Apprendre, s’organiser et agir avec l’app du PTB en poche
Alors que le paysage médiatique et la communication en général subissent des bouleversements sans précédent, le PTB ne se contente pas de suivre le mouvement : il entend être en pointe – comme il l’a souvent été.
Benjamin Pestieau et Johan De Backer
Par Jonathan Lefèvre et Dirk Tuypens (Solidaire)
Dans un monde où les algorithmes des milliardaires dictent souvent ce que nous voyons, le PTB veut renforcer son indépendance avec des outils ambitieux comme une application mobile ou une chaîne d’éducation marxiste.
Nous avons rencontré Benjamin Pestieau, secrétaire général adjoint, et Johan De Backer, responsable du département communication, pour discuter de cette mutation. Entre le lancement du journal papier lancé dans les années 1970 et l’audace technologique du chatbot (assistant numérique qui répond à vos questions) « Sam », ils nous expliquent pourquoi, aujourd’hui, la bataille des idées passe aussi par une révolution digitale au service des travailleurs et des travailleuses.
Nous vivons une époque de mutations médiatiques fulgurantes. Pourquoi est-il vital pour un parti marxiste comme le PTB non seulement d’accompagner, mais de devancer ces transformations ?
Johan De Backer. Les médias et la manière de communiquer ont toujours évolué et nous avons toujours cherché à utiliser au mieux les outils de communication de chacune des époques que nous avons traversées.
Au tout début, dans les années 1970, nos outils étaient le journal, les brochures, les livres, les tracts, l’affiche, les autocollants ou encore le téléphone – et je parle de la ligne fixe ! Nous n’avions quasi aucun accès aux grands médias comme la télévision, qui avait une place prépondérante dans la communication à l’époque. Cette situation est restée relativement stable pendant 25 ans. Un premier basculement a eu lieu à la fin des années 1990 avec l’arrivée d’internet. Nous avons lancé notre premier site web en 1997 et notre première newsletter dans la même période. Nous étions un des tous premiers partis du pays à faire cela.
Benjamin Pestieau. C’est un point historique important. Après des décennies de stabilité dans la manière de communiquer, nous avons commencé à basculer dans une transformation qui n’a cessé de s’accélérer depuis. Pour donner une échelle de la révolution en cours : quand on a lancé le site en 1997, on avait environ 1 000 visites par mois. Aujourd’hui, nous touchons chaque jour des dizaines de milliers de personnes, et les « grands jours », on dépasse plusieurs centaines de milliers de personnes. Avant, quand on distribuait un tract lors d’une grande manifestation, on touchait plusieurs milliers de personnes une fois. Aujourd’hui, grâce au numérique, on parle de millions de contacts réguliers.
Johan De Backer. L’arrivée des réseaux sociaux couplée à l’arrivée du smartphone avec la 4G/5G a été un deuxième gros tournant. Tout s’est accéléré. Nous sommes en permanence connectés. Plusieurs fois par jour, nous avons accès à des milliers de vidéos, de messages et d’informations en tout genre. Nous sommes passés d’une pratique médiatique passive, que l’on faisait chez soi, derrière un écran, à une consommation permanente et active de communication. C’est un bouleversement. Et nous nous sommes emparés de ce bouleversement pour avoir un impact dans ce flot massif d’informations.
Fakto, partir de la réalité des gens pour expliquer les choses en profondeur
Vous avez lancé Fakto, un média qui propose des vidéos de fond, parfois longues. N’est-ce pas risqué à l’heure où TikTok impose des formats de 30 secondes ?
Johan De Backer. C’est une idée reçue de penser que les gens ne veulent que du contenu court. En discutant avec les jeunes du parti, ils nous ont confirmé leur grande demande pour du contenu de fond et long, en particulier dans le monde qui bouge en permanence. Ils sont très actifs sur YouTube ou la plateforme vidéo Twitch, où les formats sont longs. Le secret, c’est de partir de la réalité vécue des gens, de leurs questions concrètes, pour expliquer les choses en profondeur, étape par étape.
Benjamin Pestieau. On ne juge pas la qualité d’une vidéo Fakto sur le nombre de clics, mais d’abord sur la qualité du savoir qu’elle apporte. Si on fait une vidéo virale d’une minute à un million de vues, c’est bien pour l’agitation politique. Mais c’est tout aussi crucial de produire des vidéos de 40 minutes qui seront suivies par 1 000 à quelques dizaines de milliers de personnes sur les enjeux de la guerre ou sur la nouvelle stratégie de l’impérialisme américain. Ces personnes vont ensuite répercuter ce savoir dans leurs discussions à l’usine ou au quartier. Nous avons besoin de ces deux niveaux : des messages d’agitation qui touchent une très large couche et du contenu qui va en profondeur avec les activistes qui feront bouger la société.
Johan De Backer. Un excellent exemple est le podcast « Tout Bascule », où Peter Mertens, secrétaire général du PTB, donne pendant 30 à 50 minutes des clés de compréhension sur la situation mondiale, comme actuellement en Iran. Plusieurs milliers de personnes écoutent cela et acquièrent une vision bien plus profonde que ce que permettent les médias traditionnels. Et stratégiquement, c’est crucial.
C’est à dire ?
Benjamin Pestieau. La réalité est complexe, on a besoin de vidéos qui peuvent embrasser cette complexité. Si on veut changer le monde en profondeur, il faut le comprendre avec de la profondeur. Les personnes qui suivent nos vidéos vont pouvoir répercuter ce savoir dans leurs discussions à l’usine ou au quartier.
Il y a aussi que le niveau de compétition a changé. Avant, nous étions quasi le seul parti à avoir un hebdomadaire ou un site web. Aujourd’hui, les autres partis font la même chose. Mais nous travaillons à rester des pionniers. Dans la communication de masse et dans la communication en profondeur. C’est un combat de chaque jour pour ne pas se faire dépasser.
Johan De Backer. Les partis traditionnels ont dû faire une opération de rattrapage sur les réseaux sociaux parce qu’ils ont perdu le monopole de la communication qu’ils détenaient quand la télévision écrasait tout le reste. Nos figures comme Peter Mertens, Raoul Hedebouw, Sofie Merckx ou Jos D’Haese sont parmi les personnalités politiques les plus influentes parce qu’elles maîtrisent les codes de ces nouveaux médias. Nos adversaires nous critiquent souvent pour nos vidéos sur les réseaux ou nos moyens mis dans la communication, mais c’est le signe de notre succès : on nous critique parce qu’on pèse. Souvent, ils commencent par nous critiquer, puis ils finissent par nous imiter.
Le mouvement ouvrier s’est toujours emparé de tous les moyens de communication disponibles pour toucher la classe travailleuse
Pourquoi est-il si important pour le PTB d’être à la pointe de l’innovation ?
Benjamin Pestieau. Parce que c’est dans notre ADN. Le mouvement ouvrier s’est toujours emparé de tous les moyens de communication disponibles pour toucher la classe travailleuse. Au 19e siècle, les partis ouvriers se sont en partie construits autour de leurs journaux, leurs imprimeries et de l’apprentissage de la lecture parmi les ouvriers.
Sous le capitalisme, il y a une révolution permanente des forces productives – machines, outils, technologies, compétences, savoir-faire des travailleurs. Si nous ne nous emparons pas de ces moyens, nous les laissons uniquement à l’adversaire, qui dispose de moyens massifs pour occuper les cerveaux.
Le vide n’existe pas en politique. Si nous ne sommes pas présents dans tous les espaces de débat et de formation d’idées, d’autres le feront avec des idées réactionnaires.
Johan De Backer. C’est un point fondamental. Certains camarades se demandent si les réseaux sociaux correspondent à nos valeurs. Ils sont quand même contrôlés par des multinationales. Mais notre classe, la jeunesse et la population en général sont massivement présents sur les réseaux sociaux. Quasiment tout le monde s’y trouve aujourd’hui, donc nous devons y être aussi. Nous ne pouvons pas laisser ce terrain à la droite ou à l’extrême-droite, sinon nous leur laissons le champ libre pour diffuser leurs idées.
En 2019, nous avons franchi un cap lors des élections en investissant massivement ce terrain. Puis, lors du dernier Congrès du parti en 2021, nous avons décidé de conquérir les réseaux sociaux, de passer à la vidéo et de renforcer l’éducation marxiste numérique.
Aujourd’hui, nous dépassons les 60 millions d’interactions par mois sur ces plateformes. Nous sommes un peu plus de 11 millions d’habitants en Belgique et nous atteignons des millions de personnes plusieurs fois par mois...
Si nous ne sommes pas présents dans tous les espaces de débat et de formation d’idées, d’autres le feront avec des idées réactionnaires
Mais n’est-ce pas dangereux de dépendre d’algorithmes façonnés par des milliardaires fascistes comme Elon Musk?
Benjamin Pestieau. C’est clairement un défi pour nous. Nous avons une critique radicale de ces plateformes. Ce sont des entreprises capitalistes qui veulent aussi faire du profit en captant notre attention, en faisant en sorte qu’on reste le plus longtemps dessus, et en la rendant disponible pour de la publicité etc. En plus de cela, la plupart des géants de la tech américaines (Meta, Google, X,...) ont choisi de soutenir Trump et l’impérialisme américain le plus agressif. Sur les réseaux, les fakenews, les messages racistes et fascistes sont poussés par les algorithmes. C’est comme pour la télévision : on critique les monopoles médiatiques, mais on y va pour diffuser notre message. Et avec l’interdiction de la publicité politique – c’est un peu contre-intuitif – nous faisons face à un nouvel obstacle pour diffuser nos idées. Nous sommes complètement dépendant des choix de l’algorithme. La publicité nous permettait de le contourner en quelque sorte.
Johan De Backer. C’est précisément pour cela que l’application que nous développons est cruciale. C’est notre réponse à la censure et aux algorithmes des géants de la tech. C’est un média que nous construisons et que nous maîtrisons entièrement. Sur les réseaux sociaux, nous essayons d’utiliser l’algorithme à notre avantage, mais l’application est l’endroit où nous créons notre propre espace et sur lequel nous sommes indépendants.
Vous dites de cette application qu’elle est encore dans sa « préhistoire ». Pouvez-vous expliquer ce que ça veut dire?
Johan De Backer. Nous avons lancé une toute première version de l’app pour les élections de 2024. C’était un premier essai duquel nous avons beaucoup appris. Plutôt que philosopher et disserter entre nous pendant des mois, nous nous sommes lancés avec nos connaissances du moment. De cette expérience - qui est toujours en cours ! - nous avons reçu beaucoup de retours. Et sur base de tous ces retours, nous allons lancer à la fin de l’année la première version de l’app telle que nous la voulons vraiment. Voilà pourquoi nous en sommes à la préhistoire.
Notre application est notre réponse à la censure et aux algorithmes des géants de la tech
Mais qu’est-ce que cette app, concrètement?
Johan De Backer. L’application est un carrefour. Dans le chaos des infos, des notifications publicitaires et des messages politiques qui nous bombardent dès qu’on sort le téléphone de notre poche, on veut un endroit où les gens qui veulent changer les choses peuvent se retrouver. C’est un outil pour agir, apprendre et s’organiser. Aujourd’hui, 25 000 personnes l’ont déjà téléchargée. C’est un bon début. Nous voulons élargir ce nombre et que des dizaines de milliers d’autres personnes la téléchargent et l’utilisent à l’avenir. Elle est ouverte à tous ceux et toutes celles qui ont le cœur à gauche.
Nous voulons une application beaucoup plus dynamique. Si un événement international majeur se produit, comme une intervention de Trump, vous devez pouvoir trouver notre réaction immédiatement sur l’application au lieu de chercher partout sur les réseaux sociaux.
Benjamin Pestieau. C’est aussi un outil de combat quotidien. Pour contrer les algorithmes de la tech américaine, nous avons besoin d’un militantisme nouveau. On utilise parfois le terme d’« apptivisme » pour le désigner, contraction d’« app » et « activisme ». Imaginez un travailleur sur son lieu de travail. Avant, s’il voulait faire signer une pétition papier, il risquait de se faire repérer par le patron et avoir des problèmes. Aujourd’hui, avec son smartphone, il peut envoyer le lien d’une pétition contre l’augmentation du prix du carburant via WhatsApp à son collègue en une seconde et lui demander de la signer à la pause. L’application permet de retrouver instantanément une vidéo de notre spécialiste Kim De Witte sur les pensions ou un visuel percutant sur les prix de l’énergie pour le montrer à un collègue.
Nous devons à la fois combattre l’IA et à la fois nous en emparer pour la lutte
Johan De Backer. C’est aussi un instrument de travail pour les groupes de base du parti. Si un membre de groupe veut retrouver une pétition pour la diffuser ou s’il cherche la dernière formation de son groupe de base, tout sera centralisé là. Nous voulons que les gens aient envie de consulter l’application tous les jours pour voir ce que pense le PTB, ce que fait le PTB et comment ils peuvent agir avec le PTB.
L’intelligence artificielle (IA) y est intégrée, via le chatbot, « Sam ». Comment conciliez-vous les menaces que font peser l’IA et son utilisation pour le changement de société?
Benjamin Pestieau. Nous devons à la fois combattre l’IA et à la fois nous en emparer pour la lutte. Dans notre système capitaliste, l’IA est utilisée pour déshumaniser la société, elle est utilisée dans les guerres, la répression ou pour augmenter la pression au travail. Cette utilisation capitaliste de l’IA est nocive et destructrice. L’IA peut aussi être un outil d’émancipation très puissant pour aider à maîtriser des connaissances ou structurer sa pensée. Nous voulons nous emparer de cet aspect émancipateur.
Johan De Backer. Nous utilisons l’IA pour renforcer notre combat. Lors des élections de 2024, nous avons été confrontés à un défi : nous avions plus de 1 000 points de programme, et de nombreuses personnes avaient des questions à leur sujet. Pour y répondre, nous avons développé Sam, qui a répondu à plus de 84 000 questions pendant la campagne électorale — un volume impossible à traiter avec notre seule équipe. Sam a aidé aussi tous les militants de la campagne électorale à trouver des réponses sur le programme qu’on leur posait dans les discussions.
Beaucoup de lecteurs sont attachés au magazine papier Solidaire. Pourquoi ce choix de l’arrêter sous sa forme actuelle au profit du digital ?
Benjamin Pestieau. C’est avec un pincement au cœur qu’on a dû prendre cette décision. Je fais partie des amoureux de Solidaire. Mais pour réussir notre révolution digitale, nous devions concentrer nos moyens. Cela ne signifie pas la fin de l’écrit. Nous voulons continuer à le développer sous d’autres formes. L’apprentissage via la lecture reste l’un des plus puissants. L’effort de la concentration de la lecture structure le savoir différemment de la vidéo.
Nous allons continuer à publier des articles longs, des livres, comme le prochain livre de Peter Mertens.
Johan De Backer. Et au niveau du lien entre les membres, qui passait au début par le journal, l’app PTB va permettre de connecter les gens entre eux. Un groupe de base à Ostende pourra partager ses projets avec un groupe à Liège via l’application, ce qui renforcera notre force collective.
Benjamin Pestieau. Pour être clair encore : nous ne voulons pas que la superficialité remplace la profondeur. Le parti est un tout : il y a les punchlines, mais aussi les études de fond de notre service d’études, nos livres ou encore les webinaires où 1 000 personnes interagissent. La bataille pour l’hégémonie culturelle se joue partout : dans la manière dont on s’informe, dont on s’organise et même dont on fait la fête collectivement à ManiFiesta. L’application va être au carrefour de tout cela et devenir l’outil qui va nous aider à ne plus être spectateurs, mais acteurs de cette bataille. Si vous voulez reprendre la main, si vous voulez apprendre, agir et vous organiser, téléchargez l’app et abonnez-vous à Fakto !
Les médias du PTB en quelques dates
Septembre 1970, 1er numéro d’Amada, ancêtre de Solidaire
Alle Macht Aan De Arbeiders ou AMADA en néerlandais, Tout le Pouvoir aux Ouvriers ou TPO, en français est un journal créé dans la foulée de Mai 68 par des étudiants de Flandre qui décident de s’unir et aller à la rencontre de la classe travailleuse pour former un nouveau mouvement politique du même nom, qui deviendra neuf plus tard le PTB.
Il devient bilingue en 1976, avant de changer de nom pour Solidaire. Hebdomadaire jusqu’en 2014, où il passe à un format magazine.
1979, naissance du PTB
Une fois le travail d’unification politique fait via le journal, ses fondateurs lancent le PTB. Le mouvement devient parti, au niveau national.
1997, premier site Internet
Le PTB innove en devenant le 1er parti à avoir son propre site. Il lance dans la foulée sa première newsletter numérique hebdomadaire, qui existe toujours aujourd’hui.
2009, présence sur les réseaux sociaux
Dès le début de son existence, le parti de gauche veut être là où la classe travailleuse est. Et les réseaux sociaux font donc l’objet d’un travail actif. La page FB francophone de Raoul Hedebouw compte plus de 347 000 abonnés, celle de la cheffe de groupe au Parlement Sofie Merckx 46 000, Marc Botenga est suivi par plus de 520 000 personnes sur Instagram…
2009, chaîne YouTube
Afin de faire connaître les idées du parti, diffuser des extraits des débats télévisés, décliner le contenu de livres en séries, etc. le PTB se lance aussi sur YouTube. Avec un succès rapide.
2023, création de Fakto
Tout en déclinant ses propositions dans des vidéos courtes, le parti lance une chaîne d’éducation marxiste 100 % digitale (vidéos, podcasts, etc.) pour expliquer sa vision de société.
2024, lancement de l’application et de Sam
Pour la campagne électorale de mai 2024, le PTB lance une application et un chatbot, Sam, afin de répondre aux nombreuses questions des gens sur son programme. Cette application est un succès et le parti décide d’approfondir l’expérience en investissant du temps pour en faire une arme militante.