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ALERTE : les prix flambent et certains voudraient freiner nos salaires

Le monde patronal et une partie du monde politique s’agitent. L’inflation repart fortement à la hausse en Belgique. Et qu’est-ce qui les inquiète ? L’augmentation des prix et la perte de pouvoir d’achat des travailleurs ? Non. C’est surtout l’indexation automatique des salaires. Reprenons les choses depuis le début.

Samedi 31 octobre 2026

De Benjamin Pestieau, secrétaire général adjoint du PTB

En octobre, l’inflation a atteint 5,26 % en Belgique. Cela veut dire qu’en moyenne, un panier de produits et de services qui coûtait 100 euros en octobre 2025 coûte désormais 105,26 euros. Et pour certains produits, c’est bien pire. En un an, le prix du gaz a augmenté de 52,5 %, celui du diesel de 45,1 % et celui de l’électricité de 23,7 %. Le très sérieux « Bureau fédéral du Plan » prévoit que l’inflation restera élevée en novembre.

Alors pourquoi les patrons s’agitent-ils autant ? Parce que les salaires vont être indexés automatiquement pour compenser cette augmentation des prix. Et voilà que cette adaptation est présentée comme un problème pour les entreprises. Certains voudraient que les travailleurs supportent eux-mêmes une plus grande partie de la hausse des prix. Mais rappelons un point fondamental : l’indexation des salaires n’est pas une augmentation de notre pouvoir d’achat. Elle sert à éviter que nous en perdions. En Belgique, nous avons un mécanisme d’indexation automatique qui adapte les salaires à l’évolution des prix. C’est une protection sociale fondamentale, même si elle a été affaiblie à plusieurs reprises par les gouvernements successifs.

Prenons un exemple concret. Le secrétariat social SD Worx prévoit que les salaires des employés de la commission paritaire 200 seront indexés de 4,17 % au 1er janvier 2027. Cela concerne notamment des employés administratifs, comptables, commerciaux ou informaticiens dans de nombreuses entreprises de services, de commerce de gros ou de bureaux d’études. Pour un salaire de 3 000 euros brut, cela représente environ 125 euros brut supplémentaires par mois. Sauf que ce n’est pas un cadeau. C’est un rattrapage de l’augmentation des prix. Et ce rattrapage est loin d’être parfait. Pour trois raisons.

  1. Premièrement, nos salaires ne suivent pas toute l’augmentation des prix.
    Ils ne sont pas indexés sur l’inflation générale, mais sur un indicateur particulier : l’«indice santé», qui exclut notamment l’essence et le diesel depuis 1994. Cela veut dire que lorsque les prix des carburants explosent, cette augmentation n’est pas prise en compte dans le calcul de l’indexation. Et ce n’est pas un détail. En octobre, l’inflation générale atteignait 5,26 %, contre seulement 4,53 % pour l’indice santé. Un écart de 0,73 point. 
     
  2. Deuxièmement, l’indexation est ralentie par un mécanisme de lissage.
    En réalité, les salaires ne suivent même pas directement l’indice santé. Pour calculer l’indexation, on utilise généralement ce qu’on appelle l’«indice santé lissé».
    Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est simple. On fait la moyenne de l’indice santé des quatre derniers mois. Résultat : lorsque les prix augmentent brutalement, cette augmentation n’est prise en compte que progressivement dans l’indice utilisé pour les salaires.
     
  3. Troisièmement, les salaires sont indexés avec retard.
    Dans de nombreux secteurs, il faut attendre une date précise pour que le salaire soit adapté. Pour les employés de la commission paritaire 200, c’est une fois par an, au 1er janvier. Pendant ce temps, les prix, eux, n’attendent pas. Quand vous passez à la caisse du supermarché, on ne vous dit pas : «Ne vous inquiétez pas, vous pourrez payer les nouveaux prix à partir de janvier.» Non. Vous payez immédiatement. Avec un salaire qui, lui, n’a pas encore été adapté. Et lorsque l’indexation arrive enfin, personne ne vous rembourse les mois pendant lesquels vous avez perdu du pouvoir d’achat. Les prix augmentent aujourd’hui. Les salaires courent derrière. Et les mois perdus ne sont jamais remboursés. 


Et tous ces retards ou affaiblissement de l’index sont loin d’être négligeable. Dans une étude publiée en novembre 2024, nous avions calculé qu’un travailleur à temps plein gagnant le salaire moyen avait perdu 3 859 euros bruts cumulés de salaire réel entre début 2021 et mi-2024, par rapport à une situation où son salaire aurait pleinement suivi l’inflation. Et pourtant, le gouvernement Arizona vient encore d’affaiblir l’indexation. Depuis juin 2026, il a introduit un plafonnement partiel de l’index pour les salaires supérieurs à 4.000 euros brut. Une partie des hausses de prix ne sera donc plus entièrement compensée pour les travailleurs concernés.

Tout cela a des conséquences qui dépassent le seul pouvoir d’achat. Car il y a une autre question fondamentale : comment partage-t-on les richesses que nous produisons ensemble ? Imaginons un gâteau représentant toute la richesse créée par les entreprises. Une partie revient aux travailleurs et travailleuses sous forme de salaires et de cotisations sociales (pour nos pensions ou assurance maladie). L’autre partie va aux capitalistes. Eh bien, la part du gâteau qui revient aux travailleurs n’a cessé de diminuer ces 10 dernières années. Nous recevons toujours moins de ce que nous produisons collectivement. Ce recul est la conséquence de plusieurs mécanismes : la loi de 1996 qui permet d’interdire les augmentations de salaire supérieures à l’indexation, les réductions de cotisations sociales et… les insuffisances de l’indexation.

Alors oui, la hausse des prix de l’énergie pose aussi des difficultés aux entreprises, notamment aux PME. Mais réduire l’indexation des salaires ne fait pas baisser le prix du gaz ou de l’électricité. Cela revient à faire supporter une plus grande partie de la facture aux travailleurs.On voudrait nous faire croire que le problème, c’est que nos salaires augmentent trop vite. Alors que ce sont les prix qui augmentent trop vite pour nos salaires. 

La solution n’est donc pas de réduire encore l’indexation. Il faut au contraire la renforcer : un indice qui mesure réellement l’évolution des prix et une indexation plus rapide pour éviter que les travailleurs perdent des mois de pouvoir d’achat. Nous n’avons pas besoin de moins d’index. Nous avons besoin d’un meilleur index. Et de véritables augmentations de salaire.

La défense de l’indexation et de notre pouvoir d’achat sera l’un des grands enjeux de la mobilisation syndicale du lundi 23 novembre à Bruxelles.