Marc Botenga : « Ce qui se passe à Cuba concerne le monde entier : il s'agit de définir le monde dans lequel nous vivrons demain »
De retour de La Havane avec une délégation du PTB engagée dans le convoi international de solidarité « Nuestra America », le député européen Marc Botenga raconte ce qu’il a vu sur place. Il revient sur les conséquences concrètes du blocus, la résistance du peuple cubain et l’urgence d’une réponse internationale fondée sur la solidarité plutôt que sur la loi du plus fort.
En tant que député européen, pourquoi avez-vous décidé de partir à Cuba ?
Marc Botenga. Nous avions tous entendu comment les États-Unis ont imposé un boycott, un blocus énergétique total à cette île. Donald Trump a lancé un siège médiéval contre 10 millions de Cubains. Il a même dit : « Je ne pense pas que Cuba puisse survivre. » Parce que sans pétrole, pas d’électricité : ni dans les hôpitaux, ni dans les usines, ni dans les maisons. Imaginez la Belgique entière plongée dans le noir. Des salles d'opération dans l'obscurité, des aliments qui pourrissent dans les frigos…
Nous avons vu que l'Union européenne ne réagissait pas. Alors, il y a eu ce réflexe humain de nombreuses organisations de solidarité, de la société civile : ce n'est pas acceptable, et surtout, il faut faire quelque chose. Nous allons nous mobiliser, apporter notre solidarité, une aide concrète. D'autant plus que pendant la période Covid-19, Cuba avait envoyé des médecins, du personnel médical en Europe pour nous aider. Alors, avec une délégation du PTB, nous avons rejoint le convoi international « Nuestra América », Notre Amérique, pour porter des dizaines de tonnes d'aide aux Cubains.
Vous êtes arrivés à La Havane, qu'est-ce que cela fait d'atterrir sur une île assiégée ?
Marc Botenga. Ce qui frappe d'abord, c'est le silence. Dans une capitale de plusieurs millions d'habitants, il n'y a presque pas de voitures. Pas de bouchons, pas de klaxons, parce qu'il n'y a plus de carburant. La Havane est très belle, mais largement à l'arrêt. Les chauffeurs de taxi font la queue pour 20 litres d'essence qui doivent leur suffire plusieurs jours. Et le soir, parfois il y a du courant, parfois non. Nous avons vécu une panne générale : toute la ville disparaît dans le noir.
Ce qui choque, c'est que tu sais que ce n'est pas une panne accidentelle. Ce n'est pas le résultat de telle ou telle erreur du gouvernement, mais d'une politique délibérée imposée au peuple cubain par le gouvernement d’un autre pays. C'est ce que Trump appelle la « pression maximale » sur Cuba.
Quelles sont les conséquences concrètes du blocus pétrolier ?
Marc Botenga. Elles touchent absolument tout ce qui fait fonctionner une société, et c'est précisément l'objectif. Les hôpitaux d'abord : comment les patients arrivent-ils chez le médecin ? Comment le personnel hospitalier arrive-t-il à la clinique ? Des milliers d'interventions sont reportées. Des médecins opèrent à la lumière de téléphones portables quand le courant coupe en pleine intervention. L'alimentation, ensuite. Sans carburant, comment transporter la nourriture jusqu'au marché ? Et sans électricité, pas de réfrigération, la nourriture pourrit.
Mais ça ne s'arrête pas là. Sans électricité, impossible de pomper l'eau potable non plus, ce qui crée des risques sanitaires réels. Ce siège frappe vraiment tous les aspects de la vie quotidienne : plus de transports publics, des éboueurs qui ne peuvent plus collecter les déchets, des poubelles qui s'accumulent dans les rues. Beaucoup d'écoles sont fermées ou ne fonctionnent qu'un jour par semaine.
Vous avez visité un centre d'oncologie. Qu'avez-vous vu ?
Marc Botenga. Imaginez qu'on empêche des enfants d'avoir accès à un traitement contre le cancer. C'est criminel. Et pourtant, c'est exactement ce qui se passe aujourd'hui. Le blocus pétrolier aggrave la situation, mais en réalité, cela fait plus de soixante ans que Cuba vit sous blocus américain. Et malgré cela, les Cubains ont construit un système de santé remarquable, accessible, performant, reconnu mondialement. Ils ont fait des choix : investir massivement dans la santé, l'éducation, la recherche. Et les chiffres le montrent : la mortalité infantile, l’espérance de vie, le taux de survie au cancer sont comparables à ceux des pays industrialisés.
Les médecins de l'institut nous ont expliqué qu'en 2017-2018, le taux de survie des enfants atteints d'un cancer atteignait 80 %. C'est énorme. C'est comparable aux meilleurs systèmes de santé du monde. Aujourd'hui, depuis que Trump a renforcé les sanctions à partir de 2018, ce taux est tombé à environ 65 %. Concrètement : 15 % d'enfants qui auraient pu vivre et qui ne sont plus là. À cause des sanctions. À cause de l'embargo. À cause des mesures imposées et durcies par Trump. C'est le caractère criminel de l'impérialisme américain, le même qui bombarde des écoles et des hôpitaux, de la Palestine à l'Iran.
Ce n'est pas depuis hier qu'il y a un embargo, y a-t-il d'autres impacts ?
Marc Botenga. Ces mécanismes vont bien au-delà d'un simple blocage des échanges entre les États-Unis et Cuba. Il y a par exemple la règle des 10 % : tout produit contenant au moins 10 % de composants américains (matières premières, logiciels, propriété intellectuelle...) ne peut pas être exporté vers Cuba. Dans une économie mondialisée, cela exclut une grande partie des produits industriels et médicaux disponibles sur le marché mondial. Et cela vaut même pour les entreprises non-américaines. Les entreprises européennes s'autocensurent par crainte des sanctions. Les banques européennes aussi s'y plient. Résultat : Cuba ne peut pas acheter de médicaments, même quand elle en a les moyens financiers.
Le ministre des affaires étrangères des États-Unis, Marco Rubio, a interdit aux pays étrangers d'employer des médecins cubains.
Tout cela frappe également le tourisme, traditionnellement une part importante de l'économie cubaine : interdiction de croisières, restrictions sur les vols, pression sur les voyageurs européens. Tout cela forme un système cohérent dont le but est d'étrangler le pays, de le détruire méthodiquement.
Pourquoi les États-Unis imposent-ils ce blocus ?
Marc Botenga. Le premier objectif, c'est d'en finir avec la révolution cubaine, avec le socialisme cubain, parce que Cuba est devenu un symbole pour les pays du Sud. Éliminer ce symbole, c'est envoyer un message à tous les pays qui voudraient choisir leur propre voie de développement.
Le deuxième objectif, ce n'est pas de rétablir n'importe quel capitalisme à Cuba. C'est de recoloniser l'île, la ramener à ce qu'elle était avant 1959 : une néo-colonie dépendante des États-Unis, livrée à la mafia, au trafic d'argent et aux intérêts nord-américains. C'est une nouvelle phase de colonisation qui s'apparente à ce qu'on a connu aux 19e et début du 20e siècle.
Et cette logique dépasse Cuba. Ce que Trump essaie de faire à Cuba, au Venezuela, en Iran, en Palestine, c'est la même chose : la loi du plus fort qui remplace le droit international. Quand Trump dit « je vais prendre Cuba », c'est la même logique coloniale qu'il applique à Gaza. Il s'agit de définir le monde dans lequel nous vivrons demain : un monde de colonialisme, de guerre et de violence, ou un monde de solidarité et de paix.
Comment réagissent les gens ?
Marc Botenga. Les gens dans la rue sont en colère, mais pas résignés. Ce qui frappe, c'est la force du sentiment national. Des centaines de milliers de Cubains sont descendus spontanément dans les rues pour dénoncer l'attaque contre le Venezuela. Quelques semaines plus tard, à l'annonce des 32 morts cubains tués lors de cette attaque – ils étaient là comme combattants internationalistes pour défendre la révolution dite « bolivarienne » au Venezuela –, la population est redescendue dans la rue pour dire : « Nous ne voulons pas être un nouvel État des États-Unis. »
Les témoignages des médecins m'ont marqué. Une douleur contenue, mais une lucidité totale. Ce sont des professionnels qui ont construit quelque chose d'exceptionnel, et qui le voient se dégrader méthodiquement sous leurs yeux.
Le refus de redevenir une colonie nord-américaine est quasi unanime parmi les personnes rencontrées. Ils font la distinction entre les griefs qu'ils peuvent avoir envers leur propre gouvernement et leur refus de la domination étrangère. Certains le disent franchement : « Quels que soient mes problèmes avec mon gouvernement, c'est à nous de les résoudre, pas aux États-Unis. » Et malgré l'épuisement, malgré les coupures de courant lors d'un black-out, les gens chantent et dansent dans les rues.
Il y a aussi une peur nouvelle et concrète : Trump et Rubio évoquent publiquement une possible opération militaire. Les Cubains se préparent à cette éventualité. Invasion ou bombardements, cette menace plane sur l'île.
Quelles initiatives de solidarité y a-t-il ?
Marc Botenga. Elles sont nombreuses, concrètes et internationales. Le convoi « Nuestra America » a rassemblé plus de 600 personnes venues du monde entier : militants, syndicalistes, médecins, députés et élus locaux. Des convois par avion depuis l'Europe et les États-Unis, par bateau depuis le Mexique. Plus de 40 tonnes de matériel médical, de panneaux solaires, de nourriture.
Les panneaux solaires ont une valeur stratégique particulière : ils permettent aux petites cliniques de quartier de fonctionner de façon autonome, indépendamment du réseau électrique national. Et Cuba travaille activement à une transition énergétique vers le solaire. De moins de 5 % il y a un an, la part du solaire a atteint des pics de 38 % lors de certaines journées, notamment grâce aux investissements chinois.
Le président cubain Miguel Díaz-Canel l'a dit avec émotion lors du rassemblement avec les équipes de solidarité : « Cuba se sent entourée par vous tous. » Et Cuba continue de son côté à donner, en formant gratuitement des étudiants en médecine venus du monde entier, dont 250 Palestiniens. Une étudiante de Gaza nous a dit à quel point cette solidarité cubaine l'avait frappée.
L'Europe peut-elle agir, et que lui demandez-vous ?
Marc Botenga. C'est la question centrale. L'Union européenne a promis deux millions d'euros d'aide humanitaire. C'est bien, mais largement insuffisant. L'Europe a un accord de coopération avec Cuba dans lequel elle s'engage à favoriser les investissements. Il est temps de cesser de se plier aux sanctions extraterritoriales étasuniennes qui frappent nos propres entreprises. Les gouvernements européens doivent agir concrètement : envoyer de l'aide, de la technologie solaire, du matériel médical. Comme me le disait Jeremy Corbyn : « Ne serait-il pas une bonne idée que le Royaume-Uni envoie simplement un pétrolier à Cuba ? »
Mais l'enjeu est encore plus large. Ce que Trump impose à Cuba, c'est la remise en cause de l'ordre international tout entier, la loi du plus fort contre le droit international. Si l'Europe dit défendre le multilatéralisme et la paix, elle ne peut pas rester sans réagir face à une punition collective contre 10 millions de personnes, interdite par ce même droit international qu'elle prétend vouloir défendre.
Ce qui se passe à Cuba concerne le monde entier. Il s'agit de définir le monde dans lequel nous vivrons demain. Et nous, nous combattons pour un monde de solidarité et de paix. Ensemble.