Dans le Sud global, Trump et Netanyahou ne font que des victimes et des ennemis
La guerre menée par les États-Unis et Israël au Moyen-Orient ne fait pas seulement des victimes en Iran et au Liban. Les peuples des pays plus pauvres d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine risquent eux aussi d’en payer le prix. Et cela les pousse encore davantage à se dresser contre l’agression impérialiste du tandem Washington-Tel-Aviv.
Photo Belga
La guerre a des conséquences pour l’ensemble de l’économie mondiale, et nous les ressentons aussi chez nous. Mais le choc ne frappe pas tout le monde avec la même force. Pour les peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, la crise actuelle menace leur survie quotidienne. Selon le Fonds monétaire international, dans des circonstances normales, quelque 25 à 30 % de l’approvisionnement pétrolier mondial et 20 % du gaz naturel liquéfié transitent par le détroit d’Ormuz, qui est aujourd’hui presque bloqué par la guerre.
Les premiers à subir les conséquences sont les pays asiatiques extrêmement dépendants de l’énergie venant du Golfe. Environ 85 % du pétrole et du gaz naturel qui passent normalement par ce détroit sont destinés à l’Asie.
Les Philippines : de l’état d’urgence énergétique aux protestations dans la rue
Les Philippines illustrent comment la crise énergétique ne provoque pas seulement des dégâts économiques, mais suscite aussi des tensions sociales et politiques. Le président Ferdinand Marcos Jr. a immédiatement décrété un « état d’urgence énergétique » pour une durée d’un an. Les Philippines ne disposent plus que d’environ quarante jours de réserves énergétiques, sans importantes réserves stratégiques.
Le journal De Standaard a donné la parole à Antonio Calacat (49 ans), chauffeur de jeepney à Manille, pour montrer le coût humain de la crise. Son revenu journalier est tombé de 1 500 pesos (22 euros) à seulement 200 pesos (3 euros) à cause de la hausse des prix du carburant. « Je ne mange plus de poulet avec le riz. Il n’y a plus d’argent que pour la sauce soja », raconte-t-il. Il travaille toujours dix-huit heures par jour, mais cela ne lui rapporte presque plus rien.
Les conséquences de la crise énergétique touchent l’ensemble de l’économie. Les compagnies aériennes Philippine Airlines et Cebu Pacific ont déjà supprimé plusieurs liaisons. Les cinémas et les centres commerciaux réduisent leurs heures d’ouverture et les universités basculent vers les cours en ligne.
Au bord du gouffre : implosion économique en Asie et en Afrique
On retrouve la même situation dans tous les pays de la région qui dépendent des importations d’énergie. Les hausses de prix surviennent à un moment où nombre de ces économies subissaient déjà les conséquences de crises précédentes. Le Pakistan, un pays qui importe 80 % de son énergie, est au bord d’une nouvelle implosion économique. Avec des réserves de carburant qui pourraient être épuisées en quelques semaines, le gouvernement a pris des mesures drastiques : fermeture des écoles, réduction à quatre jours de la semaine de travail des fonctionnaires, suppression des allocations carburant.
Au Bangladesh, qui dépend à 95 % des importations de pétrole, les stations-service sont déjà à sec dans certains districts malgré un rationnement strict. Le Sri Lanka, qui se remet encore de la crise économique de 2019, a instauré une politique de « no-work-on-Wednesday » : administrations et écoles restent fermées un jour par semaine afin d’économiser du carburant. Les prix du carburant ont augmenté d’environ 33 % depuis le début de la guerre et le rationnement est strict : 8 litres d’essence par semaine pour les motos, 20 litres pour les tuk-tuks, 25 litres pour les voitures, 100 litres de diesel pour les bus et 200 litres de diesel pour les camions.
On observe la même situation dans plusieurs pays africains. En Égypte, l’un des plus grands importateurs d’énergie et l’une des économies les plus endettées de la région, le gouvernement a décidé de faire fermer plus tôt les magasins et les cafés et de réduire l’éclairage public. Le président Abdel Fattah al-Sissi a annoncé des hausses de prix de 15 à 22 % pour les carburants et le gaz de cuisine.
Des mesures similaires suivront dans le reste du monde à mesure que l’approvisionnement en carburant s’y grippera lui aussi. Les pays les plus proches de la région touchée sont les premiers frappés, car c’est là que l’approvisionnement se bloque effectivement en premier. Les pays plus éloignés n’ont jusqu’à présent surtout ressenti que l’impact des hausses de prix sur le marché mondial. Mais l’interruption physique de l’approvisionnement via des pétroliers contraints à des trajets plus longs finira, là aussi, par se faire sentir progressivement.
La nourriture comme bombe à retardement : pénurie d’engrais et faim
La crise va au-delà du seul carburant. La perturbation de l’approvisionnement en engrais, dont environ un tiers transite par le détroit d’Ormuz, constitue une menace existentielle pour la sécurité alimentaire. L’interruption de cet apport survient précisément au moment où commence la saison des semis dans l’hémisphère Nord. Une baisse des récoltes influencera inévitablement les prix alimentaires sur le marché mondial.
Pour les pays à faibles revenus, c’est une catastrophe. Dans ces pays, les ménages consacrent en moyenne 36 % de leur budget à l’alimentation, contre 20 % dans les marchés émergents et seulement 9 % dans les pays riches. Une hausse du prix des engrais et des denrées alimentaires n’est donc pas seulement un problème économique, mais une bombe sociale et politique à retardement, car ses conséquences peuvent encore se faire sentir des mois plus tard.
Des flux financiers qui se tarissent : le prix payé par les migrants
L’incertitude géopolitique a aussi des conséquences sur les taux de change. Là encore, ce sont les pays les plus pauvres qui trinquent. Les investisseurs jouent la sécurité et se réfugient dans le dollar américain, ce qui a entraîné une baisse de la valeur des monnaies de nombreux pays en développement. Le peso philippin, par exemple, est tombé à un niveau historiquement bas, ce qui rend encore plus chères les importations de pétrole et de gaz.
Par ailleurs, les chaînes d’approvisionnement mondiales sont en train d’être réorganisées. Les pétroliers et les porte-conteneurs doivent contourner certaines routes, ce qui augmente les coûts de transport et d’assurance et allonge les délais de livraison. À cela s’ajoute le fait que beaucoup de ces pays dépendent de leurs migrants installés dans les pays du Golfe. Neuf millions de travailleurs indiens, deux millions de Philippins et un million de Bangladais y travaillent. L’argent qu’ils envoient à leurs familles (les remittances) constitue un pilier essentiel de l’économie de leur pays d’origine. Avec la guerre, cette source de revenus se tarit elle aussi pour de nombreuses familles, non seulement parmi les couches les plus pauvres de la population, mais aussi dans la classe moyenne. Et cela a, à son tour, des conséquences sur le commerce dans leur propre pays.
Au final, ce sont les plus vulnérables qui portent le fardeau le plus lourd. Dans les pays moins développés, les habitants consacrent une grande partie de leur salaire au carburant et à l’alimentation, ce qui les rend extrêmement sensibles aux hausses de prix.
En outre, la transition verte passe désormais à l’arrière-plan. En pleine crise, les Philippines cherchent leur salut dans des sources d’énergie polluantes. Des carburants bannis en raison de leurs fortes émissions sont à nouveau autorisés dans les réservoirs des jeepneys traditionnels. Le pays veut relancer la production d’électricité de ses centrales au charbon locales afin de freiner la hausse des prix.
Le prix politique : des déplacements géopolitiques
Une autre conséquence est la montée des protestations. Le chauffeur de jeepney Antonio Calacat participe aux grèves des transports qui paralysent Manille. L’étudiante militante Kyla Sofia Benedicto (23 ans) souligne que les manifestations auxquelles elle a pris part visaient aussi les États-Unis, ce qui n’est pas sans importance dans un pays dont le président est le fils d’un dictateur qui, comme son père en son temps, fut un pion fidèle de Washington. Lors des manifestations à Manille, on a même entendu des slogans contre la présence de soldats américains dans le pays : « Foreign troops, out now! »
Bien que les Philippines soient un allié important des États-Unis dans l’encerclement militaire de la Chine, la guerre contre l’Iran met au jour des vérités dérangeantes : des bases militaires avec des soldats américains ne sont pas une garantie de sécurité ; elles peuvent aussi devenir des cibles. Il n’est donc pas étonnant que la crise économique alimente également la résistance à l’agression militaire américaine et pousse les populations des pays d’Asie à réévaluer les relations internationales de leur pays avec la Chine et d’autres partenaires commerciaux alternatifs.