Après le sommet de l'Otan à Ankara : quatre raisons de dire non à l'Otan 3.0
« Plus forte que jamais », c'est ainsi que le secrétaire général de l'Otan Mark Rutte a qualifié l'alliance après le sommet d'Ankara (Turquie). Pourtant, ce sommet a été marqué par de nouveaux bombardements américains sur l'Iran, des menaces persistantes d'annexion du Groenland et des pressions économiques sur des États membres comme l'Espagne. Qui a encore besoin d'ennemis avec un « allié » pareil ?
À Ankara, un carton rouge aurait dû être adressé à Donald Trump. Mais Theo Francken, Bart De Wever et leurs collègues ont une nouvelle fois choisi de se mettre à plat-ventre. Ils se rangent ainsi derrière une vision qui porte désormais le nom d'« Otan 3.0 » : une alliance dans laquelle l'Europe dépense beaucoup plus pour l’armement et assume un rôle militaire accru.
Selon Francken, il s'agit d'« une alliance plus équilibrée dans laquelle l'Europe assure en grande partie elle-même sa propre sécurité ». Mais derrière le slogan de l'Otan 3.0 se cache un tout autre projet, aux conséquences profondes pour notre sécurité sociale, notre économie, la paix et nos droits démocratiques. Voici quatre raisons pour lesquelles nous disons non à l'Otan 3.0.
1. Un démantèlement accru de notre sécurité sociale
Presque chaque jour, nous entendons les mêmes nouvelles. Les écoles font face à une pénurie d'enseignants. Le secteur des soins croule sous le manque de personnel. La justice et les services publics sont sous-financés depuis des années. Pourtant, à Ankara, Francken a de nouveau eu l'occasion de faire du shopping avec la carte Visa des finances publiques. Un grand sourire aux lèvres, il a signé un contrat de 3 milliards d'euros pour, entre autres, des missiles américains compatibles avec les F-35. « C'est le plus grand achat militaire que je puisse faire en tant que ministre durant cette législature », a déclaré fièrement Francken.(1)
À Ankara, les pays de l'Otan ont en outre confirmé leur engagement à porter les dépenses militaires à 5 % du PIB (le Produit intérieur brut, c’est-à-dire la quantité de richesses produites en Belgique sur une année) : 3,5 % pour les dépenses militaires « dures » et encore 1,5 % pour les investissements liés à la Défense. Pour la Belgique, cela représente environ 10 milliards d'euros de dépenses militaires supplémentaires par an.
Or ces milliards ne sortent pas de nulle part. Chaque euro consacré à l'armement est un euro qui ne peut pas aller à nos écoles, à nos hôpitaux, à nos pensions ou à nos services publics. Chaque cycle d'austérité imposé par le gouvernement Arizona sert notamment à financer les dépenses militaires. À l'heure actuelle, le gouvernement cherche déjà à faire 7,7 milliards d'euros d'austérité supplémentaire. Et si nous n'arrêtons pas leurs plans, la facture militaire ne fera que s'alourdir.
Heureusement, la résistance contre la militarisation grandit. Cela n'a pas échappé au magazine financier britannique The Economist : « Le revers de ce réarmement est devenu visible lors d'une récente manifestation à Bruxelles, où des milliers de personnes ont défilé sous le slogan "Welfare, not Warfare" (pour la justice sociale, contre la guerre). L'année dernière, les syndicats italiens ont en outre mobilisé quelque 500 000 personnes dans la rue pour protester contre la hausse des dépenses de Défense. » (2)
2. L'Otan 3.0 n'apporte ni paix ni sécurité
Le secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte, a qualifié les bombardements américains sur l'Iran d'« absolument nécessaires ». La déclaration finale du sommet stipule que l'Iran ne pourra jamais disposer d'armes nucléaires et que le détroit d'Ormuz doit rester ouvert. Pas un mot en revanche sur un appel à un cessez-le-feu, à la diplomatie ou à des négociations.
Ce n'est pas un hasard. Rutte a lui-même décrit l'Otan comme « une plateforme qui permet aux États-Unis de projeter leur puissance à l'échelle mondiale ». Lorsque Donald Trump a reproché aux alliés européens de ne pas leur apporter suffisamment de soutien dans la guerre contre l'Iran, Rutte a vanté les milliers de vols militaires américains effectués depuis des bases européennes pour soutenir cette guerre.
La Belgique n'est pas obligée de suivre Trump et Rutte dans ces aventures militaires. Les États-Unis ont privé l'Iran du droit de vendre librement son pétrole sur le marché mondial et continuent en même temps de soutenir la guerre israélienne contre le Liban, malgré les accords conclus sur un cessez-le-feu.
De plus, l'Iran n'est probablement pas le point final. Comme l'a formulé le chef de l'armée belge Frederik Vansina : « Les Américains veulent que nous, Européens, prenions nous-mêmes en charge la défense de notre continent. Car les Américains se concentrent de plus en plus sur le Pacifique et sur la Chine. »
L'objectif de l'Otan 3.0 n'est donc pas seulement que l'Europe dépense davantage pour la Défense, mais aussi que les États-Unis puissent déplacer leur attention militaire vers l'Asie.
La question est donc de savoir si l'Europe veut continuer à se laisser entraîner dans les confrontations géopolitiques de Washington. Voulons-nous dépenser des milliards supplémentaires pour que les États-Unis puissent se préparer à une guerre avec la Chine, un conflit qui plongerait le monde dans un chaos sans précédent ?
Nous avons besoin d'une politique étrangère indépendante qui choisit la diplomatie, la coopération internationale et le respect du droit international. Pas d’une escalade militaire qui nous entraîne dans de nouveaux conflits et alimente une course mondiale aux armements.
3. Pas d'avenir industriel durable
En marge du sommet politique s'est tenu à Ankara le NATO Defence Industry Forum. Politiciens et chefs d'entreprise s'y sont réunis pour développer davantage l'industrie militaire. Au moins 43,7 milliards d'euros de nouveaux contrats d'armement y ont été annoncés.(3) Les actionnaires des entreprises d'armement se frottent les mains.
Francken et consorts se félicitent que l'Europe produira beaucoup plus d'armes à l'avenir. « Ainsi, les dépenses de défense auront un retour économique de plus en plus important. L'industrie allemande vient d'enregistrer d'excellents chiffres de croissance, en partie grâce à cela. Notre industrie aura elle aussi beaucoup de pain sur la planche », a conclu Francken à l'issue du sommet.(4)
C'est une illusion dangereuse. Khem Rogaly, co-auteur d'une récente étude britannique, réfute dans The Guardian l'idée que la militarisation de l'industrie européenne offre une solution à la crise industrielle :
« L'idée que les dépenses militaires produisent un dividende de sécurité est trompeuse. Ces nouveaux choix de financement vont coûter des emplois, alors que le coût des dépenses militaires pour la société est élevé. On crée beaucoup plus d'emplois en investissant dans les besoins publics comme les soins de santé, l'enseignement et la lutte contre la crise climatique. » (5)
À court terme, une économie de guerre peut peut-être générer des commandes supplémentaires. À long terme, elle ne fait qu'accroître le retard de l'industrie européenne par rapport aux autres grandes puissances qui, elles, investissent dans l'innovation civile.
De plus, une économie de guerre crée sa propre logique. Si la militarisation devient le moteur de la réindustrialisation, cela finit tôt ou tard soit par la guerre, soit par une crise économique. Sans guerre, les débouchés disparaissent. Avec la guerre, c'est la société elle-même qui devient victime. Dans les deux cas, notre industrie finit par perdre en puissance, parce que les investissements nécessaires sont évincés par les dépenses militaires.
Les moyens, les connaissances techniques, les capacités de production et les chaînes d'approvisionnement qui vont aujourd'hui à l'industrie de l'armement sont autant de moyens qui ne peuvent pas être mobilisés pour l'industrie de demain. Or l'Europe a justement besoin de ces investissements pour les batteries, les logiciels, les réseaux électriques intelligents, les voitures électriques abordables et d'autres technologies stratégiques qui renforcent notre économie à long terme. (6)
4. Les droits démocratiques sous pression
À la veille du sommet de l'Otan à Ankara, Mark Rutte a déclaré : « La démocratie signifie aussi que les gens doivent avoir la possibilité d'organiser des manifestations s'ils le souhaitent. » (7)
Cette déclaration est intervenue à un moment où les autorités turques arrêtaient des journalistes, des avocats et des militants, interdisaient les rassemblements publics et refusaient aux médias indépendants l'accès au sommet de l'Otan.(8)
Plus de 200 personnes avaient déjà été placées en détention préventive. Sean Conner, directeur exécutif du Bureau international de la paix (IPB), a lui aussi été arrêté et expulsé d'Istanbul, uniquement pour avoir tenté de participer à un sommet pour la paix.(9)
Ce fossé entre les paroles et les actes n'est pas un cas isolé. Il révèle la véritable nature de l'Otan. Alors que l'alliance se réclame de « valeurs partagées » comme la liberté et les droits humains, nous voyons dans la pratique la répression des voix critiques, une militarisation croissante et la défense des intérêts impérialistes américains et européens.
Ce qui s'est passé en Turquie est l'exemple le plus visible d'un problème qui surgit dans tous les pays de l'Otan. En Allemagne, des jeunes se retrouvent devant les tribunaux parce qu'ils portent des pancartes pour la paix ou s'opposent à la réintroduction du service militaire. Une opposition qui s’est traduite par des manifestations massives d’élèves du secondaire contre ces plans.(10) Dans toute l'Europe, les voix qui se lèvent pour la Palestine et s'opposent au génocide à Gaza sont de plus en plus souvent réprimées. Dans certains pays, des manifestants sont arrêtés et traînés devant les tribunaux.
La militarisation croissante de notre société met sous pression les droits sociaux et démocratiques et est de plus en plus souvent utilisée pour criminaliser la résistance. Il ne s'agit pas seulement de savoir combien d'argent va à la défense.
Lorsque des décisions sont prises au nom de la « sécurité » en dehors du débat démocratique, les parlements perdent en pertinence. Une société organisée de plus en plus selon une logique militaire risque de restreindre les voix critiques et les libertés fondamentales. C'est pourquoi la résistance contre la militarisation et les nouveaux plans de guerre est aussi un combat pour la défense de nos droits démocratiques.
Résistance contre la machine de guerre de l'Otan 3.0
Le fait que les dirigeants des pays de l'Otan aient dû se réunir à Ankara dans un palais lourdement sécurisé est aussi un signe d'insécurité de leur part. Ils savent que l'adhésion à l’exploision des dépenses militaires s'effrite.
Une enquête du think tank European Council on Foreign Relations (ECFR) de mai 2026 montre qu'une majorité d’Allemands, d’Espagnols, d’Autrichiens et d’Italiens s'opposent à l’austérité sur la protection sociale destinée à financer les dépenses de défense. Un sondage récent montre qu'en Belgique aussi, beaucoup de gens n'acceptent pas ce choix.(11)
Dans les mois qui viennent, de nouvelles mobilisations européennes sont prévues, à la fois des jeunes contre le service militaire et du mouvement pour la paix. Elles seront l’occasion d’une nouvelle fois défendre le message « Welfare, not Warfare » (Pour la justice sociale, contre la guerre) et de continuer à construire la résistance contre l'Otan 3.0.
- https://www.hln.be/nieuws/van-tankervliegtuigen-tot-droneafweer-dit-is-de-belgische-inbreng-in-de-nieuwe-Navo-defensieakkoorden~a0f76b52/?slug_rd=1
- https://www.economist.com/europe/2026/07/05/europe-promised-cash-for-defence-its-failing-to-cough-up
- https://www.euractiv.com/news/nato-industry-forum-at-least-50bn-announced-in-new-deals/
- https://x.com/FranckenTheo/status/2074868314984030215?s=20
- https://www.theguardian.com/politics/2026/jul/02/infrastructure-cuts-starmer-pay-defence-will-uk-10000-jobs-analysis-shows
- https://lavamedia.be/de-auto-van-de-toekomst-is-geen-tank/
- Le Figaro, « Otan : Rutte esquive une question sur les libertés en Turquie », 6 juli 2026.
- Le Monde, « À Ankara, Rutte esquive les questions sur les libertés en Turquie », 6 juli 2026. https://www.lemonde.fr/international/article/2026/07/06/a-ankara-rutte-esquive-les-questions-sur-les-libertes_6500421_3210.html
- International Peace Bureau (IPB), « IPB Statement on the Detention and Deportation of Executive Director Sean Conner and other Activists in Istanbul on 3 July 2026 », 6 juli 2026. https://ipb.org/ipb-statement-on-the-detention-and-deportation-of-executive-director-sean-conner-and-other-activists-in-istanbul-on-3-july-2026/
- Reporterre, « En Allemagne, des jeunes devant les tribunaux pour avoir manifesté contre le retour du service militaire », 2026. https://reporterre.net/En-Allemagne-des-jeunes-devant-les-tribunaux-pour-avoir-manifeste-contre-le-retour-du-service-militaire
- https://www.economist.com/europe/2026/07/05/europe-promised-cash-for-defence-its-failing-to-cough-up