cette stratégie jusqu’à la folie.

Quel est l’objectif final de cette stratégie ?

Peter Mertens. Derrière tout ce qui se passe se cache une peur terrible de la montée en puissance de la Chine. Après 500 ans de domination occidentale, le centre de gravité de l’économie revient en Asie. Cette situation provoque une crise de panique existentielle aux États-Unis. C’est pourquoi ils ont élaboré une nouvelle stratégie de sécurité selon laquelle ils veulent avant tout se concentrer sur la reconquête de l’ensemble de l’hémisphère occidental. Il s’agit avant tout de repousser les Chinois. Voilà l’objectif principal. La Chine est devenue le premier partenaire commercial de toute l’Amérique latine.

Les États-Unis préparent une guerre contre la Chine. Pour ce faire, ils doivent avoir les mains libres. L’Europe doit se charger de la lutte contre les Russes à leur place, et Israël doit se débrouiller seul au Moyen-Orient.

Le comportement des États-Unis est induit par la peur d’un monde en mutation. L’hégémonie des États-Unis n’est plus. Ils ne peuvent plus faire la leçon aux autres pays du monde. L’agression à laquelle nous assistons découle de cette situation. Elle reflète l’impuissance d’un empire au début de son déclin.

Et pour sauver cet empire, il faut aussi affaiblir l’Europe ?

Peter Mertens. La stratégie de sécurité nationale des États-Unis est un document officiel de 34 pages, dont trois sont consacrées à l’Europe. On peut y lire que les États-Unis veulent diviser l’Europe, encourager les forces d’extrême droite, conclure un maximum d’accords avec des États membres distincts, etc. Tout cela se trouve noir sur blanc dans ce document. Les ambassadeurs étasuniens en Europe, comme Bill White à Bruxelles, sont utilisés pour semer la zizanie. Tout cela fait partie de la stratégie qui vise à affaiblir l’Europe. Mais lorsque j’en parle au Parlement, personne ne réagit.

Mais Donald Trump se heurte également à une résistance, notamment aux États-Unis.

Peter Mertens. Lors de sa campagne électorale, Donald Trump a promis que les soldats ne mourraient plus au front. Qu’il n’y aurait plus de guerre. C’était une promesse populaire. Il allait également créer des emplois et augmenter le pouvoir d’achat des gens. Trump ne tient aucune de ces promesses, bien au contraire. C’est pourquoi une grande résistance a vu le jour. À Minneapolis, par exemple, 40 000 personnes se sont organisées en comités de quartier pour s’opposer aux troupes de l’ICE et à la politique de guerre civile aux États-Unis (lire page 46). Trump y a connu une défaite. Cette résistance populaire qui émane de la base s’est également manifestée à l’occasion du No Kings Day, qui a à nouveau rassemblé huit millions de personnes dans les rues contre la tyrannie de Trump et des super-riches. L’opposition est également forte au niveau international.

Les gens ont besoin de connaissance pour comprendre que ce qui se passe aujourd’hui n’est pas le seul scénario possible pour ce monde

Peter Mertens

Secrétaire général du PTB

L’ancien Premier ministre Guy Verhofstad (Anders) a récemment déclaré dans une interview que le capitalisme ne tenait pas ses promesses. Selon lui, nous avons besoin d’un « autre capitalisme ». Vous qualifiez le capitalisme d’« éléphant dans la pièce ».

Peter Mertens. Ces soi-disant « mea-culpa » seront de plus en plus fréquents. Il y aura une aspiration à un capitalisme plus doux, qui n’a peut-être jamais existé. Mais nous ne pouvons pas revenir dans le passé. Nous nous trouvons actuellement dans une période où les États-Unis luttent pour leur survie. Le basculement doit se faire vers l’avant, et il peut prendre deux directions : celle qui nous mène vers plus de monopoles et de guerre, ou celle qui nous amène à essayer de réfléchir à un autre type d’économie au niveau européen. Mais dans ce cas, ce sera sans impérialisme, sans armée européenne et sans cette formation de monopoles.

Envisagez-vous l’avenir avec optimisme ?

Peter Mertens. Je n’ai pas écrit un livre pessimiste. Il contient beaucoup d’espoir. Je suis optimiste car de plus en plus de gens s’organisent pour résister. On constate également que le moteur de l’impérialisme étasunien s’essouffle. Ils ne sont pas en train de gagner leurs guerres.

Nous traversons actuellement l’automne orageux de l’impérialisme.

Un monde nouveau ne peut naître que si nous tirons les enseignements de l’ancien. Mon livre est avant tout un ouvrage anti-impérialiste, une tentative de comprendre la folie d’aujourd’hui. Essayer de comprendre est un premier pas vers l’optimisme. Les gens ont besoin de connaissance pour réaliser que ce qui se passe aujourd’hui ne relève pas de la volonté divine, que ce n’est pas le seul scénario possible pour ce monde. On essaie constamment de nous faire croire qu’il n’y a pas d’alternative. Mais ils sont plus faibles que nous ne le pensons, et nous sommes également plus forts que nous ne le pensons. Cette prise de conscience est porteuse d’un profond espoir.