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GSK : 1 217 licenciements dans une entreprise gavée de milliards de cadeaux

GSK veut supprimer 1 217 emplois en Belgique. Pourtant, en deux ans, sa filiale belge a engrangé 4,6 milliards d’euros de bénéfices, versé 12,3 milliards de dividendes à sa maison mère et payé à peine 12 % d’impôt1. Le PTB a obtenu que la direction vienne s’expliquer au parlement fédéral.

Vendredi 23 octobre 2026

GSK

Le 14 octobre, le couperet est tombé lors d’un conseil d’entreprise extraordinaire à Wavre : 735 cadres et 482 employés sont menacés de licenciement2. C’est le plus grand plan social de l’histoire de GSK en Belgique, le premier employeur privé de Wallonie. « En réalité, la société va bien ! », lâchait un employé à la sortie3. Toute la question est là.

Ce plan ne tombe pas du ciel. Depuis 2024, GSK a déjà supprimé 873 emplois en toute discrétion2, en ne remplaçant pas les départs à la retraite et en ne renouvelant pas les CDD. Selon un document interne, l’entreprise comptait 9 107 travailleurs en Belgique en 2023, contre 8 234 en juillet dernier⁴. Cet été, elle a fermé son centre de recherche des Isnes, à Gembloux4. « En ajoutant l’annonce du jour aux 800 emplois supprimés ces dernières années, on est à 2 000 postes en trois ans. C’est un choix inacceptable », dénonce Aurore Joly, secrétaire régionale de la CSC2.

Les travailleurs ne se laissent pas faire. Le 15 octobre, 400 à 500 d’entre eux ont bloqué les sites de Wavre et de Rixensart. « Cette masse, on ne l’a jamais vue chez GSK », témoigne la syndicaliste5. Résultat : la direction, qui voulait expédier la procédure Renault en réunions de trois heures par semaine, a dû accepter le calendrier des syndicats. La phase d’information et de consultation démarre le 10 novembre6. Rien n’est encore décidé.

1. Une machine à cash qui vide ses réserves

GSK n’est pas une entreprise en difficulté. C’est l’une des plus rentables du pays. En 2025, sur un chiffre d’affaires de 7,4 milliards d’euros, GSK Biologicals a dégagé un bénéfice net de 2,4 milliards. Le vaccin contre le zona Shingrix a rapporté à lui seul 2,9 milliards, les vaccins contre la méningite 1,44 milliard1.

Oui, les ventes aux États-Unis reculent : 3,05 milliards en 2025, contre 5,3 milliards en 2023. Mais en Europe, elles sont passées de 1,4 à 2,1 milliards sur la même période1. « En 2024, les bénéfices atteignaient 2,4 milliards d’euros. On est donc loin d’être en difficulté », rappelle Christophe Bouvier, secrétaire régional du SETCa-FGTB2.

Où part cet argent ? Chez les actionnaires. En 2024 et 2025, GSK Biologicals a versé 12,3 milliards d’euros de dividendes à sa maison mère britannique1. C’est presque trois fois le bénéfice net des deux années7. Pour y arriver, l’entreprise a puisé dans ses réserves : ses fonds propres ont fondu de 44 % en deux ans1.

Tableau 1 – Évolution du bénéfice net, des dividendes et des fonds propres de GSK Biologicals (période 2022-2025)

En millions d’euros

2022

2023

2024

2025

Bénéfice net1 9423 1732 1932 397
Dividendes versés à la maison mère3221076 5825 712
Fonds propres14 61417 68013 2919 976

Source : comptes annuels déposés à la Banque nationale, via Trends-Tendances (15 octobre 2026)1.

Le contraste est saisissant. D’un côté, 12,3 milliards d’euros qui prennent le chemin de Londres. De l’autre, l’« investissement annuel de 300 millions d’euros » dont se vante la porte-parole de GSK Belgique pour rassurer2. 

2. Une loi taillée sur mesure, signée Reynders (MR)

Les avantages fiscaux de GSK ne sont pas tombés du ciel. Ils ont été obtenus à coups de lobbying. La déduction pour revenus de brevets, votée en avril 2007, a été pratiquement dictée par le secteur pharmaceutique. Le ministre des Finances de l’époque ? Le libéral Didier Reynders (MR)8.

L’idée naît au sein d’une « plateforme pharma R&D » créée par Pharma.be, qui donne à l’industrie un accès discret aux plus hautes sphères du pouvoir. GSK et Janssen sont à la manœuvre, bientôt rejoints par UCB et Pfizer. Ensemble, ils commandent une étude sur les bienfaits de l’industrie pharmaceutique et agitent la menace des délocalisations8. Selon une enquête du Vif de 2012, c’est même le cabinet d’avocats Linklaters, payé notamment par GSK, qui a rédigé le texte de loi9.

Le chantage paie. Le projet passe comme une lettre à la poste, noyé dans une loi-programme fourre-tout, sans le moindre amendement. Plus de 200 sociétés en profitent, mais le grand gagnant, c’est GSK : les premières années, l’entreprise captait à elle seule près de 70 % des montants déduits8.

Le bilan final donne le vertige : 13,4 milliards d’euros déduits en 18 ans, soit 3,6 milliards d’euros d’impôts restés dans les caisses de GSK. Et ce n’est pas tout. Jusqu’en 2023, l’entreprise a aussi profité des intérêts notionnels, une autre invention du cabinet Reynders en 2005. Là aussi, l’avantage se chiffre en milliards8.

3. Impôts ? Quels impôts ?

Le ministre de l’Emploi David Clarinval (MR) l’affirme : « GSK paye aussi des milliards d’euros chaque année d’impôts. »10 C’est vrai qu’en montant, elle était en 2024 le deuxième contributeur du pays à l’impôt des sociétés1. Mais paie-t-elle sa juste part ? Pas du tout. En 2025, GSK Biologicals a payé 339 millions d’euros d’impôt des sociétés, soit un taux effectif de 12,4 %1. Le taux officiel est de 25 %.

Et c’est un taux élevé pour GSK. Les années précédentes, c’était bien pire :

Tableau 2 – Bénéfice avant impôt, taux effectif d’imposition et déduction pour revenus de brevets (depuis 2016 : déduction pour revenus d’innovation) de GSK Biologicals, 2008-2025. Montants en millions d’euros

Année

Bénéfice avant impôt

Impôt payé

Taux effectif

Déduction revenus de brevets

Intérêts notionnels¹¹

200887616919,3 %13334
20091 088777,0 %490379
20101 2561139,0 %542360
2011590132,2 %148358
201225893,6 %177190
201318884,0 %16640
201419316,0 %187140
20159622,5 %820
2016−4273−0,6 %18091
201725931,2 %1420
201851610,1 %5103
20192 1811898,7 %1 5453
20201 808291,6 %1 8190
202146040,9 %6920
20221 980381,9 %2 0460
20233 55638310,8 %2 0340
20242 50130812,3 %1 0040
20252 73633912,4 %1 6470
Total19 9381 6908,48 %13 4251 897

Source : comptes annuels déposés à la Banque nationale12.

Depuis 2008, année d’entrée en vigueur de la déduction pour revenus de brevets, GSK a payé en moyenne moins de 8,5 % d’impôt sur 20 milliards d’euros de bénéfices7. 

Selon les syndicats, GSK a bénéficié en 2025 d’au moins 481 millions d’euros d’aides publiques et d’avantages fiscaux13. Rien que la déduction pour revenus d’innovation, qui a remplacé la déduction pour revenus de brevets en 2016, lui a fait économiser 293 millions d’euros14. C’est presque autant que tout l’impôt qu’elle a payé.

Quand on lui parle de conditionner ces aides, le Ministre de l’Emploi David Clarinval (MR) s’étrangle. Selon lui, la majeure partie des aides sont des réductions de précompte pour les chercheurs, liées à leur présence en Belgique. Si des chercheurs sont licenciés, les aides disparaîtront15.

Tableau 3 – Aides fiscales reçues par GSK Biologicals en 2025

Montant

Descriptif

293 000 000 €Déduction d’impôt pour « innovation »
85 000 000 €Crédit d’impôt fédéral (avantage fiscal qui permet de réduire l’impôt)
74 000 000 €Réduction de précompte pour les chercheurs
25 000 000 €Réduction de précompte pour le travail de nuit et le travail en pauses
4 539 406 €Autres aides fiscales 
481 539 406 €Total

Source : estimations syndicales (CSC BIE et CNE), sur la base des comptes annuels 2025 et des informations économiques et financières de GSK Biologicals13 14.

C’est tout simplement faux. Le plus gros avantage de GSK, ce n’est pas le précompte des chercheurs : c’est la déduction pour revenus d’innovation, 293 millions d’euros en 202514. Et celle-ci n’est liée à aucun engagement d’emploi. GSK peut licencier 1 217 personnes et continuer à en profiter.

Pire, elle ne sert à rien. Le Bureau fédéral du Plan, dans son rapport sur les aides fiscales à la recherche et développement de 2022, qualifie les effets de la déduction pour revenus d’innovation comme « résultat le plus inquiétant » de l’étude. Selon celle-ci, la déduction pour revenus d’innovations finance des dépenses de recherche que les entreprises auraient faites de toute façon16. Un pur cadeau, donc. Et un cadeau réservé aux géants : selon la Cour des comptes, les dix plus grandes entreprises captent à elles seules 52 % de cette déduction17.

GSK répond que ces avantages sont « accessibles à toute entreprise remplissant les conditions »4. Ouverts à tous, peut-être. Mais taillés pour quelques-uns.

4. GSK doit venir s’expliquer devant la Chambre

Le PTB a demandé et obtenu que la commission des Affaires sociales de la Chambre convoque la direction de GSK Biologicals et les représentants du front commun syndical20. 

La présence des syndicats est absolument indispensable: ils représentent le monde du travail, les travailleurs et travailleuses qui ont fait de GSK une entreprise si florissante ces dernières années. Ils doivent pouvoir exposer publiquement la réalité du terrain et leurs alternatives pour sauver l’emploi. 

À côté de cela, on trouve la direction d’une entreprise qui, dans sa quête incessante de profits, considère ces mêmes travailleurs comme une variable à éliminer lorsque les actionnaires exigent des marges bénéficiaires plus élevées.

Et comment réagi le gouvernement De Wever-Bouchez à cette stratégie de GSK ? Continuer à leur faire des cadeaux. David Clarinval veut « chouchouter ce secteur » avec un « Pharma Boost », qui maintiendrait les aides fiscales à la demande de la fédération Pharma.be15. 

La politique néolibérale – défendue et promue si farouchement par le gouvernement De Wever-Bouchez – laisse les multinationales faire (et écrire) la loi et ne répond pas aux besoins de la population. Et tout ceci, sur le dos des travailleurs et travailleuses qui ont tout donné et se trouvent maintenant menacés de licenciement.

Ce n’est pas la société pour laquelle nous nous battons au PTB. Nous défendons une autre vision : une société où les besoins des gens passent avant les profits.

Nous demandons :

  • Pas de licenciements dans une entreprise qui fait des bénéfices. GSK n’est pas en difficulté. Ce plan doit être retiré.
  • Des aides conditionnées à l’emploi. Toute entreprise rentable qui procède à un licenciement collectif doit rembourser les aides publiques et les avantages fiscaux reçus.
  • Supprimer les cadeaux fiscaux inutiles. La déduction pour revenus d’innovation finance de la recherche qui aurait été faite de toute façon, selon le Bureau du Plan16. Cet argent doit aller à la recherche publique et à une politique industrielle qui garantit l’emploi.
  • La transparence sur l’argent public. Les montants d’aides et d’avantages fiscaux perçus par chaque grande entreprise doivent être publics.
  1. Trends-Tendances, GSK en Belgique : 12,3 milliards de dividendes distribués sur les deux dernières années, 15 octobre 2026, sur la base des comptes annuels déposés à la Banque nationale.
  2. L’Echo, Un plan social historique chez GSK en Belgique, 15 octobre 2026.
  3. RTBF, « Double injustice », « réponse globale face aux géants qui licencient » : le politique réagit aux pertes d’emplois chez GSK, 14 octobre 2026.
  4. La Libre, Licenciement collectif chez GSK : plus de 1200 emplois sont sur la sellette, 14 octobre 2026.
  5. Belga / La Libre, GSK : les syndicats et la direction se rencontreront à trois reprises d’ici la fin de l’année, 16 octobre 2026.
  6. La DH, Licenciement massif chez GSK : la direction et les syndicats ont fixé un calendrier de discussion, 17 octobre 2026.
  7. Calcul propre à partir des comptes annuels de GSK Biologicals (notes 1 et 12) : taux effectif = impôt payé / résultat avant impôts ; rapport entre dividendes versés et bénéfice net.
  8. Le Vif, Comment Reynders a fait un cadeau fiscal de 3,6 milliards à GSK (et ça continue), 15 octobre 2026.
  9. Le Vif, Comment GSK s’est taillé une loi fiscale sur mesure, 2012.
  10. RTL Info, GSK bénéficie de 481 millions d’euros d’aide publique selon la CSC, le ministre…, 14 octobre 2026.
  11. Instaurée par la loi du 22 juin 2005 (applicable à partir de l’exercice d’imposition 2007), la déduction pour capital à risque (« intérêts notionnels ») a d’abord été affaiblie à partir de l’exercice d’imposition 2013 : taux plafonné à 3 % (loi du 28 décembre 2011) et suppression du report des déductions inutilisées (loi du 13 décembre 2012). La réforme de l’impôt des sociétés de fin 2017 l’a ensuite limitée à l’augmentation des fonds propres sur cinq ans, à partir de l’exercice d’imposition 2019. Le régime a été formellement supprimé par la loi-programme du 26 décembre 2022, avec effet pour les exercices clos à partir du 31 décembre 2023. Sources : Lexgo, « Le point sur la déduction des intérêts notionnels » ; Forum for the Future, « 2023 : aperçu de mesures récemment adoptées en matière fiscale », mars 2023.
  12. Banque Nationale de Belgique, Centrale des Bilans, GlaxoSmithKline Biologicals – 0440872918 https://consult.cbso.nbb.be/consult-enterprise 
  13. CSC BIE et CNE, Des licenciements indécents chez GSK malgré des bénéfices records, communiqué de presse, 14 octobre 2026.
  14. FGTB Chimie / ACCG, GSK : 481 millions d’euros de soutien public, 2,4 milliards de bénéfices et 1.217 emplois menacés, octobre 2026.
  15. Trends-Tendances, L’onde de choc GSK : comment sauver la pharma belge ? « Les aides publiques n’ont été que des rustines », 20 octobre 2026.
  16. Bureau fédéral du Plan, Aide publique aux entreprises en faveur de la recherche et du développement en Belgique – Quatrième évaluation, novembre 2022.
  17. Cour des comptes, Mesures d’aide à la recherche et au développement à l’impôt des sociétés – synthèse, décembre 2021.
  18. GSK, GSK delivers strong Q2 core results performance and continued momentum, communiqué du 28 juillet 2026.
  19. L’Avenir, De l’outplacement mais pas de prépensions pour les employés de GSK licenciés, 20 octobre 2026.
  20. Chambre des représentants, commission des Affaires sociales, ordre des travaux du 20 octobre 2026 : demandes des groupes PS et PVDA-PTB d’auditionner la direction et les représentants des travailleurs de GSK.