
Pascal Verbeken : « Ouvrez un journal et vous êtes assailli par une nuée de cris : “Les Wallons ceci, les Flamands cela…” Alors qu’on peut examiner l’Histoire. » (Photo Tim Dirven)
La terre promise, en néerlandais Arm Wallonië (Pauvre Wallonie), est un document marquant, mais aussi l’histoire universelle de la migration et une illustration de la rapidité avec laquelle le vent de l’économie peut tourner. Il commence par un clin d’oeil, une lettre au socialiste wallon, August De Winne, qui avait écrit plus d’un siècle plus tôt A travers la pauvre Flandre (Door Arm Vlaanderen). Nous rencontrons le journaliste du magazine Humo (équivalent néerlandophone de Télémoustique) le dernier jour de l’année, dans un bistrot gantois, pour bavarder de la publication du bouquin en français, enfin terminée. Et, bien sûr, de la version télévisée de Pauvre Wallonie, qu’il a réalisée en compagnie de Lucas Vander Taelen.
On dit souvent que le livre est toujours meilleur que le film. C’est vrai aussi pour La terre promise ?
Pascal Verbeken. (ricane). Dans le livre, il y a plusieurs passages qui ne figurent pas dans la série, par exemple, la montée et la crise de la social-démocratie wallonne. De même, on y explique moins le déclin économique.
Et nous qui pensions que le média de la télévision allait lui donner une plus-value…
Pascal Verbeken. Pour dire les choses platement, la plus-value se situe plutôt dans la portée de l’œuvre. La terre promise s’est vendu à 5 000 exemplaires. Pas mal, mais cela reste l’équivalent du nombre de spectateurs qu’attirerait le match de foot Lokeren-Westerlo. Même si la série est un échec, en fonction des normes de la TV, je toucherai un multiple du nombre de personnes qui auront lu le livre. C’est une histoire oubliée mais j’estime qu’elle doit être connue le plus possible. Dans la série télévisée, il y a aussi de nouveaux témoignages très forts qu’on ne trouve pas dans le livre. Prenons par exemple l’histoire des travailleurs saisonniers et des navetteurs flamands : chaque jour, jusque dans les années 50, des centaines, voire des milliers de Flamands partaient pour Charleroi. Ils se levaient à 2 h 30, la nuit, faisaient d’abord une demi-heure de vélo jusqu’à l’arrêt de bus, puis allaient à Charleroi, où ils travaillaient toute une journée à 1 500 mètres de profondeur avant de rentrer chez eux le soir.
Pourquoi avez-vous été fasciné par la Wallonie ?
Pascal Verbeken. Là, on entre presque dans le domaine de la psychologie. La Wallonie est une région moins crispée ou « coincée » que la Flandre. En général, les Wallons sont plus cool, plus relax, et ça me plaît davantage que la mentalité flamande hyperstressée. En tant que journaliste, je considère la Wallonie comme un énorme cadeau, car tant de drames s’y cachent. Mais les médias sont gérés par les croyances et illusions du moment. Chaque cri communautaire d’hier doit être commenté aujourd’hui. Ouvrez un journal et vous êtes assailli par un nuée de cris : « Les Wallons ceci, les Flamands cela… ». Alors qu’on peut examiner l’histoire. Et là, on obtient une histoire captivante d’essor et de déclin et vice-versa, à laquelle sont accrochées des tas de conséquences psychologiques et politiques. Il y a cent ans, la Wallonie était la troisième région industrielle du monde. Mais ce géant économique où toute l’Europe venait chercher du travail, cet empire apparemment indestructible, a commencé à s’écrouler lentement mais sûrement dès les années 50. Dans le même temps que la Flandre, pauvre et arriérée, connaissait un mouvement en sens contraire.
Qu’est-ce qui explique ce déclin wallon ?
Pascal Verbeken. Il réside en partie dans ce qu’était la Wallonie : une région qui tournait entièrement sur le charbon. En 1905 déjà, on entendait les premières prévisions concernant la fin de cette économie houillère. Au début des années 30, les économistes wallons disaient textuellement : « Nous sommes un géant aux pieds d’argile. » Cela s’est avéré dans les années 60. Les infrastructures ont vieilli, le charbon devait venir de trop bas, la concurrence étrangère se faisait sentir… Le déclin a débuté dans les années 50, dans le Borinage d’abord, puis à Charleroi, La Louvière et, à la fin des années 70, à Liège. D’où le fait que les Wallons ont de tout autres souvenirs de ce déclin selon leur lieu de naissance et leur âge.
La Société Générale et tous les autres qui se sont enrichis sur le dos de la Wallonie ont ensuite bazardé la région comme un citron pressé. Dès que ça allait mal, ils sont partis refaire le 19e siècle ailleurs dans le monde. Vous connaissez Youngstown, de Bruce Springsteen ? C’est une chanson sur une ville sidérurgique connue des États-Unis comparable à Seraing. Springsteen chante : « Vous les avez suffisamment enrichis pour qu’ils oublient votre nom. » C’est exactement ce qui s’est passé en Wallonie.
Deux années charnières sont 1966 et 1967. En 1966, pour la première fois, le produit national brut flamand a dépassé celui de la Wallonie. Et, en 1967, pour la première fois, il y a eu plus de Wallons que de Flamands au chômage. Vous voyez le lien avec la montée du nationalisme flamand dans ces années-là, ou ai-je pris le virage trop court ?
Pascal Verbeken. Cette montée était en route depuis un bout de temps. N’oublions pas que, jusque dans les années 50, la Belgique a été un pays dans lequel tous ceux qui avaient de l’argent et du pouvoir s’exprimaient en français. À l’époque, la lutte flamande était encore en grande partie une lutte sociale. À la fin des années 50, Gaston Eyskens et le mouvement ouvrier chrétien ont mené une grande campagne pour l’emploi dans leur propre région afin que les Flamands ne doivent pas tous déménager. Ce n’est donc pas un hasard si, après 1967, il y a eu une accélération en flèche dans les relations communautaires. La traduction de la Constitution en néerlandais, la première réforme de l’État, Louvain-la-Neuve… Le pouvoir économique dirige tout.
Vous écrivez que « cette histoire gêne aujourd’hui, parce qu’elle met en l’air le marketing triomphaliste de la riche Flandre ». Qu’entendez-vous par là ?
Pascal Verbeken. Depuis les années 80, il y a eu une transformation de l’identité flamande, devenue progressiste, moderne, talentueuse dans le succès. Cette image de soi a été érigée en programme politique : ce que nous faisons, nous, nous le faisons mieux. Les Flamands, ce sont des BMW, disait-on. Ca n’a cessé de gonfler, jusqu’au moment où Leterme a bloqué le pays. Dans ce discours, il n’y a jamais eu de place pour notre propre histoire, pour la réalité des 500 000 Flamands qui, en raison d’une pauvreté incroyable, sont partis pour la Wallonie.
Ma thèse, c’est que, psychologiquement, la Flandre n’a jamais pu digérer ce passage de la pauvreté à la richesse. La Flandre continue de se profiler comme l’outsider dépité à qui on a toujours donné trop peu. Mais aujourd’hui, on peut difficilement affirmer que cette région discriminée existe encore, non ? Les Flamands ont le pouvoir dans ce pays. Ils ont également le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères. Et pourtant, cet esprit revanchard continue encore à vivre.
Quelles ont été les réactions à votre livre, dans le camp nationaliste flamand ?
Pascal Verbeken. Il n’y en a pas eu beaucoup, ce qui m’a étonné. Le journaliste Marc Platel a écrit que j’étais une âme politiquement correcte et naïve chez qui le franc n’est pas encore tombé. Et que, sans le vouloir, j’ai fourni un plaidoyer pour la scission de la Belgique. (Il rigole). Oui, on est tout de suite récupéré. Ces gens ont bien sûr des lunettes aux verres renforcés 27 fois qui leur permettent de ne voir qu’une seule réalité.
J’ai tout simplement écrit sous forme de livre un travail journalistique dans la tradition du réalisme social. Mais, en même temps, La terre promise est un plaidoyer en faveur de la solidarité. Ma lettre à De Winne ne laisse pas grand-chose à l’imagination. J’ai estimé important qu’il y figure, pour les lecteurs francophones aussi, qui me considèrent quand même avec une sorte de méfiance. Dans les dix premières pages, je voulais ainsi mettre toutes mes cartes sur table.
Comment voyez-vous la scission de la sécurité sociale ?
Pascal Verbeken. Une sécurité sociale digne de ce nom part de la solidarité. Cela signifie : si votre région s’en tire bien, vous n’en faites pas aussitôt un point de lutte pour amputer tout le système. En outre, mon livre est une longue illustration de la façon dont tout peut brusquement se renverser. Par ailleurs, mais ceci est une discussion technique, la situation sur le marché de l’emploi est tellement différente que ce ne serait pas un mal de donner aux régions plus d’instruments pour travailler de façon très orientée. Mais, naturellement, c’est tout autre chose que de se scinder.
On ne peut pas dire la même chose du Limbourg et du reste de la Flandre ?
Pascal Verbeken. Si, absolument. En Wallonie, il y a le Brabant wallon qui peut se sauver, mais il y a aussi des villes comme Charleroi. C’est là que quelque chose doit se passer. Aujourd’hui, 21,4 % des enfants wallons grandissent déjà dans une famille pauvre. Quand on voit que des autorités sont incapables d’y changer quoi que ce soit depuis quelques décennies, il faut passer à d’autres modèles. Mais je suis pessimiste, en général. Et je le suis à propos de la Belgique et la Flandre. Je pense que nous allons lentement mais sûrement vers une implosion de la sécurité sociale. Pour l’instant, elle reste intacte avec de l’argent emprunté. Le problème va devenir plus aigu d’ici cinq, dix ou quinze ans. Michel Daerden dit déjà aujourd’hui que les pensions pourront certainement être payées jusqu’en 2015. En fait, il veut dire qu’il y aura un problème dès 2016…
Après une pauvre Flandre et une Wallonie en essor, puis une Wallonie en déclin et une Flandre riche, à quoi doit-on s’attendre maintenant ?
Pascal Verbeken. En Flandre, on peut s’attendre à quelques années très maigres. Nous ne sommes pas préparés à un certains phénomènes qui vont remodeler de fond en comble notre société. À Gand, ces trois dernières années, 6 000 Européens de l’Est sont venus s’installer. Il n’existe aucune politique, pour cela. Ou prenez Bruxelles. En 2025, il y aura 175 000 Bruxellois de plus. Où va-t-on les loger ? Où iront-ils à l’école ? Cela peut être source pression. Mais la politique continue comme si rien ne se passait. Et tout ce qu’elle fait, c’est livrer quelques combats d’arrière-garde. La question de Bruxelles-Hal-Vilvorde doit être résolue, certes, mais c’est quand moins important qu’une virgule dans une note de bas de page, quand on considère les véritables problèmes ?
Vous avez dit vouloir atteindre un plus vaste public, avec la série télévisée. Quel est le message que vous voulez faire passer ?
Pascal Verbeken. Je ne suis pas un missionnaire, mais j’espère combler çà et là quelques trous dans les mémoires. Que cette histoire consternante de petites gens puisse être une sorte de remède contre la vision courte. Car trop de richesse rend sourd et aveugle et rétrécit la vision et la mémoire. Ce n’est qu’en regardant un peu plus loin, qu’en écoutant l’histoire de ses grands-parents, qu’on remarque à quelle vitesse tout peut changer et basculer.
Si nous prenons nous-mêmes tout en main, il ne peut rien nous arriver : telle est l’illusion qui a vécu très fortement ces trente dernières années en Flandre. Quelle idiotie de penser qu’une région à peine plus grande qu’un mouchoir de poche sur le globe terrestre puisse échapper à des processus mondiaux ! Ce qui se passe aujourd’hui, les 100 000 chômeurs flamands en deux ans, c’est une petite leçon d’humilité. Un passage important de mon livre se déroule à Seraing. Là, je me trouvais dans ma voiture quand j’ai entendu à la radio qu’Agfa-Gevaert voulait liquider 800 emplois. Le vent mauvais qui va souffler sur la Flandre est en train de se lever, avais-je alors écrit. Quatre ans plus tard, je ne connais presque plus personne qui puisse encore me dire : fin 2010, j’aurai encore mon boulot. Dans les médias, dans l’industrie, et même à l’État. En quelques petites années, beaucoup de choses ont changé. Cet orgueil et cette arrogance stupides sont en porte-à-faux par rapport à la vie telle qu’elle est. Dans la série télévisée, il y a l’histoire d’une femme qui, en 1919, est partie de Scheldewindeke pour Charleroi avec ses parents. Elle a cent ans, elle a travaillé toute sa vie dans le textile et elle constate que l’eldorado de l’époque est dans la misère aujourd’hui. Et que la pauvre Flandre est devenue riche. Et qu’elle est déjà en train de basculer. C’est ainsi que ça va, quoi ! Penser que là, on est à l’abri, c’est tellement stupide !
Le documentaire La terre promise / Arm Wallonië sera diffusé sur la RTBF dans les prochaines semaines.

Le livre La terre promise, Flamands en Wallonie de Pascal Verbeken paraîtra aux Editions Le Castor Astral dans le courant du mois de janvier 2010.
van der velde , de paepe , cools ,spitaels , wauters , van cauwenberghe , vander speeten ,onkelinks , daerden , de meyer , reynders , vanderbiest , etc... etc...ne sont-ce pas eux qui sont tant décriés et vilipendés par les nordistes ???? C'est quand le bac se vide que le cochon grogne ...
Trop rare de nos jours...
Un commentaire quand même sur le deal "Plan Marshall" (le vrai, celui de 1945) où le capital belge a préféré saborder l'économie du Sud du pays qui rougissait trop à son goût et investir les prêts US en Flandre et au Congo (sous leur contrôle, bien entendu)... Quelle langue parle le capital? Et le manipulateur suprême, prof d'Univ' (c'est pas supposé être totalement con, cette race-là), ne savait-il donc pas que l'acier wallon et l'industrie connexe étaient condamnés... lui qui a laissé croire au peuple que non et lui a volé ses voix pour gravir les échelons d'un parti qui n'était socialiste que de nom, la bête immonde: Spitaels, beau-père de di Roupette.
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