Contre la nostalgie impérialiste de Marco Rubio : défendre l’héritage de 1945
A la Conférence de Munich, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a présenté 1945 comme un "déclin" occidental et appelé à rejeter la "culpabilité" coloniale, sous les applaudissements des dirigeants européens. Benjamin Pestieau, secrétaire général adjoint du PTB, conteste cette lecture : 1945 n'est pas un déclin mais la défaite du fascisme, la naissance de la sécurité sociale, de l'ONU et de la décolonisation. Face à la nostalgie impérialiste de Trump et Rubio, notre véritable héritage se trouve dans les luttes antifascistes, les conquêtes sociales et la libération des peuples colonisés.
« Pendant cinq siècles, avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Occident s’était étendu — ses missionnaires, ses pèlerins, ses soldats, ses explorateurs déferlant depuis ses côtes pour traverser les océans, coloniser de nouveaux continents, construire de vastes empires s’étendant à travers le globe. »
Ces mots ne viennent pas d’un manuel d’histoire du XIXe siècle. Ils ont été prononcés il y a quelques jours par le secrétaire d’État américain Marco Rubio à la Conférence de Munich sur la sécurité.
La Conférence de Munich (13–15 février 2026) est souvent surnommée le « Davos de la sécurité ». Elle réunit environ 1 000 participants : chefs d’État et de gouvernement, ministres des Affaires étrangères et de la Défense, dirigeants de l’OTAN et de l’Union européenne.
Dans ce cadre, Marco Rubio a développé une lecture très particulière de l’histoire.
À propos de 1945, il déclare : « En 1945, pour la première fois depuis l’époque de Christophe Colomb, l’Occident se contractait. […] Les grands empires occidentaux étaient entrés dans un déclin terminal, accéléré par des révolutions communistes athées et par des soulèvements anticoloniaux. »
La victoire contre le fascisme et le nazisme n’est pas présentée comme une libération, mais comme le début d’une “contraction”. Les mouvements de décolonisation sont décrits comme un facteur de déclin. Les soulèvements anticoloniaux deviennent un problème historique.
Il poursuit : « Dans ce contexte, comme aujourd’hui, beaucoup en sont venus à croire que l’ère de domination de l’Occident avait pris fin et que notre avenir était voué à n’être qu’un écho faible et affaibli de notre passé. Mais ensemble, nos prédécesseurs ont reconnu que le déclin était un choix, et c’était un choix qu’ils ont refusé de faire. […] C’est ce que le président Trump et les États-Unis veulent faire à nouveau aujourd’hui, ensemble avec vous. »
Autrement dit : il ne faut pas accepter la fin de la domination impérialiste construite sur des crimes par millions, sur l’exploitation et la soumission des peuples. Et pour cela : « Nous ne voulons pas que nos alliés soient enchaînés par la culpabilité et la honte. Nous voulons des alliés fiers de leur culture et de leur héritage […] prêts et capables de la défendre. » Et Rubio de conclure: «Nous […] n’avons aucun intérêt à être des gardiens polis et ordonnés du déclin géré de l’Occident.»
Refuser la “culpabilité” et la “honte”, c’est refuser le regard critique sur le colonialisme, l’esclavage, les crimes et le racisme structurel. Pour Rubio, il s’agit au contraire de reprendre le fil de l’héritage impérialiste le plus décomplexé.
Ce discours n’est pas anodin. Il veut réécrire l'histoire pour créer le consensus autour d'une perspective : reconstruire un bloc occidental soudé autour d’une identité fondée sur la domination, l’oppression et l’exploitation des peuples.
Et ce discours a-t-il été critiqué ? Non. Il a été applaudi. Il a même reçu une standing ovation des participants européens à la conférence. Il a été relayé avec enthousiasme sur le réseau social X par Theo Francken, notre petit ministre de la guerre. Une partie de la presse l’a présenté comme une «main tendue» à l’Europe, titrant que Rubio cherchait à «rassurer».
Mais voulons-nous de cette main tendue ? Voulons-nous être rassurés par un tel projet ?
Oui, nous devons embrasser notre histoire. Mais de quelle manière, et quelle histoire ?
L’histoire des empires coloniaux, du chauvinisme, du racisme et des guerres impérialistes ?
Ou celle de la lutte antifasciste, des résistants, du mouvement ouvrier, des conquêtes sociales et démocratiques, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?
1945 n’est pas le début d’un déclin.
C’est la défaite du fascisme.
Mais c’est plus que cela.
1945, c’est la création de l’Organisation des Nations unies, fondée sur un principe simple inscrit dans sa Charte : l’égalité souveraine des États et l’interdiction du recours à la force (Charte des Nations unies, 26 juin 1945). L’exact contraire de la loi du plus fort.
1945, c’est le début de la sécurité sociale généralisée en Europe occidentale. En Belgique, l’arrêté-loi du 28 décembre 1944 fonde la sécurité sociale moderne, ce bout de socialisme dans le capitalisme. En France, les ordonnances d’octobre 1945 créent la Sécurité sociale. Les élites économiques ont dû concéder des droits sociaux historiques sous la pression du mouvement ouvrier et de la Résistance.
1945, c’est aussi le point de départ irréversible du mouvement mondial de décolonisation.
Le 2 septembre 1945, à Hanoï, Hô Chi Minh proclame l’indépendance du Vietnam :
« Tous les hommes sont nés égaux ; le Créateur leur a donné des droits inviolables ; parmi ces droits figurent le droit de vivre, le droit d’être libre et le droit de poursuivre le bonheur. […]
Et pourtant, pendant plus de quatre-vingts ans, les impérialistes français […] ont violé notre patrie et opprimé nos compatriotes. »
La défaite du fascisme ouvre une brèche. Les peuples colonisés s’y engouffrent. L’ordre impérialiste commence à se fissurer.
Voilà pourquoi 1945 est un cauchemar pour l’impérialisme, un cauchemar pour les élites européennes et américaines.
Parce qu’en 1945, trois choses deviennent possibles en même temps :
- limiter la loi du plus fort sur le plan international ;
- arracher des droits sociaux face au capital ;
- briser l’ordre colonial.
Ce n’est pas un hasard si certains parlent aujourd’hui de « déclin » à propos de cette période. Ce qui décline en 1945, ce n’est pas la civilisation. C’est la domination impérialiste sans partage.
Refusons l’avenir que les Trump, Rubio et Francken de ce monde veulent nous préparer. Refusons ce monde de guerre, d’insécurité, d’autoritarisme, de division, d’exploitation et d’oppression.
Nous n’avons rien à gagner dans la nostalgie impérialiste.
Notre héritage est celui des luttes antifascistes, des conquêtes sociales, de la solidarité internationale et des combats de décolonisation.
C’est cet héritage qu’il faut embrasser.