
Le 12 octobre 2011, la direction d’ArcelorMittal annonçait la fermeture de la phase liquide de la sidérurgie liégeoise. Une catastrophe qui menace plusieurs dizaines de milliers d’emplois dans la région. (Photo Solidaire, Antonio Gomez Garcia)
Le 12 octobre 2011, la direction d’ArcelorMittal annonçait la fermeture de la phase liquide de la sidérurgie liégeoise. Le 26, 10 000 travailleurs envahissaient les rues étroites de Seraing pour dénoncer le « génocide social » de Mittal, coupable de menacer des milliers de familles. Et, ce 7 décembre, ils étaient 40 000 dans la Cité ardente. Au lieu de « reconversion », on parlait de « nationalisation ». Un mot difficile à entendre pour les politiciens, coupables de la privatisation de Cockerill Sambre.
Dans un premier temps, juste après l’annonce de la fermeture (qui menace l’avenir de 10 000 familles), les politiciens locaux ont versé une larme devant les caméras. Mais très vite, après avoir annoncé leur solidarité avec les travailleurs d’ArcelorMittal, ils ont multiplié les sorties pour avancer leurs propositions. Willy Demeyer, bourgmestre de Liège (PS) : « C’est évidemment un traumatisme à mettre en parallèle avec le caractère ancestral de l’activité d’ArcelorMittal sur Liège. Nous devons désormais orchestrer l’union des forces vives aux côtés des travailleurs et accélérer les projets de reconversion comme le Trilogiport, même si c’est un peu tôt pour parler de cela. »1
Michel de Lamote, cdH, est allé dans le même sens, en déclarant : « Il me paraît, en outre, pertinent d’aborder la question de la reconversion de la sidérurgie. »
Ce mot d’ordre de « reconversion » est en fait à la mode depuis la vague de fermetures des mines dans les années 50 et la crise des années 70. Des groupes de réflexion et d’action, tels le GRE-Liège (Groupe de redéploiement économique, dont le président est Willy Demeyer et dont les membres fondateurs étaient Michel Foret, gouverneur de la province et Guy Mathot, ancien ministre, député et bourgmestre de Seraing), se sont développés pour « esquisser les grandes lignes du développement de la région après l’ère sidérurgique : apport de l’entreprise à la reconversion, définition d’axes stratégiques de développement, accompagnement et soutien aux projets de reconversion. »
Damien Robert, spécialiste sidérurgie du PTB, pose un constat amer : « Depuis le lancement de la reconversion, entre les emplois disparus et créés dans l’industrie, on a une perte sèche de 97 000 équivalents temps plein. Si on fait le même calcul pour les services, on a un bonus de 59 000 équivalents temps plein. Donc, au total, une perte sèche de 40 000 emplois, équivalents temps plein. »
« Mais une reconversion sans un maintien de la sidérurgie serait une ineptie », poursuit Damien Robert.
En effet, l’économie liégeoise dépend de quelques grosses entreprises : ArcelorMittal emploie (en équivalents temps plein en 2010) 3200 personnes ; TNT, 1600 ; Techspace Aero, 1290 ; Galère, 980 ; FN Herstal, 920. Et ce, sans tenir compte des chiffres des entreprises de co-traitance ou de sous-traitance.
Au sein de cette économie liégeoise, la sidérurgie constitue la colonne vertébrale. Par exemple, elle crée 50 % de la valeur ajoutée, du tonnage et des emplois directs du port autonome de Liège (PAL), troisième port intérieur le plus grand d’Europe. Ce constat est confirmé par la spécialiste de l’économie liégeoise, Bernadette Mérenne : « Malgré la crise des années 70 et 80, l’industrie sidérurgique est encore le secteur industriel le plus important » à Liège aujourd’hui.2
De plus, Liège est une sidérurgie intégrée : on y fabrique du coke, on y coule l’acier, on le transforme à chaud et à froid. Mittal, pour augmenter la flexibilité de ses coûts salariaux, a divisé les ouvriers en plusieurs statuts et contrats. Il y a d’abord les « emplois directs », qui s’élèvent à un peu plus de 2 500. A côté de cela, il y a les « emplois indirects ». Cela va de la co-traitance à la sous-traitance (plus ou moins un tiers des travailleurs de l’entreprise sont concernés par ces emplois). Et il y a aussi les travailleurs de la SNCB qui, à la gare de triage de Kinkempois, travaillent exclusivement pour la sidérurgie. On estime ces emplois à 5 000. En tout, environ 10 000 emplois dépendent de la sidérurgie à Liège. Sans compter les petits commerces et les cafés qui vivent aussi de la consommation des travailleurs de ce secteur. Les salaires de l’industrie sidérurgique alimentent de même l’autre vivier de l’économie liégeoise que constituent les services : les transports, via la SNCB et les TEC, les hôpitaux, la Société wallonne des eaux, les banques, etc.
Au lieu de la mise à mort de la sidérurgie, Damien Robert plaide pour une nationalisation. Le spécialiste sidérurgie du PTB explique : « Une sidérurgie intégrée est non seulement une nécessité pour le tissu social et économique liégeois, mais c’est aussi une option économiquement et techniquement crédible. Cette crédibilité serait d’autant plus forte que cette sidérurgie serait publique, à savoir gérée par les pouvoirs publics. Non pas pour la revendre au privé par après, mais pour la gérer sur le très long terme. Cela aurait avant tout l’avantage de consolider les fondations en matière d’emploi beaucoup plus qu’une sidérurgie privée soumise aux diktats des actionnaires et à leur demande de rendement. »
Tout en rappelant que la sidérurgie liégeoise a, tout un temps, été publique (Cockerill Sambre), l’auteur poursuit : « La sidérurgie publique a plus de chances de résister au capitalisme qu’une sidérurgie privée. Mais ne soyons pas naïfs. Le fond du problème, c’est le capitalisme. C’est comme dans la fable des trois petits cochons. La sidérurgie privée, c’est la cabane en paille. Le profit passe par là et elle s’envole suite aux pressions du marché. La sidérurgie publique sous le capitalisme, c’est la cabane en bois. Elle est plus solide, plus sociale, plus logique. Mais elle a aussi ses limites car elle reste dans un cadre où c’est la loi du profit qui dirige toute l’économie. La seule solution 100 % crédible réside en fait dans une sidérurgie publique qui fonctionne au sein d’une économie contrôlée par le public et non par la logique permanente du profit. »
Mais si cette idée de la nationalisation fait son chemin au niveau syndical, comme on a pu s’en rendre compte à la manifestation du 7 décembre, ce n’est pas le cas du côté des dirigeants politiques. Comme le ministre de l’Économie Jean-Claude Marcourt (PS) le déclarait au lendemain de l’annonce de la fermeture de la phase liquide : « La nationalisation est impossible au vu des règlements européens. »3 Encore une fois, l’Europe sert de prétexte au refus de la mise sur pied d’une politique de nationalisation. Doit-on rappeler à Jean-Claude Marcourt que, de l’aveu même du Commissaire européen à la concurrence, des exceptions sont toujours possibles en cas d’urgence ?
« Si on le fait pour les banques, pourquoi pas pour 10 000 familles et toute une région », conclut Damien Robert.
1. La Meuse, le 12 octobre 2011 • 2. Bernadette Mérenne, « De Luikse regio : een gebied in verandering », De aardrijkskunde • 3. Le Soir, 13 octobre 2011
Trilogiport, la fausse solution
Ces derniers temps, et plus encore avec l’annonce de la fermeture de la phase liquide de la sidérurgie liégeoise, la reconversion est présentée à partir d’un projet qui dort dans les cartons depuis plusieurs années : le Trilogiport.
Le directeur du Trilogiport explique ce projet ainsi : « La vocation de Liège Trilogiport est d’accueillir des centres de distribution européens en liaison directe avec le terminal à conteneurs situé le long du canal Albert. Les entreprises qui s’y implantent trouvent directement sur le site des entrepôts logistiques, à proximité immédiate du canal Albert qui relie Liège à Anvers en 14 h de navigation et à Rotterdam en 24h de navigation. La localisation géographique de Liège Trilogiport est un atout majeur pour la plate forme. Nous sommes en effet dans l’hinterland de 4 grands ports maritimes de la mer du Nord (Anvers, Zeebrugge, Rotterdam et Dunkerque) et au cœur d’un marché de 56 millions de consommateurs ! »1
Le jour de l’annonce de la fermeture de la phase liquide, le bourgmestre de Liège Willy Demeyer présentait le Trilogiport comme une alternative de reconversion lors de la fin de la sidérurgie intégrée liégeoise.
Pour Damien Robert, ce n’est pas une solution : « Selon des études favorables au projet (ne prenant pas en compte une réduction de la croissance et encore moins une accélération de la crise économique), le Trilogiport pourrait créer 2 000 emplois. Mais c’est surévalué. Et il n’y a pas qu’à Liège que des infrastructures maritimes et multimodales logistiques se développent en Wallonie. La région de Charleroi est également sur la balle et est aussi demandeuse pour jouer un rôle dans l’hinterland du port d’Anvers.
Pour le PTB, le premier axe de la sauvegarde de l’emploi et du développement économique de la région liégeoise est le maintien d’une sidérurgie intégrée à Liège. « L’outil est performant, il fait des bénéfices, il emploie 10 000 familles dans une région déjà économiquement sinistrée. Toutes les autres options sont irrecevables. » Et Damien Robert de conclure : « Le meilleur emploi créé, c’est celui qu’on ne supprime pas. »
1. www.port-autonome.be
Retrouvez l’étude de Damien Robert dans le supplément d’Études marxistes n°96
http://www.ptbshop.be