L'accord entre les États-Unis et l'Iran marque le début d'une nouvelle phase du conflit. Que fait l'Europe ?
Les États-Unis et l’Iran ont signé un « Memorandum of Understanding » (MOU).1 Ceux qui pensent que la guerre est terminée se trompent. Un MOU n’est pas un accord contraignant. Il s’agit plutôt d’une déclaration d’intention. La guerre entre dans une nouvelle phase, où l’intensité des combats retombe, mais elle n’est pas terminée. La paix n’est donc pas à portée de main : le processus reste fragile et précaire, et constitue à ce stade davantage une phase de la guerre qu’un pas vers une paix véritable.
Qui a gagné ?
Une guerre n’est pas un match de foot. En général, il n’y a que des perdants. Pourtant, la tentation est grande de faire les comptes. Presque tous les commentateurs s’accordent à dire que le Memorandum penche en faveur de l’Iran.
Pour le président américain Trump, la grande « victoire » est que le détroit d’Ormuz rouvre, « sans péage ». Mais il s’agit tout au plus d’une victoire à la Pyrrhus. Premièrement, le détroit d’Ormuz était déjà ouvert avant la guerre : la « victoire » est donc plutôt un retour au statu quo. Deuxièmement, la libre circulation sans péage ne vaut que pour soixante jours, et l’accord laisse entendre qu’une forme de péage pourrait malgré tout être instaurée par la suite. Troisièmement, 300 milliards de dollars sont promis à l’Iran « pour la reconstruction » — un montant qui compenserait largement l’abandon temporaire d’un éventuel péage.
Et même si on part de l’idée la guerre ne portait pas sur le détroit d’Ormuz, mais visait plutôt à arrêter le programme nucléaire iranien, cet accord ne résout pas grand-chose. Les négociations à ce sujet sont renvoyées aux calendes grecques.
Les États-Unis font en revanche de grandes concessions en levant les sanctions. Après une journée de négociations en Suisse le week-end dernier, l’Iran peut déjà recommencer à vendre du pétrole sur le marché international, ce que les États-Unis tentaient d’empêcher depuis les années 1980.2
Des rapports de force géopolitiques transformés
L’accord montre que les rapports de force dans le monde peuvent changer rapidement ces temps-ci. Rappelez-vous : il y a moins de six mois, Trump enlevait sans vergogne Nicolas Maduro, un président en exercice ; depuis son palais, il installait en grande pompe le « Board of Peace » censé exploiter Gaza comme un projet immobilier ; et il lançait avec beaucoup de fanfaronnade la guerre contre l’Iran.
Six mois plus tard. Trump fait profil bas. Les États-Unis se sont heurtés à la résistance iranienne, et un coin a été enfoncé entre eux et leur principal allié au Moyen-Orient. D’autres alliés, comme la plupart des États du Golfe, prennent leurs distances et préfèrent s’éloigner du parapluie sécuritaire américain. Ils cherchent d’autres mécanismes et d’autres formes de coopération.
Il est ainsi frappant que, lors des négociations en Suisse, il ait été convenu de créer une « cellule de déconfliction » dans laquelle les États-Unis, l’Iran, le Liban, le Qatar et le Pakistan devront chercher ensemble une solution en cas de conflit.3 Tout cela donc sans qu’Israël ait voix au chapitre dans ces discussions.
En outre, des puissances régionales comme le Pakistan, l’Égypte et la Turquie émergent aujourd’hui et jouent un rôle important dans les relations entre les pays d’Asie occidentale et du Moyen-Orient.
En arrière-plan, il y a aussi la Chine, considérée par les États-Unis comme leur rival stratégique. Le pays a contribué à poser les bases des négociations, mais est resté davantage en retrait dans une deuxième phase. La Chine a toutefois montré qu’elle n’abandonnait pas l’Iran et le Liban, notamment par le biais d’une aide humanitaire et d’un soutien à la reconstruction. En arrière-plan, elle reste donc un acteur important. C’est d’autant plus vra que chaque pays de la région qui adopte une position plus indépendante vis-à-vis de Washington se rapproche automatiquement de Pékin.
Huit facteurs qui expliquent que Trump a plié
L’Iran a évidemment subi des dégâts à cause de la guerre, et le pays a compté des milliers de morts. Mais, en contrepartie, le Memorandum penche surtout en faveur des exigences iraniennes. Pourquoi les États-Unis ont-ils alors choisi de signer l’accord ? Nous voyons huit facteurs qui ont influencé les rapports de force.
- L’Iran a tenu bon militairement. Malgré les bombardements, les États-Unis n’ont pas réussi à détruire les capacités militaires iraniennes. Les forces armées iraniennes ont repoussé l’attaque et développé une tactique qui a mis les États-Unis en difficulté : les fameuses « swarm tactics » — tactiques d’essaim —, fondées sur des dizaines de bateaux rapides, de drones et de missiles.4 Pour la marine américaine, il est difficile de frapper simultanément tous ces nombreux petits objectifs. L’objectif de l’Iran n’était donc pas de combattre la marine américaine, mais bien de maintenir sur le détroit une menace constante suffisamment élevée pour le rendre impraticable.
- Le gouvernement iranien est resté solidement en place. Malgré le mécontentement qui règne dans le pays, Israël et les États-Unis n’ont pas réussi à provoquer un soulèvement. La guerre a probablement renforcé l’unité du pays et accru le soutien de la population au gouvernement iranien. Un soutien déjà estimé entre 47 et 57 %.5
- Les stocks américains de certains systèmes d’armes se sont épuisés sans que l’objectif visé ait été atteint. La reconstitution de ces stocks d’armes pourrait prendre des années.6
- Le matériel américain et les bases militaires dans la région ont subi des dégâts considérables, notamment les bases aériennes et les installations radar. Les États-Unis ont même dû transférer vers la région du Golfe des éléments d’installations antimissiles THAAD spécialisées depuis la Corée du Sud.7
- Une crise énergétique n’a été évitée que de justesse. Les États-Unis, la Chine et les pays occidentaux ont massivement eu recours à leurs réserves stratégiques pour éviter un choc, mais ces réserves se vident à grande vitesse. Si le détroit d’Ormuz ne rouvre pas rapidement et complètement, une grave crise énergétique risque encore d’éclater.
- Le dollar a commencé à perdre en crédibilité à cause des sanctions. Les sanctions américaines ne pouvaient bloquer que l’argent que la Chine et d’autres pays devaient à l’Iran pour des livraisons de pétrole, parce que ces paiements se font en dollars américains. Mais cela pousse précisément ces pays à développer plus rapidement des alternatives à l’utilisation du dollar dans le commerce international. Les États-Unis risquaient donc de se tirer une balle dans le pied, car cela minerait leur position internationale.
- Les tensions avec les États du Golfe s’intensifient. L’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, le Koweït : ce sont des alliés historiques des États-Unis. Trump semblait même réussir à les pousser vers une alliance avec Israël via les fameux « Accords d’Abraham ». Mais ils ont désormais constaté que les bases américaines présentes sur leur territoire ne leur apportent pas la sécurité. Au contraire, elles font d’eux des cibles. L’Iran a donc réussi à amener les États du Golfe à revoir leur relation avec les États-Unis. Seuls les Émirats arabes unis semblent encore choisir pleinement le camp des États-Unis et d’Israël. Les autres États du Golfe ont insisté auprès de Washington pour mettre fin à la guerre.
- Aux États-Unis aussi, le mécontentement face à la guerre grandit, y compris dans les rangs du propre Parti républicain de Trump. Après le Congrès, une majorité au Sénat a par exemple désormais voté une résolution contre la guerre.8 Des partisans populistes du mouvement Maga, comme l’influente personnalité médiatique Tucker Carlson, se sont totalement détournés de Trump à cause de la guerre,9 et 60 % des Américains en ont désormais assez du président.10
Un coin entre les États-Unis et Israël
L’Iran a aussi eu l’intelligence de lier son sort à celui du Liban. Le tout premier point du MOU stipule déjà que les États-Unis « et leurs alliés » mettront immédiatement fin aux opérations militaires « sur tous les fronts, y compris au Liban », et que les États-Unis « garantiront l’intégrité territoriale et la souveraineté du Liban ».
Même si Israël n’est pas explicitement mentionné, c’est évidemment bien de l’invasion israélienne au Liban qu’il est question, avec les bombardements auxquels Israël soumet régulièrement Beyrouth. La formulation laisse place à l’interprétation, mais il est difficile de nier que les États-Unis ont promis de contenir Israël. Et c’est quelque chose que le Premier ministre israélien Netanyahu ne peut évidemment pas apprécier. Comme une grande partie de sa population, il rêve d’un « Grand Israël » et se croit assuré du soutien inconditionnel des États-Unis.
L’Iran gagne ainsi en réalité deux fois. D’abord, il enfonce un coin entre les États-Unis et Israël. Les relations entre ces alliés jurés n’ont jamais été aussi mauvaises depuis qu’Israël est devenu le pilier local des États-Unis en 1967. En même temps, l’Iran gagne le respect dans les pays du Sud — en particulier les pays arabes — où il était traditionnellement considéré comme un ennemi. Enfin, un pays ose tenir tête au caïd de la région ! Et avec succès, puisque Trump a déjà dû intervenir à plusieurs reprises pour rappeler Netanyahu à l’ordre. À terme, cette stratégie de l’Iran pourrait profondément modifier les rapports de force dans la région.
Les forces qui poussent à la guerre
L’accord est déjà soumis à une forte pression, car les forces qui veulent poursuivre la guerre restent présentes et puissantes. Israël, dont l’objectif est la destruction totale de l’Iran, est prêt à beaucoup et agit ainsi contre les intérêts des États-Unis. Le pays continue de bombarder le Liban, malgré les demandes de Trump de ne pas le faire. Par ailleurs, les forces néoconservatrices du lobby pro-israélien au sein de l’establishment américain poussent à une nouvelle escalade.11 Elles sont prêtes à risquer un prix du pétrole à 200 dollars le baril pour mettre l’Iran à genoux.
Et l’Europe ? À première vue, elle est restée totalement absente. Ce sont la Chine et quelques acteurs régionaux qui ont contribué à ouvrir la voie à la désescalade. Mais à y regarder de plus près, l’Union européenne et les pays européens ont plutôt voulu jeter de l’huile sur le feu. Le patron de l’Otan, Mark Rutte, a d’ailleurs reconnu que des milliers d’avions avaient décollé d’aéroports européens pour soutenir les attaques contre l’Iran. Entre 4 000 et 5 000, dit-il. L’Europe est tout simplement « une plateforme depuis laquelle les États-Unis peuvent projeter leur puissance », a-t-il expliqué.12
Obsédés par le réarmement et la militarisation, certains voudraient par-dessus envoyer des moyens militaies. Theo Francken veut ainsi envoyer des chasseurs de mines belges dans le détroit d’Ormuz, alors que l’accord n’en dit pas un mot. Il ne cache guère sa sympathie pour « Bibi » — comme il appelle affectueusement Netanyahu — car « comment peut-on interdire à Israël de mener des opérations contre le proxy iranien Hezbollah au Liban ? ».13 Le ministre belge de la Guerre se moque éperdument des règles du droit international et se range donc derrière Israël.
Au sommet du G7 — États-Unis, Allemagne, France, Royaume-Uni, Japon, Canada, Italie et Union européenne —, les alliés européens des États-Unis ont même vu dans le memorandum une occasion de convaincre Trump d’adopter une ligne plus dure dans la guerre en Ukraine. Dans la déclaration finale, ils ont lié leur soutien à l’accord sur l’Iran à un engagement américain renouvelé dans la guerre contre la Russie.14 Francken a constaté avec satisfaction qu’au moment de sa rencontre avec le président ukrainien Zelensky, « des missiles Flamingo ukrainiens étaient en train d’embraser Moscou de manière infernale ».15 Certains semblent vraiment jouir de la violence.
Quel camp l’Europe choisit-elle ?
Il y a une probabilité importante que la situation en Asie de l’ouest reste instable pendant longtemps encore. Le cessez-le-feu peut être prolongé pour une durée indéterminée, avec des escalades régulières. La suite dépendra surtout de la réaction d’Israël et des rapports de force au sein de l’establishment américain.
L’Europe pourrait pourtant faire un choix tout autre que celui qu’elle fait actuellement. L’Europe doit rompre complètement avec la stratégie impérialiste des États-Unis et avec Israël, et rejoindre les pays du Sud qui cherchent des initiatives alternatives en matière de sécurité et de coopération.
Cela ne vaut pas seulement pour la guerre en Iran, mais comme changement de cap général face à la militarisation et au mépris du droit international. Sur le plan international, l’Europe ne pourra redevenir un acteur qui compte que si elle se place dans le camp de la diplomatie au lieu de poursuivre sa stratégie impérialiste de militarisation.
- https://www.nytimes.com/2026/06/17/us/politics/us-iran-agreement-deal-text.html
- https://www.economist.com/finance-and-economics/2026/06/23/waiving-sanctions-on-iranian-oil-is-a-huge-concession-by-america
- https://mofa.gov.qa/en/latest-articles/statements/joint-statement-by-the-state-of-qatar-and-the-islamic-republic-of-pakistan-regarding-the-conclusion-of-lake-lucerne-summit--first-high-level-committee-meeting-with-participation-of-the-united-states-of-america-and-the-islamic-republic-of-iran
- https://www.trtworld.com/article/79a6ed182295
- https://x.com/danieltavana/status/2066873311556956261
- https://www.vrt.be/vrtnws/nl/2026/06/17/verenigde-staten-defensie-vs-heeft-een-munitietekort-en-start-no/ ;
- https://www.theguardian.com/world/2026/mar/11/redeployment-us-missiles-thaad-south-korea-middle-east-seoul-iran
- https://www.lesoir.be/754999/article/2026-06-23/le-congres-americain-demande-symboliquement-le-retrait-des-forces-us-contre
- https://www.nytimes.com/2026/06/23/us/politics/tucker-carlson-marjorie-taylor-greene.html?searchResultPosition=1
- https://www.nytimes.com/interactive/polls/donald-trump-approval-rating-polls.html
- https://responsiblestatecraft.org/trump-criticized-iran-deal/
- https://www.politico.eu/article/nato-mark-rutte-italy-us-bases-iran-war/
- https://x.com/FranckenTheo/status/2068619072351215645
- https://www.elysee.fr/en/G7evian/2026/06/17/g7-leaders-statement-on-geopolitical-issues
- https://x.com/FranckenTheo/status/2068619072351215645