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23 septembre 2008 06:07 | Il y a : 1  an(s) |
Thème: Maroc

Visite à Sidi Ifni, ville marocaine martyrisée

Le 7 juin dernier, la police marocaine intervient avec une brutalité extrême contre des manifestants à Sidi Ifni. Ces événements ont provoqué beaucoup d’émois dans tous le Maroc. Cet été, nous étions sur place.

Luc Vancauwenberge

La petite ville de Sidi Ifni se trouve entre l'océan atlantique et les montagnes (photos Luc Vancauwenberge)

Les rues ont gardé leur nom espagnols (photos Luc Vancauwenberge)

Dans le Parc des Espagnols (photos Luc Vancauwenberge)

Dans le Parc des Espagnols (photos Luc Vancauwenberge)

l'Hôtel de ville (photos Luc Vancauwenberge)

L'avenue des Généraux, où habitaient les Espagnols de haut rang à l'époque de la colonisation (photos Luc Vancauwenberge)

L'avenue des Généraux, où habitaient les Espagnols de haut rang à l'époque de la colonisation (photos Luc Vancauwenberge)

l'ancienne école des Beaux-Arts (photos Luc Vancauwenberge)

ancienne salle de cinéma (photos Luc Vancauwenberge)

Lundi 21 juillet au soir. Je soupe avec Rachid dans un snack à Casablanca. A 23h, nous partons en car vers Tiznit, dans le sud, à 500 km de Casablanca. De là, je veux me rendre à Sidi Ifni, tout près du Sahara occidental. Cette petite ville de 20.000 habitants est dans l’actualité depuis le 7 juin dernier. Ce jour-là, la police marocaine est intervenue violemment pour arrêter le blocage du port par des manifestants. Le blocage avait débuté une semaine plus tôt, suite au recrutement par tirage au sort de 8 balayeurs de rue (sur plus de 985 candidats !). Le chômage est très élevé à Ifni, et les jeunes candidats à l’emploi frustrés se sont alors spontanément dirigés vers le port dont ils ont bloqué l’accès. 90 camions chargés de sardines sont restés bloqués. Le matin du 7 juin, des centaines de policiers descendent soudainement sur les lieux pour chasser les manifestants mais... ne trouvant plus personne sur les lieux. Ces derniers ont en effet eu vent de le l’arrivée policière et se sont enfuis. Fous de rage, les policiers commencent la chasse à l’homme dans la ville. Quelques deux cents personnes sont arrêtées, des dizaines de blessés et on évoque de possible cas de viols et de morts.

Premières condamnations

Brahim Sabaa al Layl, président de la branche locale du Centre marocain des droits humains (CMDH), a dénoncé sur Al-Jazeera ‘des atteintes graves aux droits humains et la mort possible de plusieurs manifestants’. Suite à quoi, un Tribunal de Rabat a condamné le 11 juillet Brahim ainsi que Hassan Rachidi, chef du bureau d’Al-Jazeera à Rabat, à 50.000 dirhams (5.000€) d’amendes pour ‘diffusion de fausses informations et allégations’ ! Hassan Rachidi a perdu son accréditation médias et le bulletin de nouvelles quotidien d’Al-Jazeera a été suspendu. Le 10 juillet, le même tribunal a condamné Brahim à 6 mois de réclusion sur base de l’article 264 du Code pénal, selon lequel est ‘considéré comme outrage et puni comme tel, le fait par une personne de dénoncer aux autorités publiques une infraction qu’elle sait ne pas avoir existé ou de produire une fausse preuve relative à une infraction imaginaire’.
Une semaine après la répression, 9.000 personnes manifestent à Ifni, dont de nombreuses délégations des villes environnantes. Dans différentes villes européennes et marocaines, des actions de solidarité sont également menées, notamment à Bruxelles.

Longue route vers le sud

Rachid est tout fier de m’annoncer que les tenants du snack sont de sa région de Tiznit. Il l’a remarqué à leur accent. Un premier indice d’une région délaissée. Les jeunes quittent massivement la région et vont s’installer dans les grandes villes marocaines ou tentent d’atteindre clandestinement en petits bateaux les îles Canaries, en face, pour se diriger de là vers l’Europe. Voyage dangereux, que beaucoup paient de leur vie.
Le car démarre à 0h30 avec une petite heure de retard. Mais personne ne semble s’en offusquer. Rachid a 20 ans. Il travaille comme ouvrier dans le bâtiment, à peu près encore le seul secteur fournissant des emplois, grâce aux nombreux expatriés pensionnés qui reviennent au pays. Tous les jours de 7h du matin à 6 h du soir, avec 4 jours de libre par mois, week-end compris. Il gagne 50DH par jour (5€). Mais Rachid rêve de faire des études de philosophie. Membre de La Voie démocratique, il s’intéresse en particulier au marxisme.

Une charmante petite ville

Il est midi passé lorsque nous arrivons à Tiznit. Une belle petite ville et le temps y est agréable. On se dirige vers une terrasse pour prendre le petit déjeuner. Vers 14h, nous partons en taxi vers Sidi Ifni, à 75 km. La région est montagneuse et aride. Mais la vieille Mercedes avec ses 6 passagers en plus du chauffeur tient le coup sans problèmes. Nous voilà arrivés une heure plus tard dans une charmante petite ville avec ses bâtiments en blanc et bleu. Sidi Ifni est une ville anciennement colonisée par les Espagnols, qui en avaient fait le centre de leur politique de colonisation en Afrique. En 1969, l’Espagne transfère la ville au Maroc. Les Espagnols ont construit des villas somptueuses pour les administrateurs, ainsi que salles de cinémas, école des beaux-arts, grand hôpital moderne et un téléférique. Jusque dans les années 60, la ville comptait 50.000 habitants. Mais l’Etat marocain a encore moins fait pour le développement de la ville que les Espagnols.

Les revendications des habitants

Nous rencontrons Mohamed Marakchi, un enseignant, membre du PSU (Parti Socialiste Unifié, un parti de gauche) qui nous explique les revendications des habitants :
« Un nouveau préfectorat, séparé de celui de Tiznit, responsable de notre isolement.
Terminer les travaux du port. L’Etat construit un port depuis 1982 qui a coûté des milliards de dh1, mais cela n’avance pas. C’est ce qui a provoqué la décision des chômeurs de bloquer la route du port.
Ils ont parlé de 8 millions de dh de pertes par jour à cause de notre action. Mais nous, on ne voit rien de tout cela. Seulement des centaines de camions qui passent.
On veut aussi la construction d’une zone industrielle.
Ensuite, une route Ifni-Tantan, pour désenclaver Ifni.
Nous revendiquons la création d’emplois pour les chômeurs diplômés et non-diplômés.
Depuis les années 90, le chômage s’est développé surtout parmi les diplômés. La majorité des jeunes ont un diplôme mais n’ont pas de travail. Beaucoup de familles vivent de retraites espagnoles. Lors du décès, s’en est terminé avec les retraites, les familles se trouvent sans source de revenus. Sauf pour ceux qui ont acquis la nationalité espagnole, dans ce cas l’épouse continue à toucher.
Nous voulons un hôpital avec un minimum de personnel, de médecins.
Maintenant, nous avons 3 dispensaires avec un infirmier ou un médecin, mais sans matériel. Seulement des aspirines, du mercure. Et un hôpital datant de la colonisation espagnole. Mais également sans matériel ou du personnel suffisant. L’hôpital régional de Tiznit est à 75 km. Pour des opérations, des urgences, il faut aller là-bas. Beaucoup de patients sont morts sur la route. »

Comment expliquer la violence policère ?

Mohamed explique : « Le 7 août 2005, nous avions déjà organisé une manifestation, pour les mêmes revendications. La police a voulu l’empêcher violemment. Mais les gens ont riposté et ont quand-même manifesté. L’Etat a maintenant voulu se venger, c’est pourquoi la police est intervenue si brutalement. »
Y a-t-il eu des morts, des viols ?
Mohamed : « Vu la violence, il est impossible qu’il n’y en ait pas eu. Mais aucune famille n’a annoncé de décès. Peut-être y a-t-il eu des morts parmi des gens venant d’ailleurs : les pêcheurs, ouvriers du bâtiments ?
La police a déshabillé des femmes et des filles. Dans un pays musulman cela équivaut à un viol. Beaucoup de portes ont été enfoncées, des familles entières arrêtées. Il y avait plein de sang partout. Ils sont venus également enfoncer ma porte. J’ai pu m’enfuir par derrière.
C’est dur de croire qu’un Etat agit ainsi envers ses citoyens. On ne pourra jamais oublier cela.
Depuis le 7 juin, des centaines de policiers sont toujours stationnés à Ifni, mais discrètement. Le mouvement peut reprendre à tout instant. Car l’Etat n’a rien fait, sauf au niveau sécuritaire. »

Une jeune ville anti-jeunes

Deux heures plus tard, nous nous trouvons sur une terrasse, avec vue sur une superbe plage. Nous y avons rendez-vous avec Khalid Bouchra, membre des chômeurs diplômés et d’ATTAC. Licencié en science économique à Marrakech depuis 10 ans, il a  trouvé seulement de petits jobs de 6 mois ou un an à Agadir, Marrakech comme comptable, enseignant, marchand de tissus, libraire.
« En 2005, il y avait 1.000 chômeurs diplômés. Chaque samedi, on tient une assemblée. Avant, on était chaque fois 120. Maintenant 50-60. Beaucoup partent, surtout vers les îles Canaries en petits bateaux, puis vers l’Europe. Un ami est parti ainsi il y a 1,5 an. Je viens d’apprendre qu’il s’est maintenant installé au Portugal. Ici il n’y a rien pour absorber le chômage : pas d’industrie ni tourisme. » explique Khalid amer.
Il nous emmène faire un tour dans le centre-ville. On passe par le merveilleux hôtel de ville, le parc des Espagnols, l’avenue des Généraux (où résidaient les colons espagnols de haut rang). A part l’hôtel de ville, tout est dans un état d’abandon, parfois même en ruine.
Les plages sont sublimes, mais presque vides.
Khalid ne comprend pas pourquoi les autorités laissent ainsi sa ville à l’abandon.
Nous ne comprenons pas non plus. Sidi Ifni a pourtant des atouts touristiques indéniables.

Retour à Rabat

Le soir commence à tomber. Nous devons reprendre un taxi pour Tiznit.
Le lendemain, je quitte Tiznit à 12h. Rachid et ses amis, Chafik, Raho, sont encore venus me dire au revoir à 9h. Chafik m’a fait un beau dessein de Che Guevara.
J’ai réservé le car jusqu’à Marrakech, puis le train jusqu’à Rabat. Il est presque minuit lorsque le train s’arrête à Rabat où Aziz et Abderrazak m’attendent. Ils m’apprennent que le rapport de 14 associations sur Sidi Ifni est prêt. Le lendemain, je me rends à la conférence de presse dans la maison de la presse de Rabat. La petite salle est pleine à craquer. La conférence est présidée par Abdel Ben Abdesslam, vice-président de l’AMDH et rapporteur. Samira, militante de l’AMDH me traduit. Le rapport est accablant pour les forces de police.(voir cadre ci-joint)
Grâce aux protestations nombreuses, les autorités marocaines ont institué une commission d’enquête sur les événements. Mais depuis les 27 juin on attend toujours les résultats.
Le 19 août, des centaines de gens sont encore descendu dans la rue pour réclamer la libération des détenus. Manifestation dispersée par les forces de l’ordre avec de nouvelles arrestations. Le ministre de l’Intérieur Chakib Benmoussa est descendu sur les lieux, maniant le bâton et la carotte. Il a déclaré que « les émeutiers seraient traités avec la fermeté requise » tout en promettant que des mesures allaient être prises pour développer le port de Sidi Ifni.
Mais les habitants de Sidi Ifni ne croient plus aux promesses.

Un rapport accablant

Abdel Ben Abdesslam, vice-président de l’AMDH explique : « Les membres de la commission sont allés enquêter sur place du 11 au 15 juillet. Ils ont distribué des formulaires d’enquête sur la santé, l’enseignement, récolté des témoignages audiovisuelles, interrogés 39 hommes et 28 femmes, ainsi que plusieurs associations et institutions officielles et ils ont observé de leurs propres yeux. Les membres de la commission ont payé eux-mêmes leur déplacement, pour garantir leur indépendance.

Le rapport a été transmis à toutes les instances concernées ou intéressées : le ministre de la Justice, celui de l’Intérieur, les partis politiques, les associations,...

Le rapport conclu à de graves violations de droits humains et qualifie l’intervention policière de punition collective contre la population. Les policiers ont cassé des portes, des fenêtres, volé de l’argent, cassé des ordinateurs, des gsm, TL. Cassé des compteurs électriques et ensuite on a demandé aux gens de payer la réparation. Ils sont seulement intervenus dans les quartiers pauvres.
Il y a eu de la torture dont on voit les preuves sur le DVD, des viols avec matraques. Les gens étaient mis à nu et puis frappé, avec attouchements et viols avec bâtons.

La police est même entrée dans les écoles. Plusieurs familles sont parties d’Ifni et se sont réfugiés dans les montagnes. Certaines familles ont maintenant installé des portes et fenêtres en fer. Des enfants refusent d’aller à l’école ‘parce qu’il y a la guerre’. Les évènements ont des répercussions sur la psychologie des enfants qui considèrent maintenant les policiers comme des voleurs. Cela se voit aussi dans le jeu des enfants.

Y a-t-il eu des morts ? demande un journaliste. « On ne le sait pas. Mais pourquoi les associations n’ont-ils pas été autorisées à visiter l’hôpital ? » se demande Abdel Ben Abdesslam.
« On a trouvé des corps sur la plage. Les autorités prétendent qu’il s’agit de gens ayant voulu se rendre vers les îles Canaries en petits bateaux. Mais ce n’était pas la saison. Nous demandons le nom de ces personnes. »
Les gens ont été insultés de ‘enfants d’Espagnols’, ‘putains’,...

La commission fait les recommandations suivantes :

  • libération des détenus
  • ouverture du dialogue avec les représentants de la ville
  • enquête judiciaire concernant la violation des droits humains (pour que cela ne se répète plus)
  • rendre aux habitants leur dû
  • punition des responsables
  • que la ville ne soit plus marginalisée
  • des excuses officielles
  • à l’égard du Ministre de la Justice : examiner les 20 plaintes à Agadir (la justice n’a encore rien fait)

 

 


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