Qu’est-ce que le « modèle danois » d’intégration et pourquoi il est une source d'inspiration pour la N-VA ?

La politique du gouvernement n’est pas du goût de tout le monde. Comme en témoigne cette manifestation à Copenhague pour une politique d’accueil qui respecte les droits humain (Photo Flickr, Klaus Berdiin Jensen).

Pour certains politiciens, le « modèle danois » en matière d’intégration est un exemple. Plusieurs mesures de l’accord de gouvernement flamand s’en inspirent. Il est promu par Theo Francken, le Vlaams Belang et séduit même certains socialistes au Nord du pays, à l'instar des sociaux-démocrates danois. Certains parlent aussi de ce modèle comme source d'inspiration pour un gouvernement entre la N-VA et les socialistes au fédéral. Il y a donc bien des raisons de passer le modèle danois à la loupe.

Ces vingt dernières années, les gouvernements danois successifs ont reçu le soutien du Parti populaire danois, un parti d’extrême droite nationaliste anti-migrants. La conséquence en est une politique de dissuasion et de renvoi, une surenchère de mesures toujours plus dures. De quoi s’agit-il ?

Confiscation des effets personnels des réfugiés : En 2015, le Danemark a légalement autorisé la confiscation des effets personnels des réfugiés si ces effets ont une valeur de plus de 10 000 couronnes danoises (environ 1 400 euros).

Le revenu d’intégration est diminué de moitié pour les réfugiés : Les réfugiés reconnus ont seulement droit à la moitié du revenu d’intégration – l’allocation sociale dont le but est de permettre de mener une vie décente – durant les sept premières années de leur présence au Danemark.

Diminution des allocations familiales pour les nouveaux arrivants : Les six premières années de leur présence au Danemark, les réfugiés reconnus perçoivent des allocations familiales moindres que celles des autres Danois.

Facilitation du retrait du statut de réfugié : Le statut de réfugié reconnu peut être retiré, indépendamment du fait d’habiter au Danemark depuis plusieurs années et même si les enfants sont beaucoup plus liés au Danemark qu’à leur pays d’origine.

Au Danemark, les nouveaux arrivants sont traités comme des citoyens de second rang. Les grandes entreprises peuvent les employer comme main-d’œuvre gratuite

Obligation de « stages » gratuits dans les grandes entreprises : Les nouveaux arrivants peuvent être obligés d’effectuer des stages dans des entreprises, stages payés sans aucune rétribution supplémentaire autre que l’allocation-intégration allouée par la commune. Pour les entreprises, c’est une main-d’œuvre gratuite qu’elles ne sont pas obligées d’engager après le stage (lire l’encadré sur l’abattoir Danish Crown).

Mise en place de « zones-ghettos » où les délits sont sanctionnés de peines deux fois plus lourdes : 29 communes ou quartiers danois sont étiquetés « zones-ghettos ». Les délits y sont sanctionnés de peines deux fois plus lourdes qu’ailleurs. Il existe même actuellement une proposition de loi qui prévoit jusqu’à quatre ans de prison pour des parents vivant dans ces zones s’ils partent trop longtemps en vacances avec leurs enfants dans leur pays d’origine sous le prétexte que « cela lave le cerveau des enfants et les éloigne des mœurs et coutumes danois ».

Le regroupement familial quasiment impossible, y compris pour les Danois : Une nouvelle loi édicte que, dans le cas d’un couple mixte dont l’un des deux n’est pas né dans l’Union européenne, ce dernier ne reçoit pas de permis de séjour si le couple est davantage lié à un autre pays.

Viande de porc obligatoire pour les enfants : Les sociaux-démocrates danois veulent faire servir obligatoirement de la viande de porc à tous les enfants dans les cantines scolaires. Le bourgmestre d’Albertslund, une banlieue de Copenhague, veut s’attaquer aux « problèmes grandissants d’intégration » et exige que l’on serve du saucisson de jambon à chaque enfant.Inégalité systématique et violation des droits humains

Inégalité systématique et violation des droits humains

Avec ce modèle, le Danemark touche à l’une des pierres angulaires de la protection internationale des réfugiés. L’article 23 de la Convention de Genève énonce en effet que la protection sociale doit être octroyée en établissant le moins de différences possible entre tous les membres de la société. Les droits de l’homme sont valables pour tous les êtres humains. Mais, au Danemark, le traitement inégal des étrangers devient de plus en plus la norme.

Pour l’organisation Refugees Welcome Denmark, « ces mesures sont les énièmes d’une longue série de sanctions et d’humiliations qui installent une sorte d’apartheid entre les Danois de souche et les étrangers non occidentaux ».

La restriction du droit au regroupement familial va frontalement à l’encontre du droit fondamental à une vie familiale, tel que stipulé dans l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme. La période d’attente pour le regroupement familial, qui pour beaucoup s’élève déjà à trois ans, sera encore allongée. Christian Friis-Bach, du Danish Refugee Council : « Le fait que les gens choisissent de retourner dans un pays où leur vie est en danger juste parce qu’au Danemark ils sont intentionnellement obligés de rester séparés de leurs proches et contraints de vivre dans la pauvreté est inadmissible pour un riche État-providence comme le Danemark. »

Un discours nationaliste pour garder le peuple danois « ethniquement homogène »

Au cours des vingt dernières années, le Danemark a développé un discours de plus en plus hostile et xénophobe, traduit par une politique dure en matière d’immigration et d’intégration. L’immigration est présentée comme la menace la plus immédiate pour la culture et l’identité du pays. Les politiciens parlent en termes de « lente extinction du peuple danois ». Ils créent l’idée qu’ils pourraient rétablir le Danemark dans son ancien statut d’État-providence s’il était ethniquement homogène et font comme si les problèmes sociaux étaient causés par les nouveaux arrivants, en taisant soigneusement le fait que ce sont avant tout ces mêmes politiciens de droite qui démantèlent les acquis sociaux des travailleurs.

Un modèle qui ne vise pas du tout l’intégration...

Le modèle danois n’est pas un modèle d’intégration mais un modèle de dissuasion et de renvoi. Les réglementations en matière de migration se sont fortement durcies, les nouveaux arrivants sont poussés dans des situations sociales impossibles et les étrangers qui vivent déjà depuis longtemps au Danemark sont forcés de se mouler dans un carcan identitaire danois.

L’Institut danois des droits de l’homme a montré que la diminution des allocations sociales a mené à des difficultés financières, à l’exclusion sociale et à la pauvreté : « Les familles n’arrivent plus à payer la nourriture, les vêtements, les frais scolaires et les soins de santé et de transport. Les activités parascolaires sont moins accessibles, ce qui fait que des enfants sont exclus. »

...mais qui bénéficie à l’élite

Au Danemark, les nouveaux arrivants sont traités comme des citoyens de second rang. Les grandes entreprises peuvent les employer comme main-d’œuvre gratuite ou à des salaires extrêmement bas. On martèle aux travailleurs danois que la discrimination envers les nouveaux arrivants est nécessaire pour garantir leurs droits sociaux. C’est le contraire qui est vrai. Un traitement inégalitaire organise le dumping social. Les stagiaires gratuits prennent la place des travailleurs fixes. En conséquence, tous les salaires sont entraînés dans une spirale descendante. C’est pourquoi des droits égaux sont justement si importants. Pousser les gens dans la pauvreté de sorte qu’ils soient prêts à travailler pour n’importe quel salaire désavantage tous les travailleurs.

Le modèle danois comme source d’inspiration pour Francken et consorts

Restreindre les droits sociaux des nouveaux arrivants, dont ceux des réfugiés, figure dans la liste des mesures prévues par le gouvernement flamand. Ainsi, les nouveaux arrivants ne pourront plus bénéficier des prestations sociales flamandes, comme un logement social ou l’assurance-soins, qu’après dix ans de séjour dans notre pays (dont une période ininterrompue de cinq années).

L’avenir montrera à quel point ces projets sont compatibles avec la Constitution et l’interdiction de la discrimination. Mais ce qui est certain, c’est que l’on ne favorise pas l’intégration des nouveaux arrivants en les jetant dans la pauvreté ni en les excluant des droits sociaux fondamentaux. Seul un accès égal à ces droits offre aux réfugiés le même soutien social durant leur parcours d’intégration et leur permet aussi de trouver plus facilement un emploi. Et, une fois qu’ils ont un emploi, ils peuvent eux aussi contribuer à la sécurité sociale et se constituer des droits à part entière.

Ce ne sont pas les gens tout au bas de l’échelle sociale qui sont responsables de ce qui ne va pas dans la société, mais une élite restreinte au sommet de celle-ci

Francken et consorts qualifient systématiquement les nouveaux arrivants et les étrangers de menace pour la sécurité sociale. Faisons le calcul. En Belgique, le budget total de la sécurité sociale s’élève à 91,3 milliards d’euros. De cela, 172 millions vont aux revenus d’intégration des réfugiés. Cela contraste fortement avec les milliards de cadeaux fiscaux concédés aux multinationales ou encore avec les lourdes économies décidées par le gouvernement Michel ces dernières années qui sont un danger beaucoup plus grand pour notre système social. Quand Francken insinue de manière mensongère que l’on peut augmenter la pension minimum à 1 500 euros en supprimant des droits sociaux des migrants, c’est seulement dans un seul but : monter les Flamands contre les étrangers pour faire oublier le démantèlement des droits sociaux par la N-VA.

« Arrêter » l’extrême droite… en appliquant son programme ?

Durant la campagne électorale de juin 2019, Mette Frederiksen, la dirigeante des sociaux-démocrates danois, a affirmé qu’elle durcirait encore la politique du gouvernement (et l’orienterait encore davantage à droite), pensant ainsi gagner à nouveau les élections. Mais sociaux-démocrates n’ont pas gagné les élections et ont même perdu un demi-pourcent. Le fait qu’ils aient pu former un gouvernement minoritaire de gauche est uniquement dû à ce que d’autres partis de gauche (deux partis sociaux-écologistes et un parti social-libéral) ont bel et bien gagné, et avec des propositions pour une politique d’accueil des migrants bien plus humaine.

Tout ceci doit servir de leçon pour la Flandre. Les partis traditionnels pensent pouvoir reconquérir les électeurs et stopper le Vlaams Belang en menant une politique dure envers les nouveaux arrivants. Par exemple, certains sociaux-démocrates flamands comme Jan Cornillie, ancien directeur du service d’études du sp.a, sont partisans du « modèle danois ». Cornillie a écrit un texte enflammé en sa faveur sur le site d’opinion de droite Doorbraak. Il est suivi par le président du sp.a, John Crombez, qui a déclaré vouloir amener le modèle danois en Belgique. Mais, en appliquant les propositions de l’extrême droite, on renforce précisément ce courant. Au Danemark, la surenchère à droite peut se poursuivre parce que tous les grands partis – libéraux et sociaux-démocrates en tête – emboîtent le pas à l’extrême droite.

Mette Fredriksen (au centre), dirigeante des sociaux-démocrates danois, a affirmé en juin 2019 qu’elle voulait encore durcir la politique danoise. En juin 2018, elle rencontrait John Crombez (à gauche), le président des sociaux-démocrates flamands, et Lodewijk Asscher, leader des socialistes néerlandais, lors d’un sommet consacré à la politique migratoire (Photo Belga).

Remettons à l’ordre du jour pour ces prochaines années la lutte sociale, qui doit être une lutte contre les vrais responsables du recul social : ce ne sont pas les gens tout au bas de l’échelle sociale qui sont responsables de ce qui ne va pas dans la société, mais une élite restreinte qui fait tourner le reste de la société à son profit.

 

L’abattoir Danish Crown profite des réfugiés
Dans l’abattoir Danish Crown, le plus grand d’Europe, qui abat chaque année 20 millions de cochons et emploie 10 000 personnes, il y a parfois jusqu’à 170 travailleurs syriens en « stage ». C’est la commune qui paie leurs « salaires » sous forme d’allocation-intégration. Le but visé est que l’entreprise engage les travailleurs après le stage. Or, après un an et demi de travail gratuit, seuls treize d’entre eux ont obtenu un emploi. L’entreprise préfère prendre en stage de nouveaux réfugiés, ceux-ci ne lui coûtant rien. Cette exploitation est possible uniquement parce que les nouveaux arrivants sont soumis à toutes sortes de sous-statuts sans droits. Ils sont ainsi des personnes de catégorie B ne pouvant exiger le respect de leurs droits fondamentaux.
 

 


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  • Ivo Flachet
    a publié cette page dans Actualités 2019-11-05 13:59:52 +0100

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