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Factcheck : Oui, monsieur Francken, votre politique de militarisation mène à la casse sociale

En réaction à une interview de Peter Mertens (PTB) dans la presse flamande, le ministre de la Défense Theo Francken (N-VA) affirme que la hausse des dépenses militaires n'entraîne pas de démantèlement social : « Les dépenses sociales sont bien plus élevées que les dépenses de Défense et elles continuent d'augmenter. Dans les soins de santé aussi, les dépenses augmentent de plusieurs pour cent par an. Et je le répète, sur 100 euros d'impôts, à peine 3 euros vont à la Défense. » Mais est-ce bien exact ?

Vendredi 3 juillet 2026

Theo Francken, aux côtés du chef de l'armée Vansina, devant un véhicule militaire

La hausse des dépenses militaires s'accompagne d'économies ailleurs

Chose remarquable, c'est le ministre Francken lui-même qui établit l'opposition entre dépenses militaires et dépenses sociales.

Lorsqu’on lui a demandé s’il y aurait des coupes dures dans les soins de santé, les allocations et les pensions pour atteindre l'ancienne norme de l'Otan de 2 %, il a répondu : « Retirer quelques milliards d'un budget de 200 milliards, ce n'est tout de même pas inhumain ? La sécurité sociale est trop grasse. »1

Le patron de l'Otan Mark Rutte a tiré la même conclusion dans un discours au Parlement européen :

« En moyenne, les pays européens consacrent facilement jusqu'à un quart de leur revenu national aux pensions, aux soins de santé et à la sécurité sociale, alors que nous n'avons besoin que d'une petite partie de cet argent pour renforcer considérablement notre défense. Je compte donc sur vous pour que nous investissions tous davantage dans la défense. »2 

Les tableaux budgétaires du gouvernement fédéral ne laissent guère de doute : tout en haut de l'exercice d'économies de novembre 2025 figure le « financement structurel des dépenses de défense ». Parmi les mesures des tableaux, on trouve notamment le plafonnement de l’index, la hausse des accises sur le gaz et la réforme de la TVA – que le gouvernement a finalement abandonnée sous la pression. 

Le gouvernement Arizona justifie ses mesures antisociales par le mauvais état du budget, mais c'est justement la hausse des dépenses militaires qui alourdit ce déficit budgétaire. Ce n'est pas seulement une critique du PTB, mais la conclusion de la Cour des comptes3, de la Commission européenne4 et du Bureau fédéral du Plan5.

Chaque euro dépensé est un choix politique

Francken tente de minimiser cette réalité en affirmant que sur cent euros d'impôts, « à peine » trois euros vont à la Défense. Ce faisant, il dissimule qu'il s'agit en réalité de plusieurs milliards.

Le gouvernement Arizona veut dépenser, dans les années à venir, 34 milliards d'euros en matériel militaire terrestre, naval et aérien. En même temps, ces mêmes dirigeants politiques nous répètent que notre système social n'est plus finançable. Ils montrent ainsi que ce qui est finançable ou non est toujours d'un choix politique.

Entre 2017 et 2024, les dépenses militaires belges ont presque doublé : elles sont passées de 3,9 milliards d'euros à 7,4 milliards d'euros par an, soit 1,3 % du PIB. En 2025, le gouvernement Arizona a fait exploser ce montant à 12,7 milliards d'euros, soit 2 % du PIB.

Au sommet de l'Otan à La Haye, à l'été 2025, Bart De Wever a promis à Donald Trump que les dépenses militaires de la Belgique continueraient d'augmenter jusqu'à 3,5 % du PIB. Cela représente plus de 23 milliards d'euros par an au PIB actuel.

Alors que les partis de l'Arizona augmentent structurellement le budget de la défense de 2,2 % du PIB sur dix ans, ils qualifient d'impayable le surcoût prévu des pensions d'ici 2070 : environ 2,3 % du PIB sur plus de 40 ans6

Les cotisations sociales ne sont pas un impôt

Le ministre Francken donne une image trompeuse de l'origine et de la destination des dépenses sociales. La sécurité sociale n'est pas un poste budgétaire ordinaire, mais un système collectif de solidarité que la classe travailleuse a arraché après des décennies de lutte sociale.

Ce système est financé en premier lieu par les cotisations sociales de millions de travailleurs. Ces cotisations sont un salaire différé : de l'argent que l'on a gagné en travaillant et qui sert d'assurance contre la maladie, le chômage, l'incapacité de travail et la vieillesse. Il ne s'agit donc pas d'argent public dont un gouvernement pourrait disposer librement.

La caisse de la sécurité sociale est gérée par les partenaires sociaux : syndicats et employeurs. Cette gestion paritaire a été instaurée en 1944 précisément pour éviter que les gouvernements n'y puisent arbitrairement. C'est pourquoi les partis de droite tentent depuis des années d'obtenir plus d'emprise sur la sécurité sociale.

Étape par étape, ils tentent de rendre la sécurité sociale plus dépendante de l'État. Il existe aujourd'hui un déficit que l'État doit combler, mais celui-ci n'est pas apparu par hasard. Il est le résultat de décennies de politique néolibérale. Le tax shift de la N-VA et du MR a par exemple permis de réduire les cotisations patronales, ce qui a fait basculer des milliards de la sécurité sociale vers les entreprises et leurs actionnaires.

La sécurité sociale n'est pas une caisse de guerre

L'État fédéral ne finance pas seulement une partie de la sécurité sociale. Il transfère aussi des milliards à l'Union européenne, aux régions, aux communautés et aux pouvoirs locaux. Au final, il ne reste pour sa propre politique fédérale (justice, police, pompiers, mobilité, coopération au développement, défense, etc.) qu'environ 37 milliards d'euros par an7

C'est là qu'apparaît tout le poids des dépenses militaires. En 2026, le budget de la Défense s'élève à 13,3 milliards d'euros par an8 et pour atteindre la nouvelle norme de l'Otan de 3,5 % du PIB, ce montant grimpera d'ici 2035 à plus de 23 milliards d'euros9. Cela signifie qu'aujourd'hui déjà, environ un euro sur trois que l'État fédéral peut dépenser lui-même va à la Défense, et que d'ici 2035, ce sera bientôt près de deux euros sur trois.

C’est à peine soutenable budgétairement sans devoir encore économiser plus profondément sur la justice, la SNCB, les pompiers ou d'autres services fédéraux. C'est précisément pourquoi Francken lorgne si ouvertement sur les milliards de notre sécurité sociale. 

C'est le rêve de Francken et compagnie : la sécurité sociale comme caisse de guerre. Francken et ses petits copains veulent utiliser les milliards de nos pensions, de nos soins de santé et de nos allocations pour remplir les poches des marchands d'armes. C'est le grand hold-up de notre époque.

Deux visions de société qui s'affrontent

Derrière les chiffres se cache une vision de société bien précise. Dans ses interviews, Francken porte aux nues celle des États-Unis :

« Pendant des années, nous nous sommes moqués des Américains pour leur pauvreté, leurs addictions, l'absence de filet de sécurité sociale ou le fait qu'il faille payer des milliers de dollars chez le dentiste. Nous ne voulions pas y vivre parce qu'ils dépensaient tout leur argent en sécurité dure ? (...) C'est évidemment bien plus agréable de dépenser de l'argent pour les pensions, pour le chômage, pour un système de santé à la cubaine où l'on peut sortir de la pharmacie avec un grand sac de médicaments pour 13 euros. Mais qui a raison, finalement ? »10

Dans son livre Les Derniers jours de l'ancien monde (à paraître en octobre aux éditions Agone pour la version française), Peter Mertens, secrétaire général du PTB, donne au ministre Francken la réponse suivante :

« Qui a raison, selon Francken ?

  • Ceux qui consacrent des piles d'argent public à un complexe militaro-industriel belliqueux, alors que des millions de personnes aux États-Unis sont privées même de la protection sociale la plus élémentaire.
  • Ceux qui mettent en place un système où les gens doivent payer plus de mille dollars chez le dentiste.
  • Les hommes de la Maison-Blanche qui jettent l'argent par les fenêtres pour intervenir militairement, du Venezuela à l'Iran, alors que six millions de personnes aux États-Unis sont dépendantes des opioïdes les plus durs.

Pour Francken, ce n'est pas une plaisanterie mais une réalité des plus sérieuses : le basculement vers une économie de guerre sera le coup de grâce pour la sécurité sociale. Selon le gouvernement Arizona, la Belgique doit à tout prix jouer le jeu du fantasme militaire européen. »

 

 

1 https://www.n-va.be/nieuws/interview-met-theo-francken-in-de-morgen-0 

2 https://www.nato.int/en/news-and-events/events/transcripts/2025/01/13/remarks 

3 https://www.ccrek.be/sites/default/files/Docs/2025_13_Budget2025.pdf 

4 https://economy-finance.ec.europa.eu/economic-surveillance-eu-member-states/country-pages/belgium/economic-forecast-belgium_en 

5 https://www.plan.be/sites/default/files/documents/REP_BUDGET2027_13320_FR.pdf 

6https://www.plan.be/fr/publications/laugmentation-des-depenses-sociales-sera-elevee 

7 https://www.ccrek.be/sites/default/files/Docs/2026_22_Begroting2026A1.pdf 

8 https://www.ccrek.be/sites/default/files/Docs/2026_22_Begroting2026A1.pdf 

9 Estimation par rapport au PIB actuel.

10 https://www.tijd.be/politiek-economie/belgie/algemeen/minister-van-defensie-theo-francken-n-va-belgische-boots-on-the-ground-in-oekraine-dat-is-de-logica-zelve/10587667.html 

Nabil Boukili (PTB) à la Chambre : « Notre sécurité sociale n’est pas un trésor de guerre »