Ce n’est pas par hasard que le musée Dr. Guislain propose cette exposition. Ce musée est issu d’une institution psychiatrique, un lieu pour des gens considérés comme « anormaux », alors que de plus en plus d’enfants sont considérés comme « pas normaux ». On leur donne des médicaments, un traitement spécial à l’école, ils trouveront difficilement un emploi. Que se passe-t-il ? Était-ce différent auparavant ?
L'exposition est vaste. Par des centaines de photos, de tableaux, d’images et d’installations, les organisateurs présentent des enfants dans des situations très diverses. Des artistes donnent leur vision de l’enfant. Ce ne sont pas des images faciles. Elles montrent des enfants vulnérables dans un monde dur. En effet, « pas normal » signifie souvent particulièrement vulnérable ou blessé. Le thème est large. Partout, dans pratiquement tous les musées et collections, il existe des photos et des œuvres d’art parlant d’enfants. Dans cette abondance, les organisateurs ont fait un choix multiforme. L’ensemble n’est pas linéaire. Chaque œuvre apporte un autre regard. Le spectateur parcourt un long chemin dans la vie de nombreux enfants.
Il y a par exemple des photos de filles entre 4 et 9 ans accoutrées comme des pin-up adultes, avec du rouge à lèvres, de faux seins et une perruque. Elles prennent la pose de vamp dans un concours de beauté aux États-Unis. Une œuvre de Susan Anderson pénible à regarder.
Plus loin, une photo de Larry Clark montre des enfants nus sur une plage. Clark photographie la jeunesse qui vit dans un monde de drogue, de sexe et de violence. L’an dernier, à Paris, on a interdit aux jeunes de moins de 18 ans l'accès à une exposition contenant ces photos. On défendait aux jeunes de regarder leur propre image.
Les photos les plus surprenantes sont celles de la série Kids de Sergey Bratkov. Ces photos ont l’air très ordinaires à première vue, mais elles sont perverses. Des fillettes posent. Elles exposent leur corps et flirtent avec le photographe. Résultat : elles flirtent aussi avec le spectateur. On voit une fillette avec rouge à lèvres et cigarette. Mais ce sont ses yeux qui ressortent. Ce qu’on peut y lire est indicible.
L’exposition n’est pas « belle » si on entend par là douce et gentille. Beaucoup d’images sont pénibles. Ce n’est pas propre à notre temps. Il y a des clichés d’enfants poignantes du début du siècle dernier aussi. C’était l’époque du travail des enfants et de la misère. Ont voit ainsi les photos que Kessels a prises sur le tournage du film Misère au Borinage d'Henri Storck. Dans la même salle, figure aussi un grand tableau d’Achiel Demaertelaere où l’on voit un père qui traîne à l’usine ses enfants encore à moitié endormis, avec, en légende : « L’horloge sonne cinq heures. À moitié endormis, ils vont à l’usine. » Aujourd’hui, nous ressentons ce tableau comme dramatisé, mais nous pouvons être sûrs que la réalité d’alors était beaucoup plus sombre encore.
Visiter cette exposition, c’est visiter aussi un lieu particulier, situé dans les environs du canal de Bruges et du canal de liaison, un quartier reculé hors du centre de Gand. Le psychiatre Jozef Guislain y a fait construire entre 1853 et 1876 un hôpital psychiatrique, moderne pour son temps. Il était un des premiers à considérer la folie comme une maladie qu’on pouvait soigner. Son intention était d’accueillir les patients dans un cadre apaisant. Ces vieux bâtiments sont chargés d’histoire ; des centaines de patients y ont été soignés et le sont encore.
Ce lieu n’est donc pas seulement un musée, c’est un morceau d’histoire humaine douloureuse. Petit à petit, la psychiatrie a déménagé et le musée, en se développant, a annexé les vieux bâtiments. Le musée a maintenant 25 ans. Commencé dans un grenier, avec 5 000 visiteurs par an, il occupe désormais plusieurs bâtiments et accueille 65 000 visiteurs. Il offre une collection permanente et des expositions temporaires. Sa notoriété en Belgique et à l’étranger l'incite à plus de professionnalisme des expositions, ce qui a des avantages et des inconvénients.
Cette exposition propose l’œuvre de peintres et de photographes renommés comme Christian Boltanski, Marie-Jo Lafontaine, William Klein, Paul Klee, Joan Miro, Ferdinand De Braeckeleer, Eugène Laermans, Dorothea Lange, Sergey Bratkov, Diane Arbus, Henri Evenepoel, Rineke Dijkstra, Jacob Smits, Ferdinand Khnopff, Lucebert, Mario Giacomelli, Nan Goldin et bien d’autres. Les anciens dortoirs sont méconnaissables. Si les curateurs des expositions n’y font pas attention, le musée risque de mettre plus l’accent sur le prestige d’œuvres et d’artistes fameux que sur le sujet – les enfants, en l’occurrence.
Un livre accompagne l’exposition, avec beaucoup d’illustrations et des textes passionnants. L’ensemble du projet est le résultat d’une collaboration entre le Commissariat flamand aux droits de l’enfant, Kopergitery, Gezinsbond, le Musée Dr. Guislain et le département de pédagogie historique de l’université de Gand.
Musée Dr. Guislain, Jozef Guislainstraat 43, 9000 Gand (tram 1 à la gare de Gand Saint-Pierre).
Du mardi au vendredi de 9 à 17 h, samedi et dimanche de 13 à 17 h, jusqu’au 20 mai. Entrée à 6, 4 et 1 €.
www.museumdrguislain.be