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Ils appellent ça un « budget technique », nous, on l'appelle « budget de gestion de la misère ». Le mercredi 18 décembre avaient lieu les discussions autour du budget de Fédération Wallonie-Bruxelles. L'occasion pour le PTB d'insister sur l'urgence de répondre à des besoins criants rencontrés tous les jours par les enfants, les jeunes et leurs parents.

Derrière les chiffres et les budgets, ce sont des élèves qui étudient dans des bâtiments insalubres, des étudiants qui passent leurs examens écrits assis sur les marches des auditoires, des parents inquiets de la qualité de l’enseignement qui coûte de plus en plus cher et ce sont aussi des profs surmenés qui ne savent plus où donner de la tête.

La lutte contre les violences faites aux femmes, l’accessibilité de la culture, le refinancement de l’enseignement supérieur, la précarité étudiante, les conditions de travail des enseignants, la vétusté des bâtiments scolaires… Sur toutes ces questions, des mesures ambitieuses sont nécessaires. La majorité PS-MR-Ecolo ne propose cependant qu’un budget de continuité, remettant à plus tard la traduction financière de ses ambitions politiques.

Voici le texte intégral des interventions d’Amandine Pavet, Anouk Vandevoorde, Elisa Groppi et Alice Bernard.

Pas de réponses concrètes.

Madame Linard (ministre de la Culture, ndlr), le lundi 2 décembre dernier se tenait la commission de l’Enfance, de la Santé, de la Culture, des Médias et des Droits des femmes. Du matin au soir, nous avons analysé et parcouru le budget sur ces matières importantes. Douze heures durant lesquelles nous avons pu poser nos questions et entendre celles des autres députés. Douze heures pour ne recevoir, en contrepartie, que peu de réponses. Malheureusement, nous n’avons pas appris beaucoup de choses, si ce n’est que le budget précédent sera reconduit dans les grandes lignes et qu’il s’agit d’un budget « technique ».
Or, il y a des problèmes précis qui exigent des réponses concrètes et urgentes pour les gens. Nous vous avons interpellé au sujet de l’enfance, de la culture pour tous, des violences faites au femmes.

Ainsi, quand on a relevé qu’aucun montant supplémentaire n’est prévu dans le budget pour la protection des droits de l’enfant, alors que 80 000 enfants vivent dans une situation de pauvreté en Fédération Wallonie-Bruxelles, votre seule réponse a été celle-ci : « Ce budget initial 2020 est un budget technique qui ne met pas encore en œuvre les nouvelles politiques du Gouvernement en la matière. » Quelle déception ! N’est-il pourtant pas du ressort d’un ministre que de faire en sorte que ses ambitions politiques se retrouvent dans un budget ?

Pas de moyens supplémentaires pour lutter contre les violences faites aux femmes

Ces derniers mois, plusieurs femmes sont tombées sous les coups de leur compagnon ou ex-compagnon. En novembre dernier, 10 000 personnes descendaient dans la rue avec des revendications concrètes pour venir à bout de ce terrible fait de société qui a depuis longtemps dépassé la sphère privée.

400 000 €, c’était le montant octroyé l’année dernière par la Fédération Wallonie-Bruxelles pour la lutte contre les violences faites au femmes. C’est le même montant qui sera reconduit dans le budget que nous devons voter aujourd’hui. Ce montant est totalement dérisoire. Maintenir ce montant de 400 000 euros, ça veut dire qu’on ne fera rien de plus qu’avant. Or, on a besoin de personnel, de campagnes de prévention, d’initiatives d’éducation permanente... Avec ce montant, on peut financer au maximum 10 emplois. C’est nettement insuffisant et les associations sur le terrain le confirment.

En commission, vous expliquiez que « la demande des associations de terrain en termes budgétaires est qu’il faut travailler de manière intégrée avec tous les niveaux de pouvoir, car cela multiplie les moyens d’action. Surtout, elles demandent de pérenniser les subventionnements ».
Évidemment qu’une action concertée entre les différents niveaux de pouvoir est indispensable. Il faut être en mesure de mener une politique cohérente sur le plan national. Mais la concertation ne fait pas tout. La plupart des associations sont inquiètes quand elles jettent un œil à votre budget. « Je n’ai pas l’impression qu’on va dégager des moyens supplémentaires… C’est un problème ! À l’heure actuelle, les associations sont obligées de bricoler ! » nous disent-elles.

La plateforme Mirabal, dans son appel à la mobilisation contre les violences faites aux femmes, indiquait qu’il est indispensable « d’investir un budget public conséquent » pour « appuyer les associations et services de terrain » et « de privilégier la prévention à la répression ». C’est justement dans la prévention que la Fédération Wallonie-Bruxelles a un rôle important à jouer, et ce, dès la petite enfance.

Le rapport alternatif de la coalition Ensemble contre les violence, signé par une cinquantaine d’associations, n’y va d’ailleurs pas par quatre chemins : « Dans les entités fédérées, de nouveaux budgets ont été dégagés ou prévus récemment, essentiellement consacrés au soutien des associations qui prennent en charge la lutte contre les violences. Mais ces budgets restent trop faibles pour répondre aux besoins de terrain. (...) En ce qui concerne les subventions structurelles, on constate leur insuffisance dans tous les domaines touchant aux thématiques de la Convention d'Istanbul. »
Dans une carte blanche du 1er décembre signée par des députés de tous les partis francophones, on retrouve également cette nécessité d’augmenter les moyens pour lutter contre les violences faites aux femmes de manière efficace. Si tout le monde est d’accord, comment se fait-il que ça ne se marque pas dans ce budget ?

La Convention d’Istanbul est contraignante. Elle ne produit pas des recommandations qu’un État peut décider de suivre ou non, mais des obligations, notamment en termes de prévention, que la Belgique doit mettre en application. Si elle ne le fait pas, la Belgique est considérée responsable des faits de violences, au même titre que l’auteur des violences.

Une culture pas toujours accessible

Nous avons également tenté d’obtenir des réponses sur la partie du budget consacrée à l’accès pour tous à la culture, accès qui n’est toujours pas garanti en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Partons de l’exemple concret des festivals de musique. Chaque été, ils sont devenus des événements incontournables pour les jeunes... Du moins pour les jeunes qui en ont les moyens. J’ai toujours gardé mes tickets de concerts, sans trop savoir à quoi ça allait me servir jusqu’à aujourd’hui. J’ai ici un ticket du festival de Dour de 2005. À cette époque, tu payais 67 € ton combi. Pour l’édition 2020, il faudra débourser 160 €. A l’époque, tu pouvais amener à boire et à manger sur le site du festival, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

Entre-temps, il y a eu la crise. Mais la crise pour qui ? En tout cas, pas pour l’organisateur Live Nation qui en 2018 a réalisé un chiffre d'affaires de 10,8 milliards de dollars.

Les festivals ne sont pas seuls concernés par cette augmentation. La dernière fois que j’ai voulu aller aux Beaux-Arts, je suis restée effarée devant le prix d’entrée : entre 16 et 21 € pour un adulte.
Même constat pour les cinémas. Je ne suis pas très âgée, mais j’ai connu les séances de cinéma à 2,50 €. Aujourd’hui, on ne s’en sort pas à moins de 10 € par personne tandis que les cinémas de quartier ferment les uns après les autres, ce qui ajoute encore au coût.

Le rapport de l’Administration général de la culture de 2018 faisait remarquer que « les pratiques et consommations culturelles extérieures demeurent marquées par les conditions sociales des individus ».

La culture est de plus en plus chère et inaccessible pour les personnes précarisées mais pas seulement. Elle l’est aussi pour les travailleurs qui ont du mal à joindre les deux bouts. Ce qui n’est pas votre cas. Par ces exemples et bien d’autres, nous constatons que lorsqu’on laisse la culture dans les mains du privé, cela conduit à moins d’accessibilité et un appauvrissement en termes de diversité. Nous craignons que ce soit ce vers quoi nous allons puisqu’il est déclaré dans votre Déclaration de politique communautaire (DPC) que vous souhaitez « encourager le mécénat et les dons » et « développer le financement participatif ».

Dans le budget, il y a bien 5 millions investis dans la culture à travers les bibliothèques, les centres culturels et les centres d’expression et de créativité, mais cette somme va-t-elle permettre de rendre les concerts, les ateliers, les stages, les locations, plus accessibles pour autant ?

Pour le PTB, il est essentiel de tout mettre en oeuvre pour supprimer les barrières qui se trouvent entre les personnes issues des milieux populaires et les activités culturelles, comme par exemple les musées. S’attaquer aux freins financiers doit être une priorité.

Jusqu’ici, on a plutôt l’impression d’emprunter le chemin inverse. Alors que la gratuité pour les publics scolaires était appliquée dans certains musées de la Fédération Wallonie-Bruxelles, on a choisi de supprimer cette gratuité sous prétexte qu’elle ne concernait pas l’ensemble des musées de la Fédération... Au lieu de l’étendre !

La gratuité est primordiale, car tous les élèves n’ont pas les moyens de payer ces sorties scolaires. Ne devrait-elle donc pas s’appliquer à tous les musées subventionnés par la Fédération, et donc financés par l’ensemble des citoyens ? Impossible d’avoir une réponse claire à ce sujet.
Ceci reste flou et nous nous posons également cette question pour les autres publics. Qu’envisagez-vous de mettre en place qui aille dans le sens d’une meilleure accessibilité des musées et de la culture en général ? Est-il prévu d’élargir la gratuité obligatoire, actuellement cantonnée à un dimanche par mois ? Là encore, j’imagine qu’il faudra patienter.

À quand la démocratisation des institutions culturelles ?

Vous avez répété à plusieurs reprises qu’il faudra du temps pour mettre en place la DPC. Du temps pour notamment rencontrer les acteurs de terrain. A priori, cela nous paraît louable.

Cette question s’est posée dans la récente saga des PointCulture. La direction traçait seule son chemin ressemblait tel « un bateau à la dérive » ; selon vos propres mots. Ce n’est qu’après des mois de mobilisation que les usagers et les travailleurs ont pu être entendus. Mais que s’est-il passé depuis ? De ce que nous savons, ils ne sont toujours pas suffisamment inclus dans les processus de décisions.

N’est-il pas nécessaire d’aller beaucoup plus loin que de tendre une oreille attentive ? N’est-il pas nécessaire de réaliser des changements durables et structurels au sein des CA des institutions culturelles pour que davantage de place soit accordée aux artistes, aux usagers, aux travailleurs et à leurs représentants syndicaux pour qu’ils soient réellement entendus ?

Madame Linard, nous sommes également inquiets sur les raisons de ces consultations depuis la parution de cet article du Soir datant du 4 décembre : « Lors de l’ajustement 2020, il n’est donc pas exclu que certains secteurs souffrent, mais "on ne va pas mettre à mal des secteurs avant de s’être concertés avec eux". »

Il est urgent de refinancer l'enseignement supérieur à la hauteur des besoins

Madame Glatigny (ministre de l’Enseignement supérieur, ndlr), les besoins de l’enseignement supérieur sont immenses. Et, on ne va pas se le cacher, le plus grand problème auquel nous sommes confrontés est le manque crucial de moyens.

À la rentrée de 1989, savez-vous combien d'étudiants étaient inscrits dans l'enseignement supérieur francophone ? Selon l'observatoire de l'enseignement supérieur, 112 000. Trente ans plus tard, pour cette rentrée 2019, nous comptions 210 000 étudiants inscrits. Soit 98 000 étudiants de plus. Presque le double, ou pour être exacte, une augmentation de 87,5%.

C'est énorme ! Nous ne pouvons que nous réjouir qu'un nombre grandissant d'étudiants ont accès à une formation à l'université, en haute école ou en école supérieure des arts après leurs secondaires.

Mais là où ça coince, c'est que l'enveloppe qui finance l'enseignement supérieur, elle, ne varie que selon l'indexation et le nombre d’élèves de moins de 18 ans. Autrement dit, elle ne dépend pas du nombre d’étudiants. Et cela dure depuis 30 ans ! On se retrouve donc avec deux fois plus d'étudiants, mais quasiment toujours la même enveloppe budgétaire qui ne permet absolument pas de fournir un enseignement accessible et de qualité à tous les étudiants.
C'est pour ça que les acteurs de terrain, depuis les étudiants – à travers la Fédération des étudiants francophones – jusqu'aux recteurs, demandent un refinancement urgent de l'enseignement supérieur à hauteur de ses besoins. Ils l’ont chiffré : l‘enseignement supérieur a besoin de 150 millions d'euros supplémentaires par an et de 300 millions pour combler le gouffre qui s'est creusé uniquement au long de ces 10 dernières années d'enveloppe fermée (ne parlons même pas des 30 dernières années !).

Et face à cela, que répondez-vous aux acteurs de terrain qui doivent s'en sortir tous les jours, comme ils peuvent, dans ces conditions ? 5 millions d'euros. 5 minables millions d'euros. C'est 30 fois moins que les 150 millions annuels nécessaires. 60 fois moins que les 300 millions nécessaires pour rattraper le retard. 90 fois moins que ces besoins totaux immédiats. Un si petit budget, ce ne sont même pas des cacahuètes, c'est juste le sel qu'il y a autour !
Il ne s'agit pas là que de chiffres. Non, cela a évidemment des conséquences, chaque jour, au quotidien. Et on pourrait en parler pendant des heures. Nous avons tous vécu (pour les plus jeunes de ce parlement) ou entendu des témoignages en ce sens : des auditoires dans lesquels il pleut ou des plafonds qui s’écroulent, le manque de places criant. Margaux, étudiante en sociologie à l’ULB, a dû passer un examen assise sur les marches, avec sa feuille d’examens sur les genoux, car il n’y avait pas assez de places assises dans l’auditoire ! On pourrait encore parler du manque de personnel à tous les niveaux (depuis l’administration des bourses jusqu'à l’accompagnement à la réussite), du manque d'encadrement... et j'en passe.

Les étudiants sont de plus en plus nombreux à rencontrer des difficultés financières pendant leurs études

Aujourd'hui, je vais parler d'un problème particulièrement préoccupant : la précarité étudiante.

Aujourd'hui, oui, de plus en plus d'étudiants accèdent à l'enseignement supérieur. Mais dans quelles conditions ?

Nous l'avons dit, le budget de l'enseignement supérieur n'augmente pas du tout suffisamment au regard de l'augmentation du nombre d'étudiants. Cela se marque par la détérioration des conditions et de la qualité des études. Mais aussi par une augmentation du coût pour les étudiants. Bah oui, il faut bien que quelqu'un paie la facture !

Ainsi, entre 1989 et 2010 (date à laquelle, suite à la mobilisation exemplaire, des milliers d'étudiants qui se sont battus pour une diminution du coût des études ont obtenu notamment le gel du minerval), le minerval pour les étudiants universitaire a augmenté 25 % de plus que l'inflation. Alors qu'en suivant l'inflation, il n'aurait pas dû dépasser 680 €, il coûte depuis 2010 835 € aux étudiants. On va donc chercher dans la poche des étudiants pour compenser le sous-financement de l’enseignement supérieur. Mais, plus que ça, le prix moyen d’une année d’étude s’élève entre 8 000 et 12 000 €/an pour couvrir l'ensemble des frais que cela engendre.

Face à cela, les étudiants sont de plus en plus nombreux à avoir des difficultés à financer leurs études. Pour y remédier, on observe d'une part le taux croissant d'étudiants qui demandent des aides sociales. En effet, les demandes de bourse ont augmenté de 21 % en 6 ans et les demandes d’affiliation au CPAS ont explosé : 7 fois plus en 15 ans.

D'autre part, de plus en plus d'étudiants sont jobistes : 50 % des étudiants sont contraints de travailler, dont la moitié pour financer leurs études. C’est le cas, par exemple, de Marjolaine, étudiante en communication à Liège. Elle doit travailler 20 h par semaine pour financer ses études et tout simplement vivre. Mais cela impacte la réussite de ses études : elle doit continuer à travailler pendant le blocus, ce qui rend son étude plus difficile. Mais pire encore, son patron refuse d’adapter ses horaires de travail pendant les examens. Il lui arrive donc de ne pas pouvoir se présenter à tous ses examens, ou d’arriver épuisée car elle a travaillé une partie de la nuit.

Le cas de Marjolaine n’est pas pourtant pas une exception. Plusieurs études ont montré que combiner travail et scolarité réduit considérablement les chances de réussite, le risque d’échec à l’issue de l’année académique étant de 43 % plus élevé chez ceux qui travaillent pour financer leurs études que chez les étudiants non jobistes.

Cela sans parler des cas les plus extrêmes qui poussent de plus en plus d'étudiants vers la prostitution, comme le dévoilait une étude de l'ULB ou encore l'affaire des Sugar Daddy médiatisée il y a quelques années.

Madame Glatigny, cette situation est inacceptable. J'entends dans ce parlement que cela préoccupe tout le monde. On en a déjà parlé à de nombreuses reprises dans ce parlement. Mais qu'est-ce qui est fait pour que cela change ? Rien. Au contraire, le gouvernement va jusqu'à exiger à des étudiants précarisés, parce qu'ils sont déclarés entre-temps « non-finançables », de rembourser des aides qu'ils ont perçues pour payer leurs études il y a 2 ans ! Mais dans le budget, aucun poste supplémentaire n'est prévu pour prendre en main la question urgente de la précarité étudiante.
Et pour cela, il n'y a pas de secret, il faut refinancer l'enseignement supérieur à hauteur des besoins exprimés par ses acteurs de terrain qui savent mieux que quiconque, au jour le jour, les conséquences désastreuses du sous-financement chronique de notre enseignement supérieur.

La gratuité scolaire : on n’y est pas du tout.

Madame Désir (ministre de l’Éducation, ndlr), la gratuité de l’éducation est un droit porté par l’article 28 de la Convention internationale des droits de l’enfant. En Belgique francophone, nous sommes loin de la gratuité, avec des sommes réclamées aux parents allant jusqu’à 1 500 € en secondaire selon l’étude de la Ligue des familles de 2016.

20 % des élèves wallons et bruxellois doivent payer une taxe tartine : une participation aux frais injuste et inéquitable.

Je parlais l’année passée avec une maman à Schaerbeek. Elle a deux enfants. Pour éviter de payer 2 fois 20 € par mois, elle vient chercher ses enfants à midi. Elle renonce ainsi à une formation et à la recherche d’un emploi.

La levée de cette taxe tartine injuste est une demande des associations de parents et du secteur associatif qui traite des questions de scolarité et de la famille. Ce serait une première mesure, très modeste, vers la gratuité de l’école. Nous l'avons budgétisée à 28,5 millions pour l'ensemble de la Communauté française.

Si l’intention de la lever apparaît dans votre Déclaration de politique communautaire, nous ne voyons aucune mesure allant dans ce sens dans le budget 2020. Cela changera-t-il au printemps ?

Le Pacte pour un enseignement d’excellence prévoit, et nous le saluons, une gratuité progressive des fournitures scolaires. 2,6 millions supplémentaires sont prévus en 2020 pour étendre la mesure au 2e maternelle et ainsi de suite pour la 3e maternelle. Ainsi, en théorie, cette année, les élèves de 1re maternelle ont reçu du matériel scolaire en septembre. Je dis bien en théorie, car malheureusement il nous a été rapporté que plusieurs écoles communales n’ont pas encore touché les sous, et c’est une fois de plus les enseignantes qui doivent se débrouiller avec des petits bouts de ficelle.

Chez nos voisins suédois, l’État a fait le choix de rendre la scolarité complètement gratuite de l’entrée en maternelle jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire. À titre de comparaison, cela reviendrait à un investissement d’un milliard d’euros chez nous, pour couvrir fournitures en maternelle, primaire, secondaire, sorties et voyages, l’accueil extrascolaire et les repas. Oui, la Suède offre des repas chauds à tous ses écoliers. Alors, considérant qu’on a déjà investi 33 millions (sur 3 ans pour les maternelles)… « Il n’y a plus qu’à » trouver 967 millions.

Nous avons lu avec joie que les voyages scolaires seront plafonnés. C’est également une demande des associations de parents. Mais Isabel, une institutrice maternelle nous a expliqué qu’elle part chaque année dans les Ardennes avec deux autres classes de maternelle. Cette année, elle sera bloquée. Non seulement parce que le voyage coûte 120 €, 20 € au-delà du plafond. Mais aussi parce qu’elle ne pourra partir qu’une année sur trois. « Le plafond est une bonne chose, nous dit-elle, car il y a des écoles qui abusent vraiment et qui se servent du coût du voyage pour refouler des familles plus précaires. Mais ici on a un projet pédagogique annuel. Je m’attendais à ce que la communauté française mette la différence. En plus, depuis que la commune a désinvesti dans les bus communaux, on doit faire appel à des compagnies privées, c’est cela qui gonfle fort le prix. »

Les enseignants ne demandent qu’à pouvoir exercer leur métier correctement.
Toutes les fonctions de l’enseignement sont en pénurie en région wallonne, en pénurie sévère en région bruxelloise. Auparavant on pouvait se permettre d’attendre novembre pour crier aux remplacements. Aujourd’hui, au mois de septembre on n’arrive déjà pas à remplir les postes.

D’après un rapport de l’inspection générale de l’enseignement secondaire, 6 % des cours ne sont pas donnés à cause de l’absence d’un prof. Soit dix jours par an, deux heures par semaine. « Une école bruxelloise a manqué d’un professeur de math pendant six mois l’an dernier. Certains parents nous disent que leurs enfants passent parfois jusqu’à six heures de leur journée à l’étude », rapporte la FAPEO, association de parents de l’enseignement officiel.

5 171 : c’est le nombre de profs manquants recensés en 2018 par la chambre de la pénurie, qui agit en dernier recours pour les directions d’école qui n’ont pas trouvé de candidat convenable.
Pourquoi cette pénurie ? Au-delà du salaire, le métier n’est plus attractif. Le jeune enseignant débarque avec un contrat temporaire, donne cours à des classes allant jusqu’à 30 élèves, sans matériel, harcelé par les parents, dans des bâtiments datant des années 1960 que vous avez visités cette semaine et qui sont dans un état déplorable.
« Tout ce qu’on demande, me disait hier encore Laurent, syndicaliste, c’est de pouvoir exercer notre métier correctement. »

Combien de postes d’enseignants allez-vous créer ? Comment allez-vous rendre la profession plus vivable ? Rien à l’horizon de ce budget 2020.

Rappelons que diminuer le nombre d’élèves par classe a un impact sur les conditions de travail mais également sur les résultats scolaires des élèves qui peuvent être mieux pris en charge, comme l’a montré l’étude américaine STAR. Avec le PTB, nous prônons un maximum de 15 élèves par classe jusqu’à la 2e primaire et 20 au-delà. Vu les enjeux en termes d’inégalités mis en lumière par les derniers résultats PISA, ce ne serait pas du luxe.

Une revalorisation salariale n’est même pas évoquée. Vous avez prévu d’aligner le montant de la prime de fin d’année sur celui de la fonction publique. Pour ça, les syndicats ont calculé qu’il faudrait 47 millions d'euros. Mais vous avez prévu… 14 millions dans le budget 2020. Chaque enseignant recevra donc une augmentation annuelle de… 60 € net.
Ils ont aussi été heureux d’apprendre qu’ils recevraient un forfait de 100 € pour le matériel informatique : enfin une reconnaissance de l’investissement matériel que les enseignants doivent faire pour leur travail. Mais ce montant est pourtant loin de couvrir les frais réels mais c’est déjà une reconnaissance.

47 % des enseignants qui travaillent à Bruxelles vivent à Bruxelles. Donc 53 % viennent d’en dehors. Hors de question que les agents mettent la main au portefeuille pour débourser de leur poche leurs frais de déplacement.
La Communauté française a deux ans de retard de remboursement aux écoles. Cette situation pousse les écoles à éviter d’informer correctement les agents afin de ne pas avoir à les rembourser. A-t-on la volonté de soutenir ce choix écologique et faire en sorte que les travailleurs se tournent vers les transports en commun ? Nous avons lu dans le budget que vous prévoyez de rattraper une partie du retard mais pas de faire de nouveaux investissements, ni d’engager du personnel ou de rénover l’outil informatique, alors que les travailleurs ont tiré la sonnette d’alarme à ce propos depuis des années. Le choix est fait ici de tout faire pour ne pas rembourser les frais de transports, avec ses conséquences sur l’écologie et les fonds de fonctionnement des écoles qui assument donc ces frais.
Les directions des écoles sont exsangues. C’est à la Communauté française de trouver les moyens pour permettre aux membres du personnel de se rendre sur leur lieu de travail sans devoir payer de leur poche.

Notre enseignement, nos enseignants et autres membres des équipes pédagogiques, nos jeunes, ont besoin d’investissements réels pour leur offrir de bonnes conditions de travail et d’apprentissage, afin de rendre notre enseignement réellement démocratique.

Des écoles s’écroulent. Que fait le gouvernement ?

Tout ce que la Communauté française (ou Fédération Wallonie-Bruxelles) finance et organise concerne les besoins quotidiens de la population. Derrière tous les chiffres, les prévisions budgétaires, les plans d’action, il y a des gens. Le terrain de travail, c’est l’humain. Des enfants, des jeunes et leurs parents.
Ces enfants vont à l’école. Trois quarts du budget de la Communauté française sont consacrés à l’enseignement, mais il est logé à bien mauvaise enseigne. Ces derniers mois, la presse a fait écho des mobilisations des élèves et du personnel dans cinq écoles de la Fédération : l’Athénée Gatti de Gamond (Bruxelles-Ville), l’Athénée Jean Absil (Etterbeek), La Brise (Watermael-Boitsfort), l’Athénée de Ganshoren et l’Athénée d’Uccle 2.

Par ailleurs, un rapport établi par une préfète de zone en 2017 a répertorié à l'époque 19 écoles à Bruxelles qui ont des problèmes importants du style infiltrations d'eau, fuites de gaz, chaudières en panne ou à rénover, installations électriques à mettre en conformité, etc. Ce rapport estimait que 85% des écoles n’étaient pas en ordre. Au Conservatoire de Bruxelles, un piano a traversé le plafond pour se retrouver dans une classe un étage plus bas. À l’ULB, il pleut dans plusieurs locaux. Dans une école de Lauzelles, il pleut dans plusieurs classes et à la salle des profs. On a aussi des problèmes d'humidité et plusieurs élèves ont de l'asthme parce qu'ils passent trop de temps dans ces locaux (les élèves ne changent pas de locaux).

Mais il y a aussi les travaux d’entretien et de rénovation à effectuer. Une école secondaire du réseau libre à Liège a fait faire un devis pour changer les châssis et mettre du double vitrage sur la façade la plus exposée de ses bâtiments. Montant : un million d’euros. Pour une seule école.

La Cour des comptes estimait en 2012 qu’il y a un grand fossé entre les besoins et les ressources. Pour le seul réseau de la Communauté française on programmait des travaux entre 2011 et 2015 pour 700 millions d’euros, soit la dotation cumulée de 2011 à 2029.

On a vu confirmation de ce problème dans le reportage de BX1 sur la visite des ministres Daerden et Désir à l’Athénée d’Uccle 2 ce lundi. Le ministre Daerden (ministre du Budget, ndlr) reconnaît qu'il faudrait des investissements pour plusieurs centaines de millions d'euros. Quand la journaliste pose la question d'où vont venir les moyens, vous répondez, monsieur le ministre : « On y travaille. »

Dans le budget 2020, il y a pour les bâtiments scolaires 176 664 000 € budgétisés. C'est 12 300 000 € de plus qu'en 2019. Attention, cette somme comprend les locations, acquisitions, rénovations, constructions, entretiens pour les écoles dont la Fédération Wallonie-Bruxelles est le pouvoir organisateur. Ça comprend aussi des subsides à l'achat ou la construction de bâtiments du réseau officiel subventionné soit les communes et les provinces (à raison de 60 % du total). Enfin, ça comprend les subsides de fonctionnement pour l'officiel subventionné et le libre.

En fait, parmi ces 176 millions, il y en a une quarantaine qui sont prévus pour le Programme prioritaire de travaux, soit pour faire face aux dépenses urgentes liées aux dégradations observées ces derniers mois.. Bien loin des centaines de millions nécessaires, même si on ajoute la subvention au Fonds de garantie des bâtiments scolaires qui passe de 3,8 millions en 2019 à 16,6 millions en 2020.

Mesdames et messieurs du gouvernement, votre budget ne répond pas aux besoins des gens.

Le gouvernement doit montrer son vrai visage.

Vous nous dites qu’il s’agit d’un budget « technique », un budget « d’inventaire », que les politiques nouvelles ne sont pas encore inscrites et que la vraie orientation se verra lors de l’ajustement du printemps.

Vous avez pourtant déjà dégagé 24,8 millions d’euros pour des politiques « nouvelles » : 5 millions pour l’enseignement supérieur, 5 millions pour la culture, 6,8 millions pour renforcer la mise en place de WBE et 4 millions pour les frais de déplacement des enseignants. Et c’est tout. Donc, ce n’est pas si technique que ça.

Vous soufflez le chaud et le froid en même temps. D’un côté on annonce de l’ambition, de l’autre côté on annonce qu’on va remettre à plat les subventions, les salaires et les contrats (dans le langage MR) ou « réguler l’attribution des subsides » (ça, c’est le langage Ecolo).

Mi-octobre, juste après le conclave budgétaire, la presse a évoqué l’avenir des détachés pédagogiques, la réduction des missions de la RTBF, des diminutions de dépenses dans l’enseignement, dans la fonction publique, dans les infrastructures scolaires. C’est le genre d’économies qui, quoi qu’on en dise, sont dures à encaisser. Les gens sont en droit de savoir si les services dont ils bénéficient seront conservés, si leur emploi sera maintenu et dans quelles conditions. Avec ce que vous déposez aujourd’hui, l’incertitude perdure.

Vous n’osez pas le dire maintenant, mais vous allez couper dans les dépenses et donc dans les services à la population.

Vous allez couper dans les subventions et les subsides. On a entendu en commission qu’il va falloir faire mieux avec autant », que « les associations sont déjà contentes de voir leur budget prolongé » et qu’il faudra le temps pour mettre en place la Déclaration de politique communautaire. Beaucoup de temps visiblement, puisque vous avez parlé, Madame Linard, de 2020, 2021, 2022, 2023...

Mais le 4 décembre dans le Soir, vous avez aussi déclaré : « On ne va pas mettre à mal des secteurs avant de s’être concertés avec eux. » Vous allez donc prendre le temps de consulter les acteurs de terrain. Mais apparemment, ce sera pour en étrangler certains. Du coup, plus personne n’est sûr de rien, et il va falloir dire aux gens qu’on ne peut pas leur garantir d’être encore là l’an prochain.

Vous allez couper dans la masse salariale. Le gouvernement précédent a réalisé un projet de screening de tous les postes pour vérifier leur taux de « criticité », c’est-à-dire décider s’ils sont vraiment indispensables ou pas. Pourtant, on sait qu’il manque du monde au service qui paye les salaires des enseignants et au service de gestion des accidents de travail et maladies professionnelles. Mais le ministre Jeholet a dit que la fédération est confrontée à des frais importants de personnel et le ministre Daerden confirme que le screening dira si « on fait soit des économies, soit une réaffectation des postes en fonction des besoins ». Et donc on ne sait pas si au total il restera toujours autant de personnel à la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Tout cela est confirmé depuis la rencontre entre les ministres-présidents Jeholet et Di Rupo la semaine dernière : « Il faut être très optimiste. Mais il faut nourrir l'optimisme de rigueur », prévient Elio Di Rupo. Autrement dit, les subventions et les leviers budgétaires seront examinés à la loupe, soupesés au milligramme. Certains auront davantage, d'autres moins. Et ça n'ira pas sans grincement de dents. « C'est plus facile de donner que de refuser. Mais on n'y échappera pas », conclut Pierre-Yves Jeholet.

Soyez vraiment transparents, clarifiez les options budgétaires de ce gouvernement au lieu d’organiser et de maintenir le flou. Votre budget est un budget de gestion de la misère, un budget d’austérité, pas un budget qui défend une vision ambitieuse pour répondre aux besoins grandissants d’une population qui essaie de s’en sortir et de préserver l’avenir de ses enfants.


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