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À Minneapolis, les milices armées de Trump tuent, la population s’organise et résiste

Le 24 janvier, Alex Pretti, un infirmier de 37 ans, est abattu par des agents fédéraux à Minneapolis, aux États-Unis. Que s'est-il passé exactement ? Peter Mertens en discute avec Zoe Alexandra, rédactrice en chef du site d'information People's Dispatch. Elle se trouvait à Minneapolis pour couvrir les manifestations massives et la grève générale contre la politique de Trump et de son administration.

Lundi 26 janvier 2026

Manifestation contre l'ICE et contre Trump à Minneapolis, Minnesota. (Photo Alejandro Diaz Manrique)

Peter Mertens. Zoe, tu es à Minneapolis, dans l’État du Minnesota, au nord des États-Unis, près de la frontière canadienne. Hier (samedi 24 janvier, NdlR), Alex Pretti, un infirmier, a été abattu par l’ICE, police de l’immigration fortement militarisée. Tu es sur place. Peux-tu expliquer ce qui se passe ?

Zoe Alexandra. Il y a un peu plus de deux semaines, l’administration Trump a envoyé plus de 2 000 agents fédéraux dans les Twin Cities (villes jumelles) – c’est-à-dire Minneapolis et Saint Paul. Cela s’inscrit dans le cadre d’une vaste répression migratoire menée par Trump à travers tout le pays. Minneapolis et Saint Paul sont particulièrement ciblées, notamment en raison de la présence d’une importante population de migrants et de réfugiés. Minneapolis abrite de nombreuses communautés de réfugiés, en particulier la communauté somalienne.

Cette présence est instrumentalisée dans une campagne idéologique : les migrants sont présentés comme des criminels. Il y a eu un dossier isolé – une crèche accusée de pratiques financières douteuses – qui a été utilisé pour affirmer que « toute la communauté somalienne commet des fraudes ». Sur cette base, une intervention fédérale massive a été lancée dans la ville. La réaction a été immédiate : les gens se sont révoltés, se sont organisés et ont riposté par la solidarité. 

Dans ce contexte, nous avions déjà assisté au meurtre de Renée Nicole Good, qui s’était rendue sur un lieu où des agents de l’ICE et de la CBP (Customs and Border Protection) menaient des raids. Et hier, quelque chose de similaire s’est produit dans le quartier de Whittier à Minneapolis. Alex Pretti, infirmier, faisait partie d’un « réseau de réponse rapide » et s’est rendu sur un lieu où de nombreux agents de la CBP étaient rassemblés – très probablement pour mener un raid dans des communautés de migrants. Au moment où il a été abattu, il tentait de protéger une femme contre les gaz lacrymogènes et l’intimidation des agents fédéraux. Cette spirale de violence extrême s’est terminée par une fusillade mortelle. Immédiatement après, la communauté s’est à nouveau mobilisée massivement. Toute la journée, de grandes manifestations ont eu lieu autour du lieu de la fusillade, souvent réprimées violemment : gaz lacrymogènes, manifestants battus. 

L’atmosphère est très tendue à Minneapolis. Mais en même temps, on ressent autre chose : de la rébellion, et une remarquable « community care », une solidarité entre les membres de la communauté.

Peter Mertens. À propos de cette solidarité, en sais-tu plus sur Alex Pretti ? Qui était-il ? Il était infirmier, mais que disent ses collègues ou sa famille ? Quel genre de personne était-il ?

Zoe Alexandra. Alex était un Minnesotan. Il travaillait dans un hôpital du VA – un hôpital des « Veterans Affairs », donc principalement pour les anciens combattants américains ayant servi dans l’armée. Et c’est frappant : juste après la fusillade – alors que des vidéos circulent montrant quelqu’un abattu en pleine rue – l’administration Trump lance une campagne médiatique. Ils tentent de faire croire qu’Alex était sur le point de tuer des agents fédéraux, qu’il aurait sorti son arme… des mensonges démentis par les images. Pendant ce temps, d’autres vidéos circulent : Alex à l’hôpital VA, soignant des vétérans, accompagnant des personnes en fin de vie.

Trump appelle toujours l’armée des « héros », et voici quelqu’un qui s’occupait littéralement des vétérans. Pourtant, il est maintenant présenté comme un criminel. Cela montre le vide de cette propagande. Sa famille a également publié une très belle déclaration sur qui il était : quelqu’un qui prenait soin des autres. Et cela correspond à ce qui s’est passé : il est mort en essayant de protéger une femme contre des agents lourdement armés. Leur dernière phrase était : « S’il vous plaît, faites connaître la vérité sur notre fils. C’était un homme bien. » Une tentative directe de démentir ces mensonges.

C’est un vieux schéma : après une violence policière, on tente immédiatement de dépeindre la victime comme un agresseur, pour que la violence paraisse « justifiée ». Ce récit, les communautés noire et latino le connaissent depuis des décennies

Nous avons vu la même chose après la mort de Renée Nicole Good : elle a été qualifiée de « terroriste ». On a même tenté d’enquêter et de poursuivre son partenaire. C’est un vieux schéma : après une violence policière, on tente immédiatement de dépeindre la victime comme un agresseur, pour que la violence paraisse « justifiée ». Ce récit, les communautés noire et latino le connaissent depuis des décennies. Le fait qu’il soit maintenant utilisé contre des Blancs frappe beaucoup de gens – et cela ouvre les yeux sur la violence policière aux États-Unis.

Peter Mertens. Qu’est-ce que l’ICE exactement ? Que font ces agents là-bas ? Il y a des images de parents emmenés sous les yeux de leurs enfants… Peux-tu décrire à quel point leur présence est déstabilisante ?

Zoe Alexandra. Depuis un peu plus de deux semaines, 2 000 agents fédéraux du Department of Homeland Security (DHS) ont été déployés. Au sein du DHS, il y a deux grands services : l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) et la CBP (Customs and Border Protection). Ce sont des forces de l’ordre armées, équipées d’armes à feu, mais aussi d’armes « non létales » comme le spray au poivre, les gaz lacrymogènes et les matraques. Leur mission est de faire respecter les lois sur l’immigration – et en pratique, cela signifie des raids. Dans ce premier déploiement de 2 000 agents, il y avait un mélange d’ICE et de CBP. Les gens les confondent souvent, car ils dépendent tous deux du DHS, le département chargé de mettre en œuvre l’agenda de déportation massive de Trump.

Trump a promis pendant sa campagne qu’il déporterait 10 millions de personnes. Pour y parvenir, il utilise principalement l’ICE et la CBP. Ce sont ces services qui, par exemple, font du porte-à-porte, souvent sans mandat de perquisition, et sonnent chez les gens qu’ils pensent être sans papiers. Ils font des descentes sur les lieux de travail où travaillent des immigrés, intimident et arrêtent des personnes – beaucoup appellent cela des enlèvements. Il y a aussi des cas documentés où ils arrêtent même des citoyens avec des papiers en règle, ce qui est hors de leur compétence. C’est pourquoi les gens disent que cela ressemble à une sorte de milice privée de Trump. Ils ont reçu des budgets records, tandis que d’autres programmes sont réduits. Des milliards ont été alloués à ces services.

Ils ont lancé une campagne de recrutement massive : des milliers de nouvelles recrues, parfois avec à peine une semaine de formation, ont accès à des armes, utilisent la force et sont déployées avec un agenda politique, raciste explicite. Nous assistons aussi à une violence extrême : des agents qui attendent devant les écoles pour arrêter même de jeunes enfants.

À Minneapolis, on voit ce qui se passe quand la communauté s’interpose entre ces agents et les communautés de migrants : la personne qui tente de protéger est abattue. Et la situation s’aggrave. Au début, il y avait 2 000 agents dans les Twin Cities. Après la fusillade où Renée Nicole Good a été tuée, ils auraient pu dire : c’est allé trop loin. Mais au lieu de cela, ils ont annoncé l’envoi de 1 000 agents supplémentaires. Maintenant, il y a plus de 3 000 agents de l’ICE et de la CBP à Minneapolis et Saint Paul qui mènent des raids.

Peter Mertens. Depuis l’Europe, c’est hallucinant : cela ressemble à une force militaire. Et en trois semaines, deux personnes ont été abattues à Minneapolis. Tu y étais. Pourquoi les gens ne sont-ils pas paralysés par la peur ? Tu décris une résistance massive : de grandes manifestations, même une grève générale dans ce froid extrême. Comment l’expliques-tu ?

Zoe Alexandra. Minneapolis est vraiment spéciale. Je connais peu d’endroits au monde où 100 000 personnes descendent dans la rue par -30°. Ce n’est pas une blague : vendredi, il faisait vraiment -30°. Mais c’était plus qu’une manifestation. Il y a aussi eu une grande grève générale : des centaines de commerces ont fermé après un appel des syndicats et des dirigeants religieux, qui a été massivement amplifié par des groupes d’étudiants, de petits entrepreneurs et des communautés de migrants. C’était une démonstration de force historique.

Je pense que cela montre deux choses. Premièrement : les gens sont en colère contre les politiques de Trump et contre la terreur que font régner l’ICE et la CBP. Ils reçoivent des budgets records, tandis que d’autres services sont réduits. Et ces milliards servent à financer des services qui tuent des gens — et qui tentent ensuite de le justifier.

Deuxièmement : ce que j’ai vu hier m’a marquée. Les habitants du quartier sont immédiatement venus sur le lieu de la fusillade, malgré le froid — hier, il faisait « chaud » : -25°. Ils disaient : « Je vis ici. Je suis choqué. Ces types armés viennent d’autres États et viennent tuer des gens de notre communauté. » Il y a donc aussi un sentiment de fierté et d’appropriation de la ville : « Ces agents fédéraux doivent partir, pour que notre communauté soit à nouveau en sécurité. » Et il y a une unité remarquable. La solidarité, au-delà des origines, est impressionnante.

L’administration Trump pense que plus de violence fera taire les gens. Mais cela les rend plus en colère et plus déterminés : la seule façon d’arrêter cela est de se rassembler, massivement, en grand nombre.

Dans un pays avec une histoire complexe de racisme et de tentatives de diviser la classe ouvrière, cette unité multiethnique grandit. Et l’ironie, c’est que l’administration Trump pense que plus de violence fera taire les gens. Mais cela les rend plus en colère et plus déterminés : la seule façon d’arrêter cela est de se rassembler, massivement, en grand nombre. Minneapolis est très diversifiée — centres commerciaux somaliens, magasins vietnamiens, toutes sortes de communautés — et les gens en sont fiers. Mais je pense aussi que ce sentiment se répand aux États-Unis : l’idée que nous devons nous lever ensemble contre cette violence.

Peter Mertens. On entend de plus en plus parler d’un système de surveillance – reconnaissance faciale, logiciels espions, outils pour lire les téléphones – des technologies testées en Palestine et ensuite déployées aux États-Unis. Et il y a cette collaboration entre les services de sécurité israéliens et américains comme l’ICE. Comment vois-tu cette évolution ?

Zoe Alexandra. Les États-Unis sont fortement surveillés. En effet, beaucoup de ces technologies ont été testées et développées dans des pays comme la Palestine, aussi dans les massacres à Gaza, où des applications d’IA ont été massivement expérimentées. Le niveau de surveillance est élevé. Ce qui est frappant, c’est que malgré cette technologie, ils ne mènent souvent pas d’opérations « ciblées », mais jettent un filet large et aléatoire sur les communautés. Cela souligne leur véritable agenda : non pas le « ciblage », mais la terreur.

Dans des villes comme Minneapolis et Saint Paul, dirigées par des Démocrates, il y a une certaine résistance à une collaboration totale avec les services fédéraux. Minneapolis est par exemple une « sanctuary city » : la police locale n’est officiellement pas censée participer aux raids fédéraux sur l’immigration ni partager de données.

Dans les zones dirigées par les Républicains, les services de police locaux collaborent plus souvent avec l’ICE et la CBP, rendant ces opérations encore plus efficaces. Mais ces technologies — bases de données, accès aux réseaux de caméras — augmentent de toute façon leur capacité à cibler les gens. Et comme Trump s’est entouré de milliardaires de la tech et d’entreprises de données, cette collecte de données ne fait que s’étendre. C’est effrayant. Mais beaucoup d’activistes sont conscients de tous ces outils, et que les milices vont les utiliser.

Alors, quelle est la réponse ? Ne pas croire qu’on peut se rendre invisible. Nous devons partir du principe que quiconque manifeste est identifié. La seule vraie protection est d’agrandir le mouvement. Avec 50 personnes dans une manifestation, on peut avoir peur des représailles. Mais avec 100 000 personnes, c’est une autre histoire. Vendredi (23 janvier, NdlR), même avec la meilleure technologie, on ne pouvait pas sortir quelqu’un de la masse — il y avait tout simplement trop de monde. Ils ne peuvent pas arrêter 100 000 personnes. Donc l’antidote à la surveillance, c’est : encore plus de monde, encore plus d’organisation, encore plus d’action massive.

Peter Mertens. Dernière question : par -30°, comment fais-tu pour protéger tes oreilles ?

Zoe Alexandra. Je porte bien sûr le bonnet du PTB.(Rires) C’est un froid extrême. Tu sors la main cinq secondes et tu ne sens plus tes doigts. Quand les gens voient ces images de foules dans la rue, complètement emmitouflées, à peine capables de bouger les bras : on voit littéralement à quel point les gens mettent leur corps en jeu pour résister à des mesures racistes.