
Au moment de la chute du Mur, de nombreux diplômés de l’Est ont été libres…d’émigrer en Europe occidentale. Un grand nombre d’entre eux ont été exploités, notamment dans des plantations de tomates aux Pays- Bas. (Photo Cocktailqueen)
Marcin est né voici 33 ans à Wroclaw, la capitale de la Silésie polonaise. Marcin est juriste diplômé. Comme la plupart des jeunes de son âge, il a dû combiner études et travail. « Il y a aujourd’hui plus de diplômés universitaires qu’avant 1989, mais la qualité de l’enseignement a fortement régressé. Les étudiants ne suivent pas les cours, ils vont travailler pendant la semaine et étudient tout seuls les week-ends. J’ai dû consacrer deux mois de salaire aux frais d’inscription, cours et autre matériel. Et mon salaire suffisait à peine pour vivre. J’ai encore pu compter un peu sur mes parents, mais nombreux sont ceux qui ont dû s’endetter pour pouvoir étudier. » Le juriste Marcin n’a jamais trouvé de travail dans sa branche. « Il y a d’innombrables jeunes, dans mon cas, qui n’ont aucune chance d’exercer leur profession. Le chômage est élevé et la concurrence est énorme », dit-il. « J’avais un second handicap. À l’univ, je m’étais fait remarquer comme militant dans un groupe d’étudiants communistes. Les gens avaient peur de me confier leur affaire parce qu’ils pensaient, sans doute à raison, que j’étais mal perçu du côté des juges. » Il a travaillé tout un temps comme placier en assurances. « Je n’ai pas tenu le coup. Il fallait refiler aux gens des polices dont ils n’avaient nul besoin et que, souvent, ils ne pouvaient même pas payer. C’était au noir, en plus, et mal payé. » Après deux ans sans travail, il ne restait qu’un choix : émigrer. Tout comme des millions d’autres dans sa situation.
« Je me suis retrouvé aux Pays-Bas durant l’été 2004 et j’ai d’abord vécu dans un camping avec mon amie. Au bout de quinze jours, l’argent avait fondu et nous avons déménagé dans un parc. Il pleuvait à verse. Nous n’avions pas de toit au-dessus de nous, pas d’eau, rien. » La plupart de ses collègues étaient polonais. « Nous avions 4,5 euros de l’heure, en noir, sans assurance maladie ou accident. Personne ne pouvait ni ne voulait dénoncer la chose. Si un inspecteur du travail était venu, nous nous serions tirés vite fait, car nous aurions perdu notre boulot. »
Il doit attendre dix jours avant de toucher sa première paie. Entre-temps, il vit dans un bois et mange des tomates à son travail. Quand il est enfin payé, il se réinstalle avec une tente dans un camping. « C’est intenable de vivre dans un parc ou un bois. On y est constamment menacé par des gardes. Cela, en plus du travail, de la faim. »
En février 2005, il décroche un boulot dans la plus grosse entreprise de fleurs des Pays-Bas. « On ne savait jamais combien on allait gagner. On recevait 50 euros d’acompte pour pouvoir vivre, après quoi, il fallait attendre le reste. Jamais moyen d’aborder le patron. Pourtant, il pouvait surgir le jour comme la nuit, car nous travaillions aussi la nuit. Bien sûr, certains volaient, surtout de la bouffe dans les magasins. Sinon, ils n’avaient rien à manger. » Au bout d’une petite année, il retourne en Pologne avec… 900 euros. On est en 2005. Marcin se retrouve ensuite à Glasgow, puis en Irlande. À Glasgow, il loge dans le quartier de Paisley, où habitent surtout des victimes de la fermeture des charbonnages et des chantiers navals durant la période Thatcher. Beaucoup sont alcoolos ou toxicos. Le quartier fait partie des plus dangereux de Grande-Bretagne : on le surnomme knife town (la ville au couteau). Marcin parvient à fonder la première section syndicale d’immigrés polonais. En 2007, il trouve pour la première fois du travail dans l’industrie, en Irlande, cette fois. « Une petite boîte où nous travaillions à cinq, dont quatre Polonais. Le salaire de 9,30 euros était OK, mais les conditions de travail étaient épouvantables. Parfois l’eau débordait des machines et nous pataugions dans une flaque d’eau de deux centimètres, parmi des fils électriques! » Jusqu’au moment où la crise frappe : aujourd’hui, deux travailleurs font le boulot de cinq l’an dernier.