Le PTB plus proche de toi et toi plus proche du PTB. Renforce la vague sociale.!

Télécharge notre app

34 milliards en plus pour la militarisation, 400 millions en moins pour l’éducation ?

« Il n’y a absolument aucun vase communiquant entre le budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles et le budget de la défense, qui dépend de l’État fédéral. Établir un lien entre le financement de la Défense nationale et les efforts demandés pour redresser les finances de notre Communauté relève d'un contresens institutionnel total. »  Qui a raison ? Le Gouvernement qui ressasse cette ritournelle ou la sagesse populaire, relayée dans la rue par des dizaines de milliers de professeurs et de jeunes, dans les manifestations, les piquets de grève ou dans les discussions aux quatre coins de la Fédération ? Faisons le point.

Vendredi 26 juin 2026

Texte de Damien Robert.

On ne peut y échapper. À la TV, la radio, la presse écrite ou sur les réseaux sociaux, cela tourne en boucle depuis des mois. Vu son intensité et la fréquence du message, c’est inéluctable : cette certitude fait même partie du menu des barbecues de ce début d’été ensoleillé. L'objectif affiché par la ministre-présidente de la Communauté française Élisabeth Degryse (Les Engagés) est de réduire le déficit structurel de la Fédération Wallonie-Bruxelles qui dépense environ 15 milliards d’euros pour seulement 13,5 milliards de recettes. Pour y arriver, les dépenses courantes et les subventions comme la non-indexation des aides à la culture et à l'enseignement sont bloquées ou réduites année après année. Pour cette nouvelle législature, le Gouvernement a planifié un plan d'économies totalisant 500 millions à l'horizon 2029.[1] 

Cette situation suscite beaucoup de colère dans la société. Depuis plus de six semaines, la Fédération Wallonie-Bruxelles connaît des actions et un mouvement de grève d’une ampleur rarement vue dans l’histoire du monde enseignant, auxquels se sont joints beaucoup de jeunes et qui sont largement soutenus dans la société. Ces mesures d’économies envers l’éducation suscitent d’autant plus de colère que tous les secteurs ne sont pas logés à la même enseigne. Le Gouvernement fédéral, où se retrouvent MR et Engagés, a en effet décidé un plan global d’investissement massif jamais connu jusqu’ici qui doit atteindre 34 milliards, jusqu’en 2034.[2] 

L’armée est-elle inutile ? Pas du tout. Il est nécessaire d’améliorer la défense. Chaque pays a besoin d’une armée performante et moderne pour défendre son territoire. D’ailleurs, cette amélioration est en cours. En effet, le budget de la défense est en augmentation constante. Entre 2017 et 2024, il a déjà doublé en passant de 3,9 milliards à 7,9 milliards.[3] 

Mais le mouvement s’accélère et prend des proportions inouïes et très largement exagérées. Entre 2020 et 2030, la contribution par habitant dédiée à la Défense nationale aura bondi de 156 %[4], traduisant un réarmement historique du pays. Parallèlement, l'investissement par habitant pour l'enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles stagne.

Deux niveaux de pouvoir différents, deux logiques différentes ? Quatre arguments qui prouvent le contraire

Il n’y a pas d’autre alternative, nous répondent les ministres avec aplomb. Et comparer l’armée à l’enseignement, c’est comme comparer des pommes et des poires vu que ce sont deux compétences différentes soumises aux décisions de deux niveaux de pouvoir différents. Est-ce que ça tient la route ?

Commençons par le début... Utiliser cet argument, c’est une technique éprouvée en politique. Pourquoi ? En compartimentalisant les décisions aux niveaux de pouvoir où elles doivent se prendre, on évite la vue d’ensemble. Pourtant, une simple vue d’ensemble qui dissipe le brouillard autour de ces logiques budgétaires soi-disant différentes permet de saisir la tendance lourde et grave, ainsi que les choix politiques qui sont en train de se dessiner et qui risquent d’avoir un impact majeur sur les générations actuelles et futures. 

Même si cette technique est efficace en communication politique, est-ce qu’elle est juste ? Non. Voici pourquoi. 

D’abord, l’argent qu’on prend pour construire une armée offensive, on le prend ailleurs dans le budget. Cette logique qui impose un investissement hors du commun dans l’industrie militaire se fait au détriment des besoins de la population. Au fédéral, là où les mesures sont décidées concernant l’armée, cela se fait aussi. Pas directement au détriment de l’enseignement mais bien directement au détriment des pensions, de la santé, de nos salaires et des politiques sociales. Et celle qui se fait au détriment de l’enseignement ? Elle est aussi réelle. Mais elle se fait indirectement.

Ensuite, les partis qui dirigent le Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles sont aussi ceux qui sont au Gouvernement fédéral et qui ont décidé ces choix. « C’est pas nous, c’est les autres », nous répondent-ils. Mais ils sont mal à l’aise. Car personne au MR ou aux Engagés n’a contesté, au fédéral, ces investissements énormes dans l’armée en cassant nos conquêtes sociales. Au contraire, ils les ont appuyées et soutenues. Ce n’est pas une autre logique politique ou budgétaire. C’est la même.   

De plus, décider l’étouffement du budget nécessaire à l’éducation du million d’enfants scolarisés dans la Fédération, par un assèchement des mécanismes de financement de l’éducation, relève d’une seule et même décision : celle du mode de financement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. C’est une compétence fédérale. Et concernant ce refinancement, on n’entend pas les ministres MR et les Engagés au fédéral réclamer à corps et à cris de l’argent pour nos écoles. 

Enfin, ce qui se joue aujourd'hui dans les cabinets budgétaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles et du Gouvernement fédéral n'est pas une crise locale. C'est le reflet d'un basculement continental. En effet, partout en Europe, la décennie 2020-2030 consacre le dégonflement des priorités éducatives au profit du réarmement. Si l'Europe dépensait quatre fois plus pour ses écoles que pour ses armées à l'aube de la décennie, la situation change.[5] Aujourd’hui, la Belgique s’aligne, avec zèle, sur une trajectoire européenne où le budget militaire par habitant croît beaucoup plus vite[6] que le budget de l'instruction. Et au niveau européen, le budget de l’instruction dans les pays européens diminue en valeur réelle.[7]

Derrière Degryse et Glatigny, un phénomène européen... qui provoque une résistance européenne

Cela ne va pas sans résistance. Dans la lutte en cours actuellement en Fédération Wallonie-Bruxelles, chaque acteur de terrain réfléchit spontanément à la situation dans son école, sa région et se retourne contre les ministres Degryse, Glatigny et le Gouvernement. Tout cela est juste. Mais seulement partiellement. Car ce qui se passe en Fédération Wallonie-Bruxelles n’est pas propre à notre situation. En effet, la résistance dans le monde de l’éducation est un phénomène qui touche toute l’Europe actuellement.

En Espagne, où l’enseignement est régionalisé, ce sont 20 000 enseignants qui ont manifesté à Valence ce 11 mai 2026 pour protester contre les économies dans l’éducation.[8] Le même jour, une grève illimitée est entamée dans la Région par les enseignants du secteur public. Le 15 mai, rebelote : une marée humaine défile dans Valence.[9] Les 19 et 20 mai, le mouvement s'étend à d'autres régions autonomes. En Aragon, les organisations syndicales de cette autre Région appellent à deux journées complètes de grève totale dans l'enseignement public non universitaire. C’est un succès.[10] Le 23 mai, à Valence, une marée humaine, de 30 000 personnes défile à l'appel des syndicats et des associations de parents d'élèves.[11] En Catalogne, à Barcelone, les syndicats ont mis en place une stratégie inédite : un "mois de grèves tournantes" étalé sur mai et juin. Après avoir rejeté à une grande majorité une nouvelle proposition du Gouvernement, les enseignants ont décidé de battre le pavé de la grande ville catalane le jour de la visite du pape.[12] 

Tout près de chez nous, en France, des manifestations ont lieu aussi. Une semaine complète de mobilisation a été menée entre le 30 mars et le 3 avril avec à la clé, une journée de grève suite à l’annonce de suppressions de 4 000 postes dans l’éducation nationale.[13] 

En Italie, un mouvement de contestation grandit depuis le mois de mai. Cela a commencé avec des grèves partielles. Puis le principal syndicat enseignant a décrété une grève des heures supplémentaires et des prestations complémentaires entre le 22 mai et le 21 juin 2026. Un des mots d’ordre qui traverse ce mouvement est le suivant : les syndicats exigent l’arrêt de l’explosion des dépenses militaires pour réorienter les budgets vers les services publics et l’enseignement.[14] 

Au Portugal, ce 3 juin 2026, une grève générale a été suivie avec succès par les enseignants, suivie deux jours plus tard par une grève du personnel non enseignant des écoles.[15] 

En Roumanie aussi, depuis le mois de février, la contestation s’amplifie. Le 14 mars, plusieurs milliers de jeunes étudiants et d’élèves du secondaire ont manifesté dans les grandes villes du pays contre des économies programmées dans l’enseignement. Mais ce n’est pas tout : 130 000 signatures d’enseignants, membres du syndicat, ont été récoltées pour déposer un préavis de grève.

Mais si la contestation dans ces pays est importante, c’est dans un pays où on s’y attendrait moins qu’elle atteint des proportions encore non égalées dans ce printemps européen de protestation dans l’éducation. En effet, à moins de 50 kilomètres des piquets de grève qui se tiennent actuellement depuis six semaines dans la quasi-totalité des écoles secondaires liégeoises, c’est dans une autre langue, mais avec la même logique, que le mouvement a atteint une ampleur sans pareille.

En effet, d’Aix-la-Chapelle jusqu’à Hambourg en passant par Berlin et Leipzig, l’Allemagne connaît depuis six mois un mouvement de lutte surprenant. Quelle est la raison de ce mouvement ? Chez nos voisins, le sous-financement de l’enseignement est aussi chronique. Il y a une pénurie de 35 000 enseignants. Mais paradoxalement, le Gouvernement a décidé d’investir 100 milliards dans l’armée, pour construire la machine de guerre la plus puissante d’Europe.[16] Il a aussi décidé d’obliger les jeunes garçons de 18 ans à remplir un formulaire de l’armée qui vise à scruter les compétences, la condition physique et la motivation de chaque jeune à défendre le pays. Tout jeune qui refuse de répondre à ce questionnaire est passible de sanctions financières.[17] Et dès juillet 2027, l’armée convoquera les profils les plus intéressants pour l’armée pour passer le « Musterung » (l’examen médical et d’aptitude militaire). Les jeunes sélectionnés ne peuvent pas refuser de s’y présenter.[18] Si le quota de volontaires n’est pas atteint, pour porter l’armée à l’objectif de 460 000 hommes, le Gouvernement s’est donné le droit d’activer sur simple vote une « circonscription sur besoin » (bedarfswehrpflicht).[19] 

Résultat ? Le 5 décembre 2025, le collectif national de la jeunesse et le mouvement « Schulstreik gegen die Wehrpflicht »[20] (grève scolaire contre le service militaire) lance un appel à sécher massivement les cours.[21] 50 000 jeunes descendent dans les rues de 90 villes. Le 5 mars de cette année puis le 8 mai, jour de l’anniversaire de la victoire contre le fascisme, les protestations recommencent et s’amplifient dans plus de 150 villes.[22] Les syndicats d’enseignants se joignent à ce mouvement et demandent un plan d’urgence de 100 milliards pour l’école, à l’instar de celui décidé pour l’armée. 

Mais pourquoi une telle ampleur ?

Chacun de ces mouvements d’enseignants et de jeunes, pris isolément, contient des revendications spécifiques. Mais c’est d’abord en regardant les phénomènes dans leur ensemble qu’on peut les comprendre, sans en isoler les parties. Car derrière toutes ces mesures, il y a d’abord les orientations de la Commission européenne. Ce sont ces orientations et leur mise en pratique que nous aborderons dans la prochaine partie de cet article.

[1]https://degryse.cfwb.be/home/communiques-de-presse/presses/budget-2026-2029-accord-au-gouvernement-de-la-federation-wallonie-bruxelles-pour-garder-sous-controle-le-deficit-budgetaire.html?hl=fr-BE Les 500 millions comprennent aussi les économies dans la culture et les autres compétences de la Fédération Wallonie Bruxelles. Pour l’enseignement uniquement, elles s’élèvent à 400 millions.

[2] https://www.lachambre.be/FLWB/PDF/56/1143/56K1143004.pdf 

[3] https://www.nbb.be/doc/dq/f/dq3/nfcf.pdf et https://stopmilitarisation.be/manifeste/ 

[4] https://www.nato.int/content/dam/nato/legacy-wcm/media_pdf/2024/6/pdf/240617-def-exp-2024-en.pdf 

[5] https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Government_expenditure_on_education et https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Government_expenditure_on_defence 

[6] https://www.sipri.org/databases/milex?hl=fr-BE 

[7] https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Government_expenditure_on_education 

[8] https://cadenaser.com/comunitat-valenciana/2026/06/11/del-11-de-mayo-al-11-de-junio-los-32-dias-de-la-huelga-del-profesorado-valenciano-radio-valencia/?hl=fr-BE 

[9] https://elpais.com/educacion/2026-05-15/los-profesores-toman-el-centro-de-valencia-en-una-manifestacion-multitudinaria-en-su-quinto-dia-de-huelga.html?hl=fr-BE 

[10] https://www.eldiario.es/aragon/sociedad/arranca-huelga-educativa-aragon-concertada-no-garantiza-igualdad-oportunidades_1_13232259.html 

[11] https://www.3cat.cat/3catinfo/manifestacio-massiva-a-valencia-en-plena-vaga-indefinida-dels-docents-de-leducacio-publica/noticia/3411334/ 

[12] https://www.sindicat.net/2026/05/07/tot-el-que-et-cal-saber-per-a-les-vagues-del-maig-i-el-juny/ et https://www.elnacional.cat/ca/societat/habemus-vaga-manifestacio-docents-barcelona-coincidint-arribada-papa_1652501_102.html 

[13] https://www.weka.fr/actualite/education/article/baisse-du-nombre-d-eleves-des-enseignants-en-greve-contre-les-suppressions-de-postes-212506/?hl=fr-BE 

[14] https://www.cpiamassacarrara.it/wp-content/uploads/2026/05/Circolare-191_2025-26-sciopero-varie-sigle-sindacali-06-07_052026-genitori-alunni.pdf et https://www.unicobas.org/indizione-sciopero-astensione-da-tutte-le-prestazioni-orarie-aggiuntive-per-docenti-e-ata-in-servizio-servizio-negli-istituti-tecnici-e-negli-iiss-laddove-sono-presenti-istituti-tecnici-dal-22-magg/ 

[15] https://www.spgl.pt/greve-geral-3-6-2026-professores-deram-uma-forte-expressao-a-greve-geral-de-3-de-junho?hl=fr-BE 

[16] https://institutdelors.eu/content/uploads/2025/04/Infographie_Defense_UE_Part1_Budgets_A4_FR.pdf 

[17] https://www.bmvg.de/de/neuer-wehrdienst 

[18] https://canada.diplo.de/ca-en/2755596-2755596 

[19] https://canada.diplo.de/ca-en/2755596-2755596 

[20] https://schulstreikgegenwehrpflicht.com/ 

[21] https://www.news4teachers.de/2026/03/gew-unterstuetzt-bundesweiten-schulstreik-gegen-geplante-wiedereinfuehrung-der-wehrpflicht/?hl=fr-BE 

[22] https://www.theguardian.com/world/2026/may/07/germany-pupils-strike-rearmament-policy-protest-boycott