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Grève à Bpost : ce que cette lutte historique a déjà apporté

Face à une vaste restructuration imposée par la direction de Bpost, qui menace les horaires, dégrade les conditions de travail et fragilise l’avenir du service public postal, les travailleurs et travailleuses ne se sont pas laissés faire. Grâce à leur mobilisation et à leur détermination, ils ont obtenu plusieurs reculs de la direction. La CCT 2026-2027 signée le 28 mai dernier porte clairement la marque de ce rapport de force. Tout n’a pas été gagné, mais une leçon s’impose : lorsque les travailleurs s’organisent et luttent ensemble, ils peuvent faire bouger les lignes. Une expérience précieuse pour les combats à venir, car les défis restent nombreux.

Mercredi 1 juillet 2026

facteur avec un velo

1. Une nouvelle façon de faire grève, et ça a marché

« Jusqu’à présent, la direction fonce tête baissée, focalisée sur ses objectifs. Les syndicats l’ont prévenue, mais elle n’a pas voulu écouter et nous, nous sommes passés à l’action. On savait qu’il faudrait tenir sur la durée. Alors nous nous sommes organisés. Nous nous sommes relayés entre collègues pour que les piquets soient constamment maintenus », nous confie un postier sur le piquet de grève d’un centre de distribution bruxellois. « La base nous a donné une leçon à tous. J’ai découvert, au cours de cette lutte, une nouvelle façon ingénieuse de faire grève », dit un responsable syndical régional.

« Mon secrétaire régional nous a clairement signifié que nous ne devions pas voter en fonction de notre point de vue personnel, mais plutôt traduire la volonté de nos affiliés sur le terrain », témoigne un délégué syndical. Les travailleurs ont voté, délibéré et décidé collectivement. Ce n'est pas qu'une technique syndicale. C'est une leçon de solidarité concrète : quand on partage le poids de la lutte, tout le monde peut tenir. À plusieurs étapes de la négociation, les structures syndicales ont consulté la base. 

De Liège, de Hasselt, de Leuven, de Bruxelles, d’Aarschot, de Tirlemont, de Mons, en passant par Genk... les postiers des trois régions du pays se sont mobilisés. La direction espérait une division entre les travailleurs, entre les syndicats, entre statutaires et contractuels. Chaque fois qu'on résiste ensemble, on lui retire cette arme des mains. 

« Cette lutte m’a permis de connaître mes collègues. Pendant des années, nous avons travaillé ensemble sans vraiment nous connaître. J’ai découvert leur chaleur, leur profonde humanité, leur combativité, et la solidarité s’est renforcée », nous dit une travailleuse mobilisée sur le piquet d’Evere, en Région bruxelloise.

Cette lutte restera dans les mémoires. Pas seulement pour ce qu’elle a obtenu, mais pour ce qu’elle a construit : une solidarité nouvelle entre collègues de toutes les régions, une meilleure connaissance collective de nos droits, une façon inédite de tenir dans la durée, ainsi qu’une pratique démocratique de consultation de la base.

2. Ce que la direction voulait imposer et ce qu'elle a dû lâcher

« La direction ne voulait rien lâcher de son projet initial, explique un responsable de la CGSP. D’ailleurs, lors de la première rencontre entre les syndicats et la direction, le CEO a préféré se rendre aux États-Unis. Il a délégué quelqu’un qui n’avait aucun pouvoir de négociation. C’est pourquoi nous avons claqué la porte. C’est le rapport de force imposé pendant plusieurs semaines par les travailleurs qui nous a donné du poids dans les négociations. Cela ne veut pas dire que nous sommes pleinement satisfaits : nous pouvons aller plus loin. »

La direction a démarré les négociations avec un agenda clair : accélérer la transformation en commençant par la distribution, décaler les horaires de travail, étendre la sous-traitance et réduire les droits en fin de carrière. Mais face à la mobilisation, elle a dû reculer sur plusieurs points essentiels.

Le titulariat, c’est-à-dire le droit de chaque facteur à « sa » tournée habituelle, est maintenu pour une durée indéterminée. La protection contre les licenciements secs a été réaffirmée formellement : aucun travailleur ne peut être mis à la porte sans procédure sociale. Le principe du « fini-parti » est maintenu : quand la tournée est terminée, le facteur peut rentrer chez lui.

Une concertation mensuelle sur les réorganisations a été imposée jusqu’en 2027. Cela signifie que la direction ne peut pas modifier l’organisation du travail sans en discuter chaque mois avec les syndicats. Enfin, une augmentation de 2 euros des chèques-repas a été arrachée grâce à la lutte. Cette avancée représente une amélioration nette du pouvoir d’achat[1].

3. Les horaires ne se négocient pas sans les travailleurs

Le décalage des horaires de distribution est la mesure la plus impactante pour le quotidien des distributeurs. À partir de septembre 2026, des dizaines de milliers de postiers verront leur tournée commencer plus tard.

Un couple de facteurs montois témoigne :

« Cette mesure va détruire nos vies de familles et va lourdement compliquer nos déplacements. On sera en plein dans les embouteillages. Je commence à 6h30 pour finir à 14h30. Si ça passe, je devrai commencer à 8h00 et finir plus tard. Beaucoup de collègues viennent déjà un peu plus tôt pour être certains de terminer leur tournée à temps. Nos journées de travail vont s’allonger. »

« Si nous n'allons pas chercher nos enfants à 15h, on devra payer la garderie, ce n'est pas donné. Quand j’ai commencé à la poste, je savais à quoi m’en tenir. J’ai choisi de travailler tôt. En plus, qu'ont-ils en tête à la Direction ? Distribuer des colis entre 15 et 18h, ça ne peut pas être rentable, il y a des bouchons partout ! »

Ce n'est pas une victoire totale. Mais sans la lutte, le décalage des horaires aurait été imposé brutalement, sans aucune des garanties actuelles.

4. Défendre le facteur, défendre le lien social

« Je ne reconnais plus mon métier. On veut faire de nous des livreurs de colis, alors que nous avons un beau métier nécessaire à toute la collectivité » dit une factrice de Namur.

La lutte des postiers, qui a duré un mois, a mis en lumière l’opposition de deux visions de société. D’un côté, une vision basée sur la concurrence, où des entreprises privées comme DHL ou DPD sont considérées comme des « modèles », uniquement parce qu’elles sont rentables. De l’autre, une vision basée sur l’humain, où le métier de facteur assume un rôle social, utile à toute la collectivité.

Le modèle que la direction veut imposer est clair : s'aligner sur la concurrence en nivelant par le bas les conditions de travail, en augmentant la flexibilité, en détruisant les acquis. 

Les postiers refusent cette vision. Ils ont une expérience riche, une connaissance de leur terrain. Ils veulent protéger autant que possible un lien humain avec les habitants de leurs quartiers. Ce n'est pas de la nostalgie, c'est une valeur économique et sociale réelle, que la direction sacrifie sur l'autel de la compétitivité à court terme.

Mais face aux sacrifices, nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne. Comme l’a très bien dit Farah Jacquet, députée fédérale du PTB, Bpost c’est « un salaire maximal pour le CEO, une pression maximale pour les travailleurs ». Face à la ministre en charge Vanessa Matz (Les Engagés), elle a rappelé que « pendant que certains travailleurs doivent cumuler avec un deuxième emploi en flexi-job pour finir le mois, la direction demande sans cesse plus d’efforts ; pour elle c’est byzance. Prenons le CEO Chris Peeters. L’an dernier, il a touché un salaire de 1,1 millions d’euros. »

5. Nouveaux défis

Il y a un accord, mais selon les syndicats de nouveaux défis s’annoncent. La transformation ne se limitera pas à la distribution. C'est toute l'entreprise qui est dans le viseur : le tri, le transport, les plateformes logistiques. Partout, la même logique : plus de flexibilité, plus de sous-traitance, moins de droits. Le déploiement des nouveaux horaires en septembre, les nouvelles réorganisations annoncées, l'enregistrement du temps de travail en préparation pour 2027... autant de fronts sur lesquels la vigilance s'impose.

Un délégué syndical explique : « Plusieurs points de la CCT restent à surveiller. Le bonus 2027 n'est pas chiffré. La mobilité nationale permanente sera définie en 2026, sans règles encore fixées. La clause ‘circonstances exceptionnelles’ sur les licenciements reste floue. »

Mais il reste optimiste sur la force du collectif : « Entre 8 000 et 15 000 personnes ont battu le pavé wallon à Namur le 16 juin. Parmi eux, un important bloc de postiers en front commun syndical. Parce que la lutte, ça paie et parce que ce n’est pas fini. Nous restons unis et forts pour les nouveaux défis après l’été. »

 

[1] Par rapport aux chèque repas de 250 euros, c’est une amélioration importante pour quasi tout le monde, sauf en cas de maladie, car le chèque repas est lié aux prestations.