Lorsque, en 2004, le Dr Dirk Van Duppen avait, dans la foulée de la parution de son ouvrage La guerre des médicaments, attiré l’attention des médias sur le modèle kiwi, Steve Stevaert, alors président du sp.a, reprend très vite cette proposition, affirmant qu’il allait engager la lutte contre la puissante industrie pharmaceutique. Stevaert acquiert rapidement, lors d’un débat télévisé à De Zevende Dag (émission de la VRT), le soutien d’autres présidents de parti, Jo Vandeurzen (CD&V) et Bart Somers (VLD).
Le soutien des libéraux ne durera que le temps d’un éclair. Le jour même de l’émission, le lobby pharmaceutique entre en action. Jacques Germeaux, alors sénateur VLD et défenseur du modèle kiwi, a décrit comment – via une consœur parlementaire, Yolande Avontroodt – le lobby a fait virer radicalement de bord la position libérale : « Immédiatement après l’émission, Yolande Avontroodt, au bord de l’hystérie, a réagi de manière très virulente. Celle-ci, malheureusement, fait partie du même arrondissement électoral que Bart Somers. Elle figurait en deuxième position sur la liste. Le soir, Avontroodt a fait une scène, non seulement à Somers, mais également le lendemain lundi, au bureau du parti, pour nous faire changer de position (...) Mais Avontroodt est surtout la porte-parole des syndicats de médecins et de pharma.be (la plus grande association belge des industries pharmaceutiques, NdlR). C’était juste du lobbying pur et simple de pharma.be, et cela n’avait rien à voir ni avec le bon sens ni avec le fondement de la politique. »
Le district électoral du PS
Après cet incident, le seul parti du gouvernement à encore défendre le modèle kiwi était le sp.a. Les libéraux, des deux côtés de la frontière linguistique, étaient contre. Quant au ministre de la Santé, Rudy Demotte (PS), qui aurait dû mettre le modèle en application, il n’a jamais été complètement acquis à la cause. Van Duppen, à ce propos, a déclaré : « La plupart des importantes industries pharmaceutiques belges sont presque toutes situées dans le Brabant Wallon. C’est-à-dire le district électoral du PS, de Demotte et Onkelinx. Pas besoin de faire un dessin. »
En mars 2005, un mauvais compromis entre rouges et bleus – via les amendements d’Avontroodt – voit le jour, celui-ci gommant l’essence du modèle kiwi. L’appel d’offres public persiste certes, mais les médicaments de marque encore sous brevet, très chers, ne sont plus concernés. La concurrence sera donc uniquement organisée entre les alternatives génériques, moins chères. Comme ces médicaments coûteux constituent 90 % des dépenses de l’Inami (Institut national d’assurance maladie-invalidité), 90 % de ceux-ci sont protégés. En échange, l’industrie devra payer quelques dizaines de millions d’euros supplémentaires aux impôts. Des cacahuètes par rapport au 1,5 milliard prévu par Dirk Van Duppen. Les médias donnent à ce nouveau système le nom de « modèle kiwi light ».
Économies de 1,5 milliard d’euros
Personne n’est satisfait du système Demotte : Dirk Van Duppen, certainement pas, tout comme l’Inami et… l’industrie pharmaceutique. Le ministre acceptera tout de même de tester le modèle kiwi light sur un seul cas : les hypocholestérolémiants. Les socio-démocrates ne veulent en effet pas perdre complètement la face. Comme prévu, le résultat du test est négatif : aucune économie substantielle n’est réalisée pour l’ensemble des hypocholestérolémiants. 14 millions sont certes économisés par la baisse considérable de prix de l’un d’eux, le Zocor, soumis à un appel d’offres public, mais ce gain est réduit à néant par une vente parallèle supplémentaire des autres hypocholestérolémiants non repris dans cette procédure. Influencés par la publicité et le marketing, les médecins prescrivent les autres hypocholestérolémiants, plus chers – mais pas pour autant meilleurs. Toutes les modifications du gouvernement violet signent l’arrêt de mort du modèle kiwi. L’industrie pharmaceutique a gagné haut la main.
Ce test démontre cependant que le modèle kiwi – à condition d’être correctement appliqué – peut faire fortement diminuer les prix des médicaments. Pour preuve : l’efficacité du modèle kiwi en vigueur aux Pays-Bas et, depuis peu, en Belgique, son application au vaccin contre le col de l’utérus. Le kiwi offre une économie structurelle de 1,5 milliard d’euros, sans toucher à la qualité des soins de santé. Dans le contexte actuel de crise, il est impensable de ne plus remettre cette possibilité sur la table.