Il faisait froid, le matin du jeudi 2 février. Lors des conseils d’entreprise extraordinaires des sites d’Aalter, Zwevezele et Ingelmunster du producteur de fil d’acier Bekaert, les syndicats ont appris que 600 emplois devaient disparaître dans notre pays. Prétendument en raison de « l’insécurité croissante » et de « l’instabilité générale à long terme ».
Chez le personnel, la nouvelle a fait l’effet d’une bombe. L’an dernier, un nouveau conseil d’administration avait garanti aux travailleurs la sécurité d’emploi jusqu’au 30 juin 2014. Il ne reste absolument rien de ces promesses. « Nous vivons, depuis un certain temps déjà, un important chômage technique, explique Kenneth Blomme, le délégué principal de la FGTB à Bekaert Aalter. Mais c’est un coup très dur. Personne ne s’attendait à autant de licenciements secs. »
À Zwevegem, 154 emplois passent à la trappe, à Ingelmunster, 68. Le site d’Aalter est lourdement touché. La direction veut se débarrasser de 387 emplois sur 490. On y fabrique surtout du « fil à scier », pour découper le silicium pour les panneaux solaires. Le marché mondial des panneaux solaires étant en train de s’effondrer, Bekaert vend moins. « La concurrence entre Bekaert et les fabricants japonais est sans merci, précise Marc Staelens, secrétaire de la FGTB Métal. C’est une véritable guerre, et ce sont les travailleurs qui tombent au front. »
Au plan international, le groupe Bekaert n'est cependant pas déficitaire. Entre 2008 en 2010, ses gains bruts ont grimpé de 400 à 700 millions d'euros, en particulier grâce à des investissements rentables dans les pays émergents. Alors que les dividendes affluent dans les poches des actionnaires, Bekaert taille toujours davantage dans le personnel de son pays.
La secrétaire CSC Metea Els De Vos : « Bert De Graeve parle à la légère de ces licenciements, cela ne le touche pas. Mais, ici, nous parlons de gens, et de gens qui, en pleine crise, vont se retrouver au chômage. Moi, je ne prends pas du tout cela à la légère. Certainement pas quand on voit les mesures de faveur qui sont accordées aux patrons. Il suffit de voir les intérêts notionnels. Les grandes multinationales ne paient quasiment pas d'impôts, mais mettent quand même les gens à la rue. »
Là, la secrétaire de la CSC met le doigt sur la plaie. Le service d’études du PTB a décidé d’éplucher les comptes annuels de l’entreprise et a découvert que la SA Bekaert payait étonnamment peu d’impôts. Ces cinq dernières années, l’entreprise est même parvenue à ne pas payer un seul euro d’impôt. Le président du PTB, Peter Mertens, ne peut cacher son indignation : « Combien de temps pouvons-nous encore tolérer que des multinationales qui réalisent d'énormes profits au plan mondial paient en Belgique zéro euro d'impôts et mettent en même temps des centaines de travailleurs à la porte ? »
Selon Peter Mertens, les licenciements chez Bekaert ne servent qu'à maintenir le niveau de rendement pour les actionnaires. Les travailleurs sont licenciés à cause de « l'insécurité croissante » mais, pour les actionnaires, le temps reste au (très) beau fixe. Depuis 2006, Bekaert a doublé leurs dividendes et leur promet pour l'avenir « des dividendes stables et croissants ». Pour eux, ce sont les actionnaires qui comptent, pas les gens.
Caroline Copers, de la FGTB flamande, a réagi en ce sens, elle aussi : « C’est carrément indigeste de constater qu’en cette année grasse de 2010, les actionnaires ont vu leurs dividendes croître de 70 %, jusqu’à 100 millions d’euros, alors que 600 travailleurs belges vont devoir payer la facture de l’année maigre 2011. Le libre marché nous montre encore une fois une de ses meilleures facettes ! »
De l’étude du PTB, il ressort aussi qu’en 2010, via la déduction de l’intérêt notionnel, le centre de coordination de Bekaert a bénéficié d’une exemption d'impôts d'au moins 39 millions d'euros. « Cela suffit amplement pour garder ces 600 travailleurs », affirme Peter Mertens.
Après que les chiffres de l’étude du PTB ont été publiés dans les médias, la porte-parole de Bekaert a réagi tout de suite. En Belgique, Bekaert paie bel et bien un impôt sur ses bénéfices, dit-elle, à savoir : « 128 millions d’euros par an en impôts, précomptes mobiliers sur les dividendes, ONSS et contributions sociales de l’employeur, ainsi que toute une série d’autres taxes et cotisations. »
C’est absurde. Bekaert essaie ici de faire passer ses coûts salariaux pour une sorte d’impôt sur les bénéfices. « C’est comme si vous refusiez de payer le boulanger parce que vous venez également d’acheter quelque chose chez le boucher, rétorque Peter Mertens. L’ONSS et les cotisations sociales de l’employeur ne sont absolument pas déduites des bénéfices, mais font partie des coûts salariaux. Le bénéfice, c’est ce qui reste quand vous déduisez tous les coûts du chiffre d’affaires. Et c’est ce bénéfice qui n’est pas imposé en Belgique. Que Bekaert soit costaud en comptabilité inventive, nous le savions déjà. Mais que Bekaert ait également développé une nouvelle théorie économique prétendant que les coûts salariaux devenaient une sorte d’impôt, voilà qui est particulièrement novateur. »
« Si Bekaert ne paie pas d’impôts en Belgique, c’est parce que Bekaert ne fait pas de bénéfice en Belgique. », a encore hasardé la porte-parole de l’entreprise. « Comment ça, pas de bénéfice ? répond Peter Mertens. Selon les comptes annuels que Bekaert a remis à la Banque Nationale, la SA Bekaert belge a réalisé exactement, en cinq ans, 124 640 172 euros de bénéfice. »
« Bekaert tourne autour du pot, dans ce débat. Les épaules les plus fortes doivent-elles porter les charges les plus lourdes ? Ou tous les avantages sont-ils pour les actionnaires, et les inconvénients pour les travailleurs ? » En 2010, le groupe Bekaert a réalisé un bénéfice record de 399 millions d’euros – une augmentation de 133 % – , mais les travailleurs doivent toutefois digérer 600 licenciements. Est-ce là “le style Bekaert” dont s’enorgueillit tant le PDG Bert De Graeve ? conclut Peter Mertens. Nous voulons une loi qui interdise les licenciements dans les entreprises qui font des bénéfices comme Bekaert. »