Voilà plusieurs heures déjà que Marc Van Thielen (58 ans), secrétaire de la LBC (Centrale néerlandophone des employés de la CSC) Anvers est en route, quand nous le rencontrons à notre lieu de rendez-vous, au complexe commercial de Schoten. Il est de bonne humeur aujourd’hui, après avoir rendu visite à plusieurs piquets de grève : « Et d’après ce que j’entends à la radio, la grève a été bien suivie partout ailleurs aussi. Malgré la campagne médiatique des derniers jours contre la grève et contre les syndicats. Car une réaction sérieuse est nécessaire : ils rejettent unilatéralement les économies sur le dos des travailleurs. Et je suis convaincu que les pouvoirs politiques n’en resteront pas là s’il n’y a pas une réaction musclée de la part des travailleurs. Nous devons leur montrer qu’on ne peut pas imposer facilement des restrictions aux travailleurs. »
Le complexe commercial d’Inno, Carrefour, Brico et Lunch Garden à Schoten, où démarre notre tour des piquets, emploie quelque 400 travailleurs. « Lors d’autres grèves, il y avait bien eu des confrontations assez dures entre grévistes et clients qui voulaient faire leurs courses à tout prix. Surtout ici, dans la région de Brasschaat-Schoten. Dans les Carrefour plus populaires, c’est beaucoup moins le cas. Mais, dans le contexte de la grève générale, ça va certainement rester assez calme ici aussi. » Un peu plus tard, dans l’après-midi, quand nous revenons à notre point de départ, il s’avère qu’il avait raison, d’après les délégués : un seul client est venu en voiture mais, à la vue des trente personnes du piquet, il a immédiatement fait demi-tour. « Pourtant, ces derniers jours, les médias ont tenté de monter l’opinion publique contre la grève et contre les syndicats. D’après certains, notre grève était même illégale ! »
Un peu plus tard, en route vers l’usine New Holland, Marc reçoit un appel dans sa voiture – il a les mains libres pour téléphoner avec Bluetooth – de son collègue Eric Vandenheede qui fait savoir que, dans l’intervalle, au Carrefour de Borsbeek, ils attendent un huissier. Mais il est surtout soulagé du succès de la grève. « La discussion sur l’index de ces derniers jours à tout fait basculer définitivement en faveur de la grève, je pense. »
Chemin faisant, nous voyons avec plaisir que le boulevard du Nord et celui de l’Escaut, si encombrés d’habitude, ne sont ouverts que pour nous. Ce matin, la radio annonçait d’ailleurs qu’il n’y avait pas aujourd’hui les 250 à 300 km de bouchons quotidiens, mais une petite trentaine. Dont certains dus aux blocages filtrants autour de Bruxelles…
À l’usine de tracteurs New Holland, chez Lanxess et chez Bayer, nous apercevons partout le même tableau paisible : un petit piquet, mais décidé – généralement un mélange de rouge et de vert – qui nous accueille avec chaleur, grâce aussi aux braseros. Aucun « briseur de grève » n’est venu, pas même à New Holland, où il y a environ 90 employés face à un petit milliers d’ouvriers, comme au temps de l’usine traditionnelle.
Un petit incident, chez Lanxess, quand un jeune journaliste et un cameraman de Kanaal Z sont arrivés. Personne ne voulait leur accorder d’interview. Les deux hommes en ont ramassé plein les oreilles au piquet et ont décroché après une minute ou deux. « Ce n’est peut-être pas la meilleure réaction, mais je les comprends, après toute cette campagne haineuse qu’il y a eu ces derniers jours dans les médias ! »
De même, le président du CD&V Wouter Beke a fait de son mieux pour décourager les grévistes. Un problème pour la CSC ? « Oh ! Mais le CD&V n’est pas l’interprète de ce qui se passe à la CSC. Et, dans notre syndicat, j’entends de plus en plus d’autres voix. Tant mieux. »
Sa centrale, la LBC, mais aussi la Metea, la centrale des métallos de la CSC, distribuent beaucoup d’affiches et de banderoles prônant une fiscalité juste. Le site de la LBC s’ouvre par exemple sur : « Arcelor a payé 464 euros d’impôt. Et vous ? » « C’est juste. Et nous remarquons que la campagne autour de l’impôt sur les fortunes et une fiscalité juste, que nous menons depuis quelque temps déjà à la LBC, accroche vraiment, maintenant. C’est aussi pour une part la colère de bien des gens : alors qu’ils paient beaucoup d’impôts, les grands entreprises n’en paient quasiment pas. Cela rend aussi les actuelles économies particulièrement injustes. Cela ne se peut que le capital reste ainsi hors d’atteinte. »
À Umicore Hoboken non plus, on ne produit pas un gramme d’argent, d’or ou de l’un ou l’autre de la quinzaine de métaux habituels. On recycle, me corrige un délégué. Les 500 employés font grève aussi. Même si les derniers jours, la direction, à la demande d’un seul volontaire, a organisé des assemblées du personnel. « Mais, grâce au travail de nos délégués, celles-ci leur sont revenues dans la figure comme un boomerang. »
« Pour moi, la principale conclusion de la journée de grève, c’est que l’action ne doit pas s’arrêter ici. Bien sûr, nous ne pouvons pas répéter ça jour après jour ou semaine après semaine, mais nous pouvons toutefois chercher des formes d’action qui maintiennent la résistance en vie. Une action dirigée contre ArcelorMittal, Electrabel, la Bourse… avec un groupe suffisamment nombreux, par exemple. Dans ce cas, au moment opportun, on peut de nouveau embrayer sur des actions importantes. Je trouve important que nous continuions jusqu’à ce qu’il y ait un changement significatif. Sinon, le risque est de décrocher, parce que risquent de se fatiguer les travailleurs de ces actions one-shot sans résultat. Il faut qu’on comprenne clairement que nous allons continuer. En tant que syndicat, nous devons faire des choix clairs et forcer les patrons et les hommes politiques à faire également des choix clairs. Je suis très exigeant au niveau de cette clarté ! »